Attrapez la « Queue du Mickey » ! ou l’hypothèse farfelue du bonheur

Dans les années 80 les téléphones étaient fixes, à cadran et munis d’un écouteur qu’on collait à son oreille pour guetter la conversation, au coude à coude avec celui qui avait décroché. On portait sans ironie des pulls en laine sans manche sur des chemises à motifs, des jeans taille haute et des sacoches banane. On écoutait de la musique sur des radio-cassettes. Les réseaux sociaux n’étaient pas virtuels. On disait « c’est sensass ».

Quelque part par-là, un petit groupe d’auto-proclamés « Malheureux Anonymes » va tenter, avec beaucoup de maladresse et plus ou moins de réussite, de « décrocher » du malheur. Ce soir-là, Vincent-François-Paul, Gérard-Philippe, et Michellemabel (et une Jakikénédy d’autant plus factice qu’en plus d’être en carton elle n’est même pas Jackie Kennedy) interrompent leur séance de rire-thérapie pour accueillir un nouveau venu, Norbert. Ensemble, ces drôles de personnages testeront des ateliers de joie, des expériences de bien-être, ils essaieront d’élaborer un mode d’emploi, une recette, pour être enfin heureux.
La Queue du Mickey - photo 01

« Tu te reconnectes à la joie,
tu dis « oui » à le rire »

Clowns piteux, ils se prennent perpétuellement les pieds dans le tapis. Les objets leur tendent des pièges – comme si la vie n’était pas assez compliquée comme ça ! Egarés au milieu d’un plateau trop grand pour leurs solitudes, ils cherchent parfois refuge sur un canapé gonflable : le piètre siège s’obstine à les mettre sans cesse en déséquilibre au moindre mouvement. Leurs perruques leur donnent un air irréel, leurs vêtements ne leur vont pas tout à fait. Leurs sacoche, sac-banane, baise-en-ville, minuscules remparts, les encombrent. Le téléphone sonne toujours au mauvais moment…

Et pourtant, avec une ténacité sans faille et un entrain remarquable, le petit groupe cherche à déjouer les coups bas de l’existence pour se donner la chance de peut-être, un jour, sur le manège de leur vie, réussir à décrocher la « queue du mickey », pour gagner le tour gratuit, la peluche, le sourire de la jolie voisine !
Tout est bon pour essayer de gagner des points, on dévoile son animal-totem, on se remémore des souvenirs joyeux, on joue au jeu des sept familles : “dans la famille « plaisirs solitaires » je voudrais « j’écris une carte postale à mes amis »’’

« Fais quelque chose, mon p’tit Gérard, t’es tellement avachi
que quand tu bouges on dirait que t’es immobile »

La mise en scène est alerte, discrètement farfelue, sans temps morts. Les personnages semblent sans cesse animés, les exercices physiques auxquels ils se livrent pour se libérer de leurs peurs ou leurs névroses sont autant de moments un peu barges où les acteurs, sans se départir de leur sincérité, font montrent d’une belle dinguerie.

Et lorsque leur sarabande s’interrompt, c’est pour laisser placer à de vraies ruptures du temps, des moments extraits du cours de l’histoire, suspendus, d’une certaine manière sans durée.
Chacun à leur tour, les protagonistes vont aller s’enfermer dans les toilettes du local, s’y dire ses quatre vérités, soliloques désespérés et vaillants. Espace « à part », séparé du plateau par des rangées d’ampoules nues, cousines des « servantes » chargées de veiller à la nuit des théâtres. Petite bulle adoucie d’une très tendre version des « Moulins de mon cœur » en allemand. Emotion poignante des solitaires face au miroir.
On ne sait pas si c’est courir après le bonheur ou y renoncer qui est le plus dérisoire.

La Queue du Mickey - photo 04

« Il faut enfermer ta tristesse
dans le coffre-fort de ton courage »

Sous les déguisements bigarrés et la fantaisie, les comédiens sont délicats.

Yann de Monterno, « Gérard-Philippe » – petit blond au sourire volontariste-, a l’art précieux de la rupture comique; Pierre Hiessler, le regard un brin effaré, donne un relief touchant à son « Norbert » le dernier arrivé du groupe, accroché à son attaché-case comme à une bouée; Luc Tremblais est un Vincent-François-Paul au corps rond et aux mouvements aériens, sa colère nous mènera du rire au serrement de cœur d’un même élan. Florence Muller campe une Michellemabel qui tente de tenir la barque à flot : « ici, on n’est pas trop pour les personnes qui sont complaisantes avec leur tristesse », va-t-elle asséner à Norbert en guise de bienvenue… Précise et pétillante, grosses lunettes lui mangeant le visage, elle offre à sa Michellemabel malice, force et failles émouvantes.

« On a tous l’impression
de sauter de joie de l’intérieur »

Avec eux quatre, rire et sentiments peuvent littéralement coexister, bouffonnerie et rage, ridicule et tendresse – ce qui fait le charme particulier de ce spectacle, d’une fantaisie profonde. On y retrouve l’humour teinté de surréalisme, le regard acéré sur nos travers et nos faiblesses, l’utopie du « ensemble », et la poésie fantasque et douce qui animait déjà le précédent opus des auteurs, La Beauté recherche et développements.

Drôlerie et gravité se mêlent pour composer ce portrait de groupe à l’humanisme sensible. Vincent-François-Paul et les autres finiront par cesser de répondre à l’intrusif téléphone, et par déposer leurs bagages. On les quitte le sourire aux lèvres.

La Queue du Mickey - photo 02

LA QUEUE DU MICKEY
A voir actuellement à Avignon au théâtre Les 3 Soleils du 7 au 30 juillet à 15h30
Un spectacle de Florence Muller et Eric Verdin
Avec Pierre Hiessler, Yann de Monterno, Florence Muller, Luc Tremblais

Retrouvez ici Florence Muller en entretien avec PianoPanier

Flon Flon, ou La Véritable Histoire de l’humanité

« Les Epis Noirs ont l’expressivité des acteurs du muet, le muet en moins. Et de les entendre s’époumoner, déclamer, chanter, roucouler, ça réveille et ça réchauffe, ça revigore et ça réconforte. Un spectacle absurde et béat, sordide et idyllique, drôle et torturé. » Mona Chollet, Charlie Hebdo.

Perché sur une malle de voyage, Pierre Lericq commence par le commencement.
Au début, il n’y avait que Dieu, et du vent qui soufflait au milieu de rien. Dieu, qui trouve que son existence tout seul au milieu du vent qui souffle au milieu de rien est un peu monotone, crée Boucieu-le-Roi, Ardèche. Ça semble une bonne idée mais comme rien ne s’y passe, ça ne désennuie pas tellement plus. Dieu va se lancer dans l’expérience de sa vie (et de la vie en règle générale, à bien y penser) : il crée l’homme (à son image) et la femme (dont il est assez content).
Evidemment, « ils se sont vus, ils se sont plus, ils se sont vaincus et c’est là que les ennuis ont commencé vraiment. » Alexandre et Manon, son Ève-anescente, son Ève-anouie, sont heureux, et Dieu continue de s’enquiquiner, il vire jaloux, ni une ni deux, il crée le Mal, ce sera Pierre, le frère d’Alexandre.

Flon Flon

« Pierre, proxénète à Paris, vient visiter son frère Alexandre
dans son village d’Ardèche. Il séduit sa femme, Manon, enceinte.
Il l’enlève. Il la met sur le trottoir, il la tabasse. Elle l’aime.
Elle aime aussi son mari, qu’on enferme à l’hôpital psychiatrique.
On rit énormément.
 » résume avec pertinence Bertrand Dicale, journaliste qui connaît la chanson.

On a donc : Dieu, Boucieu-le-Roi en Ardèche, Paris, Alexandre, Manon et Pierre : la vie avec toutes ses complexités va pouvoir se déployer, s’embrouiller, s’inventer, ils vont s’aimer, se tromper, se quitter, se maltraiter, s’aimer encore l’un l’autre, ou l’un l’autre autre, ou l’autre l’autre, à deux, à trois.
A « jardin », trois musiciens épatants, entre folk des Balkans, bal musette et mélodies lancinantes : Marwen Kammarti au violon, Svante Jaccobson à la contrebasse, Fabien Magni à la guitare et l’accordéon. Pour tout décor : deux malles de voyage qui deviendront estrades ou percussions ; un lustre baroque ; deux guirlandes d’ampoules nues ; des éclairages précis, sobres, élégants, beaux noirs profonds ou lumières rasantes et chaudes de fin d’après-midi.

Les cascades de jeux de mots font surgir une enfantine poésie qui d’un regard, d’un rythme, va se muer en folie douce, en folie furieuse, en gravité poignante ; Les Epis Noirs savent laisser naître un bref jaillissement de trivialité ou d’ironie au détour d’un moment tendre, et du mot suivant l’effacer.
Chansons émouvantes ou cocasses (ou les deux) se mêlent étroitement au récit. Lionel Sautet (accordéon, malle et voix), vif-argent, fin et tendre, Manon Andersen (mise en scène, pipeau, malle et voix), intense et généreuse, Pierre Lericq (textes, musiques, mise en scène, guitare et voix), farfelu autant qu’enflammé, chantent, jouent, dansent, musiquent eux aussi.
Avec une humanité débordante et fougueuse, tous trois, avec la complicité joyeuse de l’orchestre de poche, nous embarquent dans leur cabaret fantasque un peu barje, cette « folle histoire de la création du monde », qui est avant tout la folle histoire de la naissance de l’amour et de l’invention de tous ses possibles.
On en ressort ragaillardi, avec une furieuse envie d’aimer.

Flon Flon, ou La Véritable Histoire de l’humanité
A voir actuellement à Avignon au Pandora du 7 au 30 juillet 2017 à 13h20
Un spectacle de Pierre Lericq

Mise en scène
 Manon Andersen
Avec Pierre Lericq, Manon Andersen, Lionel Sautet
et les musiciens Marwen Kammarti, Svante Jaccobson, Fabien Magni

 

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier

Un Marivaux acidulé qui donne la pêche !

Succès oblige : nous republions ici notre critique d’un spectacle découvert à sa création, et qui depuis, a fait bien du chemin… Entre le Festival d’Avignon 2016 et le Festival d’Avignon 2017, la pièce a connu une très belle saison au Lucernaire, puis dans le ravissant écrin du Théâtre Michel, et 2018 le voit revenir à Avignon pour un nouveau festival, au Théâtre du Roi René !

La Compagnie La Boîte aux Lettres, née en 2009 de la rencontre de Salomé Villiers, Bertrand Mounier et François Nabot nous propose une mise en scène pop et acidulée qui a su conquérir de nombreux spectateurs.

Rappelons l’argument de départ de la pièce de Marivaux : Silvia accepte difficilement d’être mariée par son père à un inconnu. Pour observer tout à loisir le caractère de ce fameux prétendant, elle endosse le costume de sa suivante Lisette. Péripéties et rebondissements seront au rendez-vous, jusqu’à ce que l’amour finisse par triompher, par jeu et par hasard !…

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier@ Julien Jovelin 

Le parti pris de Salomé Villiers, qui met en scène et interprète le rôle de Silvia était de donner un côté « rock » à la pièce de Marivaux. Ainsi les costumes d’époque sont-ils remplacés par des tenues mode tendance « psychédélique ». De même, la musique nous entraîne du côté des Sonics et des Troggs. L’usage de la vidéo apporte également un petit côté décalé au spectacle.

Mais le plus important reste le texte, la langue de Marivaux n’ayant pas besoin d’être modernisée tant elle demeure contemporaine. Et cette langue est servie par une troupe de comédiens réellement talentueuse. Salomé Villiers campe une Silvia touchante dans son désarroi, Raphaëlle Lemann une Lisette époustouflante de justesse, Philippe Perrussel un Orgon tout en nuances, François Nambot un Dorante séduisant de sincérité, tandis qu’Etienne Launay et Bertrand Mounier rivalisent de drôlerie.
Ensemble, ils nous font rire, nous émeuvent, nous étonnent et nous enchantent.

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier@ Karine Letellier 

Trois raisons d’aller faire un petit tour au Théâtre du Roi René :

1 – Pour découvrir ou redécouvrir ce texte toujours aussi moderne de Marivaux – sans doute l’une de ses plus belle pièce.
2 – Pour les comédiens réunis par Salomé Villiers, avec mention spéciale « aux filles » : Salomé Villiers et Raphaëlle Lemann sont bourrées de talent.
3 – Rien de tel pour chasser « le spleen du dimanche soir » : testé pour vous, l’effet est garanti, sur les grands et les petits ! Un Marivaux acidulé et bourré de peps, puisqu’on vous le dit !

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD
À l’affiche du Théâtre du Roi René du 6 au 29 juillet 2018 19h05
Une pièce de Marivaux
Mise en scène : Salomé Villiers
Avec : Etienne Launay, Raphaëlle Lemann, Bertrand Mounier, François Nabot, Philippe Perrussel et Salomé Villiers

L’enfance de l’art : Elise Noiraud, Philippe Maymat, deux monologues, deux enfances

Affiche Pour que tu m aimes encore

Pour que tu m’aimes encore
À l’affiche actuellement à Avignon au Théâtre Transversal (ex-Ateliers d’Amphoux) du 6 au 29 juillet 2018 à 14h20
De et avec Elise Noiraud

 

T es pas ne - Theatre de Belleville

T’es pas né, histoire de frangins
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 1er juillet 2016
De et avec Philippe Maymat
Mise en scène Laurent Fraunié

 

Vous avez envie de vagabonder sur les chemins de l’enfance ? Elise Noiraud comme Philippe Maymat se proposent de vous prendre par la main et vous emmenez en balade. Chacun seul en scène, puisant tous deux dans leurs propres souvenirs pour en faire la matière d’une enfance archétypale, une enfance-miroir de nos enfances de petits Français de la classe moyenne d’après le baby-boom. Une femme, un homme, deux époques – deux bandes-sons ! – deux âges : elle a 13 ans « et demi », il a 7 ans, deux voyages un peu différents, un peu similaires…
Pour_que_tu_m'aimes@Baptiste Ribrault Pour que tu m’aimes encore : Elise Noiraud © Baptiste Ribrault

« Pour que tu m’aimes encore »

ou « de Céline Dion en tant que symbole des affres adolescents entre 1995 et 1998 (on se souviendra fort à propos de « Mommy », de Xavier Dolan) »

Elise a 13 ans et demi. C’est elle sur l’affiche, c’est elle qui, en ces années 90’, adule Cécile Dion, c’est elle qui fera une « choré » sur « Pour que tu m’aimes encore » avec ses meilleures copines pour la fête de fin d’année de l’école, c’est d’elle dont on nous promet le portrait.
Et c’est bien elle qui avancera vers l’adolescence au fil de ce solo tonique et sensible. Pourtant c’est autant sa mère et tout son monde de collégienne qui vont se déployer sur le plateau nu, habillé simplement d’une chaise et des lumières judicieuses de Manuel Vidal. Elise Noiraud croque avec justesse et une grande expressivité Tony, l’amoureux secret, les professeurs, les meilleures copines, une chargée de mission du Conseil régional, s’attarde sur la maman à la maturité tourmentée, laissant à chacun le temps d’exister, de prendre forme – au risque de s’éloigner – peut-être sciemment ? – de l’émotion, de prendre de la distance avec le cœur du sujet, cette demoiselle en pleine construction qu’elle était alors.
Difficulté de communication, mais aussi fugace tendresse partagée, avec sa mère, complicité du trio des copines, comment faire avec l’autorité, avec les premiers émois amoureux, avec son propre corps, Elise tâtonne, cherche, expérimente… Deux acmés de son apprentissage de la liberté, deux pics d’intensité du spectacle aussi : la boum : « y’a des grands qui fument des cigarettes » – l’exaltation de la danse, la jouissance du regard admiratif des autres – ah encore une fois on se retrouve happé par un moment de danse sur du Céline Dion, Xavier Dolan, Elise Noiraud, cessez cette conspiration !, la frustration d’en être arrachée prématurément par une mère dont on ne sait si elle est plus inquiète qu’envieuse, ou l’inverse… et le voyage scolaire : « on est en Pologne, tout près de la Russie, et je ne veux pas rentrer – tout est différent, même la pluie est différente ». Le voyage est raconté au mégaphone, petit drapeau rouge à la main, sur l’air de la Maknovtchina, c’est le premier voyage « de grande », tout est neuf, ce qu’on voit comme son propre regard, c’est la femme libre qu’elle deviendra qui transparaît sous sa carapace d’ado, c’est le goût de l’ailleurs qui naît.
T es pas ne ! Theatre de Belleville T’es pas né : Philippe Maymat © Pierre Grosbois

« T’es pas né, histoire de frangins »

ou « comment faire quand on a un grand frère »

Philippe a 7 ans en 1973, il écoute les disques de ses parents, il rêvasse devant la téloche, il fait un peu le malin parce que pas question de passer pour un bébé devant les aînés, la sœur et surtout le grand frère, à qui on voue autant d’admiration que de ressentiments… « T’es pas né », balancé par le grand pour « faire bisquer » le petit… « Mais alors, si je ne suis pas né, comment je peux être là ? » Ah, les mystères ténébreux de l’enfance, les questions étranges, tout ce qu’on se fait comme films, tout ce qu’on s’imagine, parce qu’on en sait pas (et qu’on se couperait la main plutôt que de poser la question).
Philippe Maymat nous garde au plus près du noyau familial mais a la jolie idée d’amener le monde sur le plateau comme il est entré dans son univers : par la télé, la « petite lucarne » – comme sans doute dans beaucoup de foyers de la classe moyenne de ces années 70’. On va croiser James West, Actarus, John Börg, les Shadocks, Nadia Comaneci, un pape puis un président des Etats-Unis assassinés… de quoi, en quelques noms, faire jaillir les couleurs de ces années. Comme Elise Noiraud, Philippe Maymat nous embarque aussi à l’Est – mais lui, à Moscou, et depuis le salon où l’on regarde en famille les JO ; c’est l’année du boycott des USA, du « doigt d’honneur » du perchiste polonais médaillé d’or… la magie du direct », découvre le jeune Philippe, l’Histoire qui déboule dans le salon…
Sur le plateau à peine meublé d’un tatami et d’une chaise surgiront les minuscules événements et les grandes épopées qui font grandir. On verra le minot assis par terre tourner les pages d’une gigantesque (quoiqu’invisible) Encyclopedia Universalis pour y débusquer le sens du sibyllin « et la bobinette cherra » – délicieux moment d’apprivoisement du langage. On assistera, entre francs rires et douces émotions, aux plus ou moins performantes tentatives sportives, trucs de p’tit gars, du judo, du foot, à un épique duel fraternel « y va y’avoir du grabuge ! », sur fond d’envolées à la Ennio Morricone… On comptera les heures en regardant tomber la pluie par la fenêtre, en pull qui gratte (comme il se doit) pendant les vacances de Toussaint, où l’on s’ennuie (comme il se doit)… Et peut-être qu’à la faveur d’une frayeur enfantine enfin déjouée, le petit frère va pouvoir enfin prouver au grand frère qu’il est né, lui aussi, et que ça va pas se passer comme ça ! à son tour d’être né, à son tour de devenir ado, à lui aussi le droit de boire des Monacos ! de virer un peu couillon, de tomber amoureux…
Avec l’âme et le regard candide de cet âge-là, et toute l’acuité et la sensibilité de l’adulte qu’il est devenu, mis en scène avec doigté par Laurent Fraunié, Philippe Maymat nous emmène dans ses souvenirs réels ou fantasques avec un savoir-faire délicat et discret, un jeu précis, sans fausse note, et plein de tendresse. Sa voix reste grave, une vraie voix d’homme : pour donner vie à la petite fratrie, il sait y glisser ce qu’il faut de légèreté et de virilité naissante pour que le môme de 8 ans ou l’ado bientôt muant prennent corps avec exactitude.

« De l’extraordinaire des vies normales »

Elise Noiraud – plus extravertie, peut-être plus ludique, avec une approche un brin plus sociologique dans son « portrait de groupe » autour de la figure centrale d’Élise, 13 ans et demi, Philippe Maymat – d’une façon plus intimiste sans doute, plus rêveuse : l’un et l’autre nous dessinent des vies « de tous les jours », dont chacun des spectateurs a vécu une bribe, des pans, peut se reconnaître dans le détail ou les grandes lignes, les airs populaires qui traînent dans un coin de la tête, les timidités, les fous-rires, les errements, les heures d’ennui, les enthousiasmes, le Mondial de foot de ’82 à Séville, les colos… Et, au bout de ces deux enfances « comme tout le monde » : deux artistes ! qui savent faire voir l’extraordinaire, les saveurs riches, variées, partagées et particulières de ces vies normales.

 

Boxe Boxe - Mourad Merzouki - Théâtre du Rond-Point - © M. Cavalca

Boxe Boxe : crochet du droit, crochet du gauche, direct en plein cœur !

Mourad Merzouki a été enfant de la boxe, de l’art des coups de pieds, coups de poings, dont il fut champion de France junior, adolescent, avant de donner à son corps d’autres bondissements, d’autres rythmes.

Dans un noir profond, on distingue des yeux quelques ballons de boxe tombant en grappe des cintres comme autant de globes d’un planétarium imaginaire, on distingue des oreilles la pureté et délicatesse des cordes, une envolée de Schubert ; la lumière se fait sur un décor de conte, inventé par Benjamin Lebreton et Mourad Merzouki, sol en échiquier, damier usé, portail de palais timburtonien, enfantin, baroque, forain, la ferronnerie comme une esquisse un peu brinquebalante. Sous les belles lumières et surtout dans les ombres ménagées par Yoann Tivoli, le voyage sera onirique et fantasque !

Et pif, et paf ! le voyage sera ludique aussi ! Une tribu de gants de boxe aux petites bouilles curieuses émerge d’un ring-boîte noire, foule agitée, minuscule et compacte ; l’arbitre est rond et rayé et bondissant comme un ballon ; on fait des pas-de-deux avec son punching-ball ; Mourak Merzouki, en lutin malicieux et sage qui sait que la violence et la douleur arriveront bien assez tôt, accueille les spectateurs avec généreuses brassées d’humour et de légèreté.

Boxe Boxe - Mourad Merzouki - Quatuor Debussy @ D.R.
Les musiciens, parés entre fanfare et frac de soirée par Émilie Carpentier, font corps et offrent à la musique une ampleur particulière par leur présence sur scène, orchestrée avec justesse, à la bonne distance, parfois tendrement enveloppants, parfois presque invisibles. Schubert, Gorecki, Philipp Glass, les créations originales d’AS’N… : ce mariage multiculturel, dont l’évidence s’impose, invente un espace sonore à haute sensibilité où les gestes des boxeurs-danseurs pourront se déployer dans toute leur amplitude.

« De la boxe à la danse, comme une pirouette. »
Mourad Merzouki

La boxe n’attendait que d’être poussée un peu dans ses retranchements pour danser. Les pieds effleurent à peine le sol, les coups de poings s’allongent en hip-hop et s’arrondissent en envolées de bras. Sueur, effort, répétition, dépassement de soi, écoute du mouvement de l’autre, mobilité : vocabulaire commun !
Les danseurs, fauves, coqs, jeunes chiots joueurs, costumes mi-circassiens, mi-footballeurs du Douanier Rousseau, sont vifs, toniques, précis, avec une présence au ras du sol puissante autant qu’un bel élan qui en rend certains comme aériens. Ces jeunes hommes et femme véloces et puissants ont une danse acrobatique, athlétique et fluide.

Boxe Boxe - Mourad Merzouki - Théâtre du Rond-Point - © M. Cavalca @ M. Cavalca
Mourad Merzouki raconte de la boxe la vivacité, le rebond, l’aérien et le terrestre, la souplesse et la fougue, le collectif, la puissance et le contrôle. L’allégresse et la fraternité jettent des couleurs vives et chaudes sur ce beau spectacle ; l’arbitre jette un œil satisfait sur l’harmonie de sa troupe à l’entraînement, on est heureux avec lui. La fantaisie et l’inventivité y glissent des souriantes légèretés. Des images fortes resteront gravées longtemps, sans doute, dans les mémoires : ce moment compact, dense, d’énergie concentrée, duo-combat haletant du danseur avec son sac de frappe, pas-de-deux en fond de scène dont l’intensité traverse tout le plateau en ondes puissantes pour aller marteler la salle, au rythme des respirations et sifflements du boxeur. Ce grand « ensemble », comme une vague, comme un mouvement perpétuel d’énergie, porté par le flamenco hypnotique d’AS’N. Ce solo où les cordes poignantes de Schubert mèneront le danseur jusqu’au bout de ses forces.
Les gants retirés, tous les combats menés, c’est l’émotion qui fera ce soir-là se lever d’un bloc les spectateurs aux dernières notes, et c’est la vitalité, force bouillonnante qui traverse tout l’opus, qui les accompagnera sur le chemin du retour.

Boxe Boxe
À l’affiche du Théâtre du Rond-Point jusqu’au 18 juin
Direction artistique et chorégraphie : Mourad Merzouki
Conception musicale : Quatuor Debussy, AS’N
Avec Diego Alves Dos Santos dit Dieguinho, Rémi Autechaud dit RMS, Guillaume Chan Ton, Aurélien Chareyron, Aurélien Desobry, Frédéric Lataste, Cécilia Nguyen Van Long, Teddy Verardo
Musiciens : Christophe Collette, Cédric Conchon, Vincent Deprecq, Marc Vieillefon

2666, Roberto Bolano, Julien Gosselin, Pianopanier

2666 … cœur soulevé, cœur léché !

Au départ, 2666 est un roman fleuve de 1350 pages, considéré comme l’un des premiers chefs d’œuvre du 21è siècle. Par Roberto Bolano, auteur chilien, mort brutalement avant sa parution, le foie, les douleurs … un roman inachevé dit-on ! Le 2 c’est pour le 2è millénaire et 666 pour le chiffre du mal.

La montée du nazisme dans les années 30, l’Europe, la littérature, les meurtres de femmes par dizaines dans le Mexique de la fin des années 90, inexpliqués et impunis… mais quels peuvent être leurs liens?

« C’est plus facile de partir faire la guerre, que d’arrêter de fumer ».

Aller voir un spectacle de 11h c’est déjà un défi en soi, une quasi épreuve sportive. Le genre de truc qu’on ne fait pas tous les jours. Mais le monter, rendez-vous compte!! Julien Gosselin et ses fidèles de la troupe « Si vous pouviez Lécher Mon Coeur » l’ont fait.
Ce n’est pas un spectacle comme les autres, évidemment. Difficile de le raconter. Il se vit plutôt, il se ressent, il faut se laisser pénétrer par le rythme, les images, les voix, les basses, l’histoire, les histoires… et recommencer. Alors voici mes notes, en vrac, en pulsion, en émotion, sans filet, prises pendant les pauses (ça vous rassure un peu si je vous dis qu’il y en a 4 ?).

2666, Roberto Bolano, Julien Gosselin, Pianopanier@ Julien Gosselin 

Débordé par les émotions… La musique est omniprésente, forte, elle me pénètre. Le temps défile à un autre rythme. Je ne vois pas les heures passer. Entracte. Envie que ça recommence. Happé par l’histoire, par les histoires. 5 différentes, mais toutes liées les unes aux autres… ou pas! Quelle Puissance, quelle intensité ! Un rouleau compresseur qui te passe sur le corps, cette mise en scène. Elle me fait fondre en larmes Noémie Gantier. Déjà elle est classe, mais quand elle s’avance devant la scène, là à la fin de la Partie 1, elle explose, tout tremble, je tremble. Transe – le mal est partout – l’amour n’est pas loin. Des hommes donc de la violence, de la violence donc des hommes. Jouissif. Explosion d’émotions. Je bouge avec les boites, je suis à Londres, à Barcelone, au Mexique, en Roumanie. Propulsé dans la mise en scène.

Fasciné par cette épopée du mal – jeu hors du commun, hors limites. Jouer jusqu’à l’épuisement. La violence des hommes, la narrer jusqu’à l’overdose. La littérature pour les sauver?
20è siècle, siècle du mal. Et si l’on n’avait encore rien vu? Faudra que je pense à réviser mes superlatifs. J’ai trouvé ma drogue, mes excès, ma sève. Moderne, physique, violent, percutant, magistral, sexuel, textuel, puissance des images, force des personnages, rythme oppressant, les voix, ma voix, le texte encore, on pense, on voyage, on s’émeut…et ça recommence ! Du son, du sens, du sensationnel. Du profond, du parfait, du puissant.

2666, Roberto Bolano, Julien Gosselin, Pianopanier

Fatigué ? Même pas en rêve !
Ça claque, ça déchire, j’en ai chialé, pris plein le cerveau, les yeux, les tripes, l’ADN, de ce spectacle… c’est une révélation! Et en plus, ça parle français, anglais, espagnol, allemand ! Quel bonheur.

Ça y est, vous me comprenez un peu maintenant?

Ils me soulèvent le cœur … laissez moi lécher le vôtre.

2666
Un texte de Roberto Bolano
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin / Cie Si vous pouviez lécher mon cœur
Avec : Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier
Dates de tournée de 2666 ici

Ma folle otarie : voyage en imaginaire

Il est là, tout frêle, tout fin, un peu pâlot, droit sorti d’une BD de Sempé. Un petit bout d’homme pour incarner un personnage passe-partout, un “nobody”, le plus commun des plus ordinaires des hommes.

Très vite, cependant, quelque chose l’arrache de cette normalité maladive. Il se trouve confronté sous nos yeux – ouverts ? fermés ? – à un problème aussi énorme que singulier. Un problème lié, non pas à de simples et banales histoires de fesses, mais à ces dernières, tout bêtement. À ses fesses, oui. Son postérieur, son cul, son derrière, son popotin, son arrière-train se met à doubler, tripler, décupler de volume sous nos mirettes ébahies qui jamais n’ont contenu telle circonférence – 5 à 6 mètres, incroyable, imbattable, inouï.

Ma folle otarie Pierre Notte Brice Hillairet

« Ma folle otarie, c’est avant tout l’histoire d’un homme sans folie » – Pierre Notte

Alors forcément, lui que personne ne remarquait, tout le monde s’empresse de le moquer. Jusqu’à le rejeter bien loin, dans une fuite désespérée. Jusqu’à lui faire souhaiter la mort. Seule une otarie lui portera secours, le sauvera du suicide et lui montrera le chemin d’une résilience aussi douce qu’aérienne.

Fable philosophique, ode à la vie et à l’amour, manifeste pour la différence, plaidoyer contre l’indifférence, aventure poétique et ludique, invitation au voyage, balade dans notre imaginaire, fabrique d’un rêve éveillé : Ma folle otarie, c’est tout cela à la fois. L’une des prouesses de ce spectacle est de nous faire voir tant de choses qui n’existent pas sur scène. Le plateau est dépouillé, dénudé, dénué de tout artifice, de tout décor, immaculé, vierge, nu, désert. Plein de vide et pourtant prêt à tout pour tant nous offrir.

Ma folle otarie, Pierre Notte, Brice Hillairet, Lucernaire, Pianopanier

« Si vous avez fait l’homme à votre image, j’aimerais comprendre pourquoi je me retrouve comme ça… »

Des fesses monstrueuses d’énormité de notre anti-héros à son amie l’otarie moustachue, de l’homme-tronc protecteur à la sale gamine au vélo rouge, du marbre glacial d’une tombe à la rame bondée d’un métro, d’une plongée en eaux profondes à une envolée pétaradante… Le décor et les personnages se construisent et grandissent dans notre cerveau avant de se déposer sous nos yeux. Et l’on réalise à quel point notre imaginaire est capable de prouesses encore insoupçonnées.

L’écriture de Pierre Notte, toujours tendre, drôle, sensible, intelligente et délicatement poétique donne sa voix à un formidable interprète. Comme ça, l’air de rien, sans crier gare, sans costume, dans une voix quasi monocorde, Brice Hillairet nous invite à percevoir l’énormité de son cul, mais aussi, et surtout, l’immensité de notre imagination.

MA FOLLE OTARIE
Du 10 mai au 24 juin 2017, mardi au samedi 19h au Lucernaire
Texte et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Brice Hillairet

Grande, Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel, Monfort, Pianopanier

Quelques objets, des notes de musique… un grand spectacle

On les avait quittés il a 4 ans (déjà !) sur le plateau du 104 qu’ils avaient magistralement mis à mal. Leur performance dans ce Notes on the Circus du collectif Ivan Mosjoukine était de celles qui restent gravées à jamais dans un ADN de spectateur.

Ils étaient quatre à l’époque. On retrouve ici l’un des deux couples : celui que forment la charismatique Vimala Pons et l’énigmatique Tsirikaka Harrivel. Découvrir le bazar inouï installé sur le plateau du Monfort, tenter de déchiffrer la carte que les artistes ont deposée sur votre fauteuil en guise de programme, se laisser prendre par la montée d’adrénaline que provoque le compte à rebours (“Revue numéro 8 dans 5 minutes, début de la revue dans une minute”…) constitue un avant-goût génial et prometteur.

Les deux artistes circassiens ont commencé par composer les musiques de leur nouveau spectacle. La bande son mêle trompettes, claviers, clarinettes, synthé et autres arrangements éclectiques. Elle est jouée en direct par nos deux compères, elle donne le « la » et met un point d’orgue à chaque séquence.

Grande, Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel, Monfort, Pianopanier

« Ce morceau ne fait pas partie du spectacle mais c’est celui que je préfère. »

Il s’agit bel et bien d’une « Re-vue », au sens propre, au sens littéral du terme : sur les quelques 90 minutes que dure le spectacle, certains passages, certains numéros seront répétés, « ce qui a déjà été vu » tamponnera le « jamais vu ». Le tout formant une ronde infinie, une sorte de mouvement perpétuel que souligne la dernière séquence.  En plus de la musique, le duo est allé puiser son inspiration dans une foultitude d’objets aussi hétéroclites que surprenants : coin cuisine, toboggan géant, énormes bouquets de fleurs, pupitre, télévision, sac de sports, raquettes de tennis…

Tsirihaka Harrivel suspend les battements de nos coeurs lorsqu’il s’élance une première fois pour une glissade inclassable. Une deuxième, une troisième, une dixième fois, il se retrouvera suspendu au-dessus de nos têtes, nous habituant peu à peu à cette chute qui ne cesse de se rembobiner.

Grande, Vimala Pons, Tsirihaka Harrivel, Monfort, Pianopanier

« Tous les chemins mènent à Rome… En est-il un qui n’irait pas ? « 

Championne de porté sur la tête, Vimala Pons n’a peur de rien. Machine à laver, mannequin, colonne gréco-romaine, cercueil… jusqu’au totem qui servira de cible à son complice lanceur de couteaux : tout, absolument tout peut se déposer sur son crâne. Et lorsque, libéré de tant de poids, son cerveau donne libre cours aux humeurs, c’est à un formidable numéro de comédienne auquel on assiste. Elle passe en quelques coups de cils de geignarde à colérique, de mutine à hargneuse, de clownesque à grave. Elle est souvent tendre, parfois cruelle, toujours drôle. Son talent fou, son charisme hors norme nous fascinent et nous troublent.

L’histoire de la vie, les histoires d’une vie, les petits riens qui se mêlent aux grands sentiments : c’est finalement cela que cet ovni grave en boucle dans nos mémoires. Et cette histoire, cette ronde, ce perpétuel recommencement, ne peuvent trouver un point qu’avec le mot AMOUR. Un point qui est tout sauf final, tant la force de ce spectacle est aussi, est surtout, de nous donner envie de toujours recommencer…

GRANDE –
Du 18 avril au 6 mai 2017, 20h30 au Monfort
Un spectacle de et avec : Vimala Pons et Tsirihaka Harrivel

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier

Un Marivaux acidulé qui donne la pêche !

Succès oblige : nous republions ici notre critique d’un spectacle découvert à sa création, et qui depuis, a fait bien du chemin… Entre le Festival d’Avignon 2016 et le Festival d’Avignon 2017, la pièce a connu une très belle saison au Lucernaire. Et à partir du 5 avril, c’est dans le ravissant écrin du Théâtre Michel que l’on peut (re)-découvrir cette version trépidante du Jeu de l’Amour et du Hasard.

La Compagnie La Boîte aux Lettres, née en 2009 de la rencontre de Salomé Villiers, Bertrand Mounier et François Nabot nous propose une mise en scène pop et acidulée qui a su conquérir de nombreux spectateurs.

Rappelons l’argument de départ de la pièce de Marivaux : Silvia accepte difficilement d’être mariée par son père à un inconnu. Pour observer tout à loisir le caractère de ce fameux prétendant, elle endosse le costume de sa suivante Lisette. Péripéties et rebondissements seront au rendez-vous, jusqu’à ce que l’amour finisse par triompher, par jeu et par hasard !…

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier@ Julien Jovelin 

Le parti pris de Salomé Villiers, qui met en scène et interprète le rôle de Silvia était de donner un côté « rock » à la pièce de Marivaux. Ainsi les costumes d’époque sont-ils remplacés par des tenues mode tendance « psychédélique ». De même, la musique nous entraîne du côté des Sonics et des Troggs. L’usage de la vidéo apporte également un petit côté décalé au spectacle.

Mais le plus important reste le texte, la langue de Marivaux n’ayant pas besoin d’être modernisée tant elle demeure contemporaine. Et cette langue est servie par une troupe de comédiens réellement talentueuse. Salomé Villiers campe une Silvia touchante dans son désarroi, Raphaëlle Lemann une Lisette époustouflante de justesse, Philippe Perrussel un Orgon tout en nuances, François Nambot un Dorante séduisant de sincérité, tandis qu’Etienne Launay et Bertrand Mounier rivalisent de drôlerie.
Ensemble, ils nous font rire, nous émeuvent, nous étonnent et nous enchantent.

Le jeu de l'amour et du hasard, Salomé Villiers, Marivaux, Compagnie la Boite aux lettres, Théâtre mIchel, Pianopanier@ Karine Letellier 

Trois raisons d’aller faire un petit tour au Théâtre Michel :

1 – Pour découvrir ou redécouvrir ce texte toujours aussi moderne de Marivaux – sans doute l’une de ses plus belle pièce.
2 – Pour les comédiens réunis par Salomé Villiers, avec mention spéciale « aux filles » : Salomé Villiers et Raphaëlle Lemann sont bourrées de talent.
3 – Rien de tel pour chasser « le spleen du dimanche soir » : testé pour vous, l’effet est garanti, sur les grands et les petits ! Un Marivaux acidulé et bourré de peps, puisqu’on vous le dit !

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD
À l’affiche du Théâtre Michel du 5 avril au 6 mai 2017 (21h, et matinée le week-end 16h15)
Une pièce de Marivaux
Mise en scène : Salomé Villiers
Avec : Etienne Launay, Raphaëlle Lemann, Bertrand Mounier, François Nabot, Philippe Perrussel et Salomé Villiers

L'écume des jours, Théâtre de la Huchette, Sandrine Molaro, Gilles-Vincent Kapps, Boris Vian, Roxane Bret, Maxime Boutéraon, Antoine Paulin, Paul Emond, Pianopanier

L’imaginaire au pouvoir

« L’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre »

Le plus célèbre roman de Boris Vian au théâtre ? L’idée est étonnante et audacieuse. Dans le livre, l’importante place laissée à l’imagination permet de déambuler au milieu de nuages et de pianocktails, en compagnie de Colin, Chloé, Chick, Nicolas et Alize ; la perspective d’une version scénique peut sembler, a priori, peu envisageable.

Et pourtant ! Quelle adaptation que celle de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps ! On voyage avec entrain et musique au cœur même de la poésie de l’ouvrage, au centre de cet univers futuriste, au sein de cette romance tragique et heureuse, drôle et dramatique. Les omniprésents et entêtants passages musicaux dynamisent et rythment le récit, encore énergisé par le jeu et la complicité des trois comédiens. Maxime Boutéraon est émouvant dans le rôle de l’amant impuissant et désespéré, Antoine Paulin successivement burlesque en Nicolas impassible et fidèle, touchant en Alize amoureuse et attendrissant en Chick passionné de Jean-Sol Partre. Mention spéciale à Roxane Bret, qui présente une hallucinante palette d’émotions : timidité, amour, ivresse, joie… c’est jusqu’au bout que la jeune fille sera forte et gaie.

L'écume des jours, Théâtre de la Huchette, Sandrine Molaro, Gilles-Vincent Kapps, Boris Vian, Roxane Bret, Maxime Boutéraon, Antoine Paulin, Paul Emond, Pianopanier@ PhotoLot 

« Je voudrais être amoureux, tu voudrais être amoureux, il voudrait être amoureux… »

Nous suivons donc l’émouvant parcours de quatre personnages hauts en couleur : Colin, Chloé, Chick et Alize. Entre ces protagonistes vont se nouer des liens partant de la plus franche amitié et allant jusqu’à l’amour éperdu et sincère. Comique, dramatique, attristante, amusante, mais surtout ode à la poésie, à l’imaginaire et aux sentiments humains, la surprenante épopée de ces jeunes d’aujourd’hui et de demain constitue sans doute l’un des plus célèbres romans du XXe siècle.

L'écume des jours, Théâtre de la Huchette, Sandrine Molaro, Gilles-Vincent Kapps, Boris Vian, Roxane Bret, Maxime Boutéraon, Antoine Paulin, Paul Emond, Pianopanier

« Je t’aime aussi bien en gros qu’en détail »

Point fort de cette mise en scène : le parti pris de laisser une importante place à la narration et libre cours à l’imagination du public. Aucune des surprenantes inventions de Vian n’est montrée, permettant à notre imaginaire de se développer très facilement, de nous sentir à l’aise au cœur de l’intrigue, de l’amitié et de l’amour caractérisant le texte.

Alors, oui, il faut se ruer au Théâtre de la Huchette, à la rencontre de la poésie, de la mise en scène tellement juste et des comédiens si prometteurs qui vous guideront vers un monde où l’on meurt d’un nénuphar dans la poitrine, où l’on assiste aux discours du célèbre Jean-Sol Partre, où l’on prépare ses boissons avec un pianocktail et où l’on fait son shopping à bord d’un nuage rose. Un monde rempli de musique : un monde où l’imaginaire, l’amour et l’amitié sont définitivement au pouvoir.

L’ECUME DES JOURS
À l’affiche du Théâtre Girasole du 6 au 29 juillet 2018 à 15h10
Adaptation du roman de Boris Vian par Paul Emond
Mise en scène : Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps
Avec Roxane Bret, Maxime Boutéraon, Antoine Paulin