Orphée et Eurydice à bicyclette, la folle épopée de deux rêveurs

« Il ne faut pas croire exagérément au bonheur » Jean Anouilh, Eurydice. C’est peut-être ce qui a perdu Orphée en contemplant trop tôt son bonheur sur le chemin du retour des enfers.

La compagnie des Epis Noirs aime se confronter aux mythes. Cette fois-ci, Pierre Lericq revisite avec fantaisie et humour ce grand classique de la mythologie au travers de Bernard et Jeannine, deux artistes qui réinventent cette traversée des enfers. Cet intense périple se fait à vélo, en chansons, guitare à la main ou accordéon dans les bras. La course est sportive, les acteurs y sont débordant d’énergie et jonglent sur les mots qu’ils se lancent tantôt à la volée, tantôt par ricochet.

Saurez-vous vous laisser conquérir par le pouvoir de la poésie et du chant fantaisiste de Bernard et Jeannine ? Vous avez jusqu’au 10 février pour aller tenter l’aventure au théâtre du Lucernaire. A vos risques et périls, un voyage ne laisse que rarement indifférent.

Moralité : regarder devant, se réinventer, imaginer, courir souvent, aimer toujours et être joyeux, très joyeux.

Anne-Céline Trambouze

ORPHÉE ET EURYDICE À BICYCLETTE à redécouvrir sous son nouveau nom : Sauver le monde ! ou les apparences…
Au Théâtre Buffon du 6 au 29 juillet 2018 à 18h10
Mise en scène Manon Andersen
Avec Marie Réache et Pierre Lericq
crédit photo: Micky Clément

Les Chiens sont lâchés !

Les Chiens de Navarre ont peut-être pris leur vaccin antirabique, mais ne se sont pas limés les dents.
Moins fous furieux, mais toujours plein de vigueur, irrévérencieux, malpolis autant que possible. On rit, de mille rires : à gorge déployée, gênés, sous cape, de bon cœur. On rit surtout de se voir si vilains en ce miroir…
Les Chiens de Navarre se jettent à corps perdus sur la question, si actuelle, de l’identité française ; le chef de meute Jean-Christophe Meurisse nous promet « une psychanalyse électrochoc de la France en convoquant quelques figures de notre Histoire et de notre actualité » !

Jusque dans vos bras, Les Chiens de Navarre, Bouffes du Nord, Jean-Christophe Meurisse

La galerie des portraits ressemble à un manuel scolaire sous acide. Un De Gaulle géant tient la main menue d’une Marie-Antoinette digne des porcelaines sanglantes de Jessica Harrison; Jeanne d’Arc a les dents pourries (comme quoi, le sens de la farce n’empêche pas le réalisme…), la cote de mailles fumante et la libido motivée ; on croise un Obélix désabusé, des astronautes, vous, nous, eux, un Pape funky, des Français moyens en pique-nique, des bourgeois ultra-aisés (avec gros besoin de s’offrir une bonne conscience, pour faire élégant sur la table basse à 12.000 balles – tout de même), un poète maudit sous un lampadaire : tout un petit monde pour brosser le tableau d’une société un peu bancale, un peu dépressive, pas forcément méchante mais parfois bien bête. La caricature se tient main dans la main avec l’observation la plus fine. Le pique-nique entre amis, justement par ses échanges si anodins, ses ambiances « oh, mais attends, on peut plus plaisanter », se fait le condensé de toutes les petites haines et bassesses qu’on couve sans penser à mal, mais aussi des espoirs et des fêlures les plus intimes.
Un souffle d’esprit « Fluide glacial » souffle par ici, avec le savoureux goût du mauvais goût et la gourmandise toute « gotlibo-edikienne » de glisser dans les coins des petits personnages plus ou moins humains, plus ou moins vêtus, vaquant à leurs affaires plus ou moins saugrenues.
Si Les Chiens semblent « presque » assagis, ils n’en mordent pas moins acéré, et relâchent rarement leur proie. Si on rit beaucoup, c’est souvent jaune, et souvent de soi-même. Le portrait n’est pas tendre, les médiocres reconnaissent leurs voisins, et la consolation est rare.

Jusque dans vos bras, Les Chiens de Navarre, Bouffes du Nord, Jean-Christophe Meurisse

A l’image du titre – où l’on hésite entre y entendre un moelleux appel au câlin ou un vague souvenir de l’hymne national – évocation passablement moins affectueuse –, on oscille entre une saine déprime par excès de lucidité (autant vous dire que le planté de drapeau des astronautes va être laborieux, pas si facile que ça d’affirmer l’identité française…) et la pure jubilation du jeu – les comédiens, anciens ou nouveaux venus, sont tous impeccables, pertinents, très libres –, le plaisir immédiat des répliques enlevées ou des situations d’une absurdité quasi sans bornes menées sur un rythme soutenu. Sans oublier que Les Chiens de Navarre ne se privent pas de nous offrir quelques magnifiques images de théâtre, un enterrement sous la pluie beau comme au cinéma, un requin solitaire… Alors… on ressort vivifié de cette douche écossaise !

JUSQUE DANS NOS BRAS
À l’affiche des Bouffes du Nord jusqu’au 2 décembre 2017
Création collective des Chiens de Navarre
Mise en scène Jean-Christophe Meurisse
Avec Caroline Binder, Céline Fuhrer, Matthias Jacquin, Charlotte Laemmel, Athaya Mokonzi, Cédric Moreau, Pascal Sangla, Alexandre Steiger, Brahim Takioullah, Maxence Tual et Adèle Zouane

photos @ Loll Willems

Alice de l'autre côté du miroir, théâtre Girandole Montreuil

Alice psychédélique

Alice (Corinne Fischer) se tient au milieu du petit plateau du théâtre de la Girandole, sur un drap blanc étalé au sol. Elle est soit assise sur une chaise d’écolier soit debout, plutôt statique, avec quelques mouvements de mains, de pieds et beaucoup d’expressivité du visage.

Derrière elle sont tendues trois voiles d’hivernage, comme le rideau des rêves, sur lesquelles sont projetées des images. Images fixes, floues et tremblantes, images cinématographiques. Images tantôt psychédéliques, hypnotiques, d’encre de chine, dessins, en expansion. Des damiers, une forêt qui n’en finit pas, des ombres, du récit médiéval, des formes.

Une musique, tout aussi hypnotique, d’un genre techno planant, se marie parfaitement avec les obscures et floues images qui parcourent les voiles d’hivernage.

Ce sont ces projections qui illuminent la scène et aucune gélatine n’est là pour éclairer Alice qui restera toujours dans l’ombre avec cet arrière volcanique à la frontière du rêve.

Alice de l'autre côté du miroir, théâtre Girandole Montreuil

On a un sentiment d’oppression dès le début, mais une oppression comme dans les rêves d’Alice, absurdes, de laquelle on voudrait à la fois se défaire mais dans laquelle il nous plait de rester comme échoués dans un monde imaginaire et fou.

Le texte, dit avec un peu trop de vitesse pour complètement nous parvenir, parce qu’il s’agit tout de même d’un texte difficile à appréhender au théâtre, est fait d’extraits du texte original de Lewis Carroll. Corinne Fischer, dans son incarnation, nous communique avec justesse les états d’âme d’Alice et dit le texte avec tout ce qu’elle porte d’enfance en elle.

Alice de l'autre côté du miroir, théâtre Girandole Montreuil

Il ne s’agit pas précisément d’un spectacle pour enfants. Les choix de mise en scène semblent un peu trop anxiogènes pour capter et emporter des enfants dans l’univers merveilleux d’Alice. Ou alors des enfants déjà grands. En tant qu’adulte, on passe un bon moment, plein d’étrangetés hallucinatoires et l’on repart en se disant qu’on a envie de relire Lewis Carroll.

La petite salle était pleine à craquer pendant ce festival Marmoe, made in Montreuil, qui dure jusqu’au 26 novembre, comme la programmation de la pièce, où vous pourrez découvrir beaucoup d’autres spectacles jeunesse.

Au théâtre de la Girandole, à quelques pas du métro, on vous propose d’offrir des billets suspendus, comme les fameux cafés suspendus d’une Italie mythique, tradition de solidarité envers les plus pauvres.

Alice de l'autre côté du miroir, théâtre Girandole Montreuil

ALICE, DE L’AUTRE COTE DU MIROIR
À l’affiche du Théâtre de la Girandole du 10 au 26 novembre 2017 (mardi au samedi 19h)
Mise en scène : Agnès Bourgeois
Avec : Corinne Fischer

Ceux qui restent, David Lescot Paul Felenbok, Wlodka Blit-Robertson, théâtre Déjazet, Pianopanier

Ceux qui res(is)tent…

Sur le plateau nu du Théâtre Déjazet (dernier théâtre du boulevard du crime, resté « dans son jus » depuis 40 ans et dirigé par l’inénarrable Jean Bouquin), deux chaises font face au public. Légèrement décalées l’une de l’autre. Tout à coup, sans même qu’on les ait vu s’approcher, ils sont là. Ils sont arrivés sur la pointe des pieds, discrètement, l’air de rien. Ils se sont assis. Lui devant, elle un peu en retrait. Elle est l’interviewer, celle qui fait accoucher la parole de Pavel. Pavel, c’est Paul Felenbok, qui avait sept ans lorsqu’il s’est évadé du ghetto de Varsovie. Aujourd’hui, Paul Felenbok a 81 ans, et c’est sa parole à lui qui se libère par la voix de cet admirable comédien qu’est Antoine Mathieu. Sur la scène du Déjazet, il n’a plus d’âge. Il est d’abord ce tout petit garçon échappé par les égouts de Varsovie. Puis l’homme mûr qui retourne sur les traces de son passé, avec son frère, pour le 70ème anniversaire du soulèvement du ghetto.

Modification scénique. Autre voix, autre parole, autre témoin entre deux âges : Marie Desgranges troque son rôle d’interviewer contre celui de son partenaire. Doucement, simplement, naturellement ils échangent leurs chaises, lui devenant le garant de sa parole à elle : Wlodka Blit-Robertson, cousine de Paul, guère plus âgée que lui à l’époque où elle s’évada en escaladant le mur du quartier juif.

Ceux qui restent, David Lescot Paul Felenbock, Wlodka Blit-Robertson, théâtre Déjazet, Pianopanier@Christophe Raynaud de Lage 

“Dans le ghetto, il y avait une vie sociale, culturelle, des riches, des pauvres c’était une société au départ, avant même que la mort soit présente à chaque coin de rue.“

Les paroles de ces deux-là s’enchevêtrent, se répondent, se font écho une heure trente durant. Une heure trente qui nous fait voyager de la Pologne à la Russie, de la France aux Etats-Unis en passant par l’Angleterre. Ces deux-là ont eu une existence réellement exceptionnelle. Quelle chance qu’ils nous la fassent partager ! Leurs mots sont aussi précieux que cette vie qu’ils racontent. Ce sont ces mots-là, leurs mots qui construisent le spectacle, car la mise en scène tout en sobriété et délicatesse de David Lescot les met parfaitement à l’honneur.

Ceux qui restent, David Lescot Paul Felenbock, Wlodka Blit-Robertson, théâtre Déjazet, Pianopanier

“Un jour, je suis allé voir un psy… Il a inventé que je m’étais orienté vers l’astronomie parce que j’avais manqué de la vision du ciel dans mes caves… »

Grâce à son talent et à celui des deux formidables comédiens, des paroles d’enfants juifs rescapés se trouvent non seulement libérées mais encore sublimées sur un plateau de théâtre – quel plus bel endroit, quelle place aussi juste ces paroles auraient-elles pu trouver ? Merci à David Lescot, Marie Desgranges et Paul Mathieu de donner à entendre cette vérité. Merci à eux de nous inclure comme de nouveaux témoins, interviewers, passeurs… De nous confier, à nous aussi, un rôle dans cette histoire de ceux qui restent. De ceux qui résistent…

CEUX QUI RESTENT
À l’affiche du Théâtre Déjazet du 18 au 28 octobre et du 7 novembre au 9 décembre 2017 (mardi au samedi 19h)
Paroles de : Paul Felenbok et Wlodka Blit-Robertson
Mise en scène : David Lescot
Avec : Marie Desgranges et Antoine Mathieu

Intra Muros, une pièce écrite et mise en scène par Alexis Michalik, au Festival d'Avignon, Théâtre de Béliers

Intra Muros : trois murs et la liberté

Pour étrenner les planches de la salle flambant neuve du Théâtre 13 / Jardin, Colette Nucci, directrice du lieu, attachée à promouvoir la création actuelle et le travail des compagnies indépendantes, avait choisi de confier le spectacle d’ouverture à Alexis Michalik, familier de cette salle qui l’a accueilli avec plusieurs de ses créations au fil des années. Le théâtre a enfin (belle) façade et (spacieux) hall d’entrée, salle et scène ont été rénovées avec soin, gardant l’agréable et peu commune disposition en amphithéâtre qui le caractérisait, perdant en pittoresque se plaint un mauvais coucheur nostalgique, mais surtout gagnant en qualité d’accueil, en performance phonique, en confort côté spectateur mais aussi côté artistes et techniciens… deux ans de travaux, le plancher de la scène devait frémir d’impatience de retrouver la pulsation des pas des artistes ! On retrouve cet automne Intra Muros à La Pépinière Théâtre, après le festival d’Avignon.

Intra Muros © Alejandro Guerrero

« Le théâtre,
c’est un endroit où il se passe tout le temps des choses »

Michalik aime le théâtre et son écriture, il le démontrait avec malice et d’inventivité dès ses premières mises en scène R&J et La Mégère à peu près apprivoisée, adaptations pleines de fantaisie(s). Depuis, il s’est emparé de la scène dans tout son relief, passant à l’écriture avec un brio salué par la presse et le public : Le Porteur d’histoire et Le Cercle des illusionnistes ont soufflé un vent de fraîcheur et de créativité, et furent salués de nombreux Molières. Quelques perruques, des costumes, parfois de bric et de broc, là un astucieux pan de mur sur roulettes, ici des accessoires judicieux : une économie légère mais qui a toujours su ne pas faire « maigre ». On appréciera peut-être que ce n’est pas avec le plus de moyens qu’on fait le plus de théâtre. Après la machine à spectacle tapageuse d’Edmond, succès populaire autant que critique, gratifiée d’ailleurs de nombreuses nominations aux Molières cette année, on retrouve ici Alexis Michalik avec une équipe resserrée, et son talent condensé.

Intra Muros © Alejandro Guerrero

« C’est ça la vie,
être traversé par des émotions »

Alexis Michalik s’est nourri de sa propre expérience d’un échange avec des détenus, en Centrale (une « maison centrale » est un type de prison qui prend en charge les détenus condamnés à de longues peines. Elle accueille également les détenus les plus difficiles, ou ceux dont on estime qu’ils ont peu de chances de réinsertion sociale) pour poser les bases de cet Intra Muros, où, à sa manière, il poursuit le dialogue entamé alors.

Nous allons donc passer 1h30 entre les murs d’une prison, réunis par la volonté de Richard, le metteur en scène, et d’Alice, assistante sociale, les instigateurs de cet « atelier-théâtre » en compagnie de Jeanne, aux multiples rôles, et de deux détenus, Ange et Kevin, les deux seuls volontaires – et de bien mauvaise volonté ! Entre les murs d’une prison, mais, puisque la parole crée – et cette belle fonction performative de la parole est particulièrement sollicitée dans le travail de Michalik, nous serons bien sûr aussi dans d’autres temps et d’autres lieux, les temps et les lieux des récits emboîtés des protagonistes. On glisse sans à-coups de la situation à la narration, des souvenirs racontés à leur restitution ; la mise en scène fluide, mouvante, nous embarque de l’espace de l’atelier à toutes les vies. Les acteurs se changent à vue, utilisant des portants à la frontière des coulisses. Hors jeu, ils restent la plupart du temps sur le plateau, simplement assis en fond de scène, spectateurs en miroir des spectateurs. Ils naviguent de leur présent à leurs passés, et même à leurs futurs. Peut-être l’intrigue s’entortille-t-elle en circonvolutions qui peuvent sembler artificielles. Mais par le talent de l’auteur-metteur en scène et la grâce de ses interprètes, tous ces ressorts s’allègent.

Dans un angle du plateau, au ras des spectateurs, Raphaël Charpentier, musicien poly-instrumentiste, manie thérémine, percu, clavier, samples… Le simple bruitage des ouvertures de portes scandant les déplacements suffira à inventer les murs de la prison, quelques notes de piano adouciront le dur récit de l’enfance de Kevin, le jeune détenu, des sons urbains, bips de caisses enregistreuses, brouhahas de bavardages, sonneries de téléphone tisseront la trame d’une vie laborieuse… : une matière sonore ainsi créée qui sait trouver la bonne proportion, amenant nuances et reliefs sans envahir l’espace.

Intra Muros © Alejandro Guerrero

« L’acteur ne fait pas qu’endosser une autre vie,
il en endosse deux, la sienne et celle du personnage »

Des cinq comédiens, certains sont de ses fidèles : Jeanne Arenes, à la présence vive et sincère, a été saluée du Molière de la révélation féminine en 2014 pour son rôle dans Le Cercle des illusionnistes; d’autres, des nouveaux venus dans sa tribu, plus familiers des cinéphiles : Bernard Blancan, visage à la serpe, regard aigu, campe un Ange, taiseux et blessé, à la tendresse touchante ; Fayçal Safi donne le ton juste, fait de fougue, de jeunesse, de rage, à son voyou, Kevin, gamin poussé tant bien que mal dans de la mauvaise terre (« c’est qui la société, moi je la connais pas mais si un jour je la croise je lui mets mon poing dans la gueule ») ; Alice de Lencquesaing, belle voix feutrée, fait ses premiers pas au théâtre avec la sensibilité et la justesse qu’on lui connait au cinéma…. On a aimé dernièrement Paul Jeanson dans J’ai couru comme dans un rêve, il est ici parfait dans le rôle du metteur en scène-accoucheur.

Intra Muros © Alejandro Guerrero

« Dans cette page blanche, il voit un espace infini,
il y voit tout le temps qui lui reste »

Michalik croit dans la vertu créatrice de la parole, et dans le pouvoir libérateur du théâtre. Avec un plateau sans esbroufe mais plein d’intelligence, des acteurs vifs et talentueux, beaucoup d’idées, un sens du ludique, le goût des histoires, beaucoup d’humanité… et par dessus tout, un grand amour de l’art dramatique, il fait s’effacer les murs, personnages et spectateurs d’un même élan s’évadent, et tous auront au cœur une lumière plus chaude, qu’elle soit d’un rayon de soleil, ou d’un projecteur de théâtre…

INTRA MUROS
Actuellement à La Pépinière Théâtre
Texte et mise en scène Alexis Michalik
Avec Jeanne Arenes, Bernard Blancan, Alice de Lencquesaing, Paul Jeanson, Faycal Safi
et le musicien Raphaël Charpentier

photos : © Alejandro Guerrero


Réalisation Quentin Defalt

Swann s'inclina poliment © Alex Nollet

Swann s’inclina poliment : vie et mort d’un amour

La soirée de Madame Verdurin n’attendait que nous pour battre son plein. Les convives habituels sont déjà là, le peintre Elstir, artiste et drôle, si drôle ! à qui Madame Verdurin requiert à intervalles réguliers une des ses plaisanteries si amusantes ! ; Odette de Crécy, pas tout à fait une cocotte, celle à qui Madame Vedurin rappellera plus tard qu’elle vient d’un bordel de Nice, mais pas non plus une femme du monde, et pourtant une beauté qu’on a plaisir à montrer à sa table ; les deux musiciens aussi sont là, un piano, un thérémine, des guitares attendent leur tour. Des chants d’oiseaux guillerets s’entrelacent à des notes électroniques sourdes, déjà inquiétantes. Des orchidées et les oiseaux empaillés mêlent à cet univers sonore leur joliesse et leur étrangeté pour renforcer le trouble naissant.
Et nous, le public en bloc, nous sommes Charles Swann, richissime fils d’industriel, CSP ++++++, chasseur de plaisir, beau parleur, dont on recherche la présence dans les salons en vue.
 

Swann s'inclina poliment © Alex Nollet @ Alex Nollet

Nicolas Kerszenbaum, adaptateur et metteur en scène, auteur qui aime se coltiner au réel, propose ici une variation pour notre temps autour d’Un amour de Swann de Marcel Proust, autant merveilleuse peinture de la jalousie et du sentiment amoureux que description précise d’ascensions sociales, qui ne sont le fruit que de volontés et d’instincts individuels.
Dans un langage dramaturgique bien d’aujourd’hui, alternent scènes jouées, chansons, voix off, narration au micro. Le récit et le jeu s’entrelacent ; de même les temps se tressent subtilement, du temps du texte au temps du spectacle, intimement mêlés pour inventer un espace qui contient aussi bien le siècle (et les mots) de Proust que le nôtre (et les nôtres). Le décor est chic, moderne : une stylisation tout autant d’une manière de penser la représentation théâtrale que d’une certaine esthétique des élites. Des fourrures, des cols emplumés, apporteront avec eux une ombre d’animalité dans cet univers quasi technologique. Les conversations futiles crépiteront au son des notes de Satie, des moments gracieux naîtront du silence quand les bavardages s’éteindront et les visages se refermeront sur leurs vérités.

Tu entends cette musique, Swann, tu nous regardes et tu nous trouves un peu bêtes,
mais tu entends cette musique et tu renoues avec le désir.

Le portrait d’une société se dévoile, sur le mode de la farce cruelle. Des fioritures parfois parasitent la lecture d’une scène, un couplet de trop fait paraître une chanson moins percutante que les autres, menus écueils qui n’enlèvent rien à l’acuité du regard ! Pourtant, si les rapports de classe, les ambitions, les transfuges sont observés et dépeints avec une pertinente vivacité, c’est dans les affaires du cœur que Swann s’inclina poliment touche au plus juste. Le besoin d’amour taraude tous les protagonistes, vital comme la faim – avidité de se sentir exister aux yeux des autres, besoin de reconnaissance, d’admiration ou d’affection, besoin d’un amour à éprouver aussi, pour sentir la vibration, la pulsation de la vie battre plus fort. Et le revers de la médaille de ces désirs : les hypocrisies des charmeurs, la jalousie des possessifs, la dureté de qui est aimé sans être ému…
 
Swann s'inclina poliment © Alex Nollet @ Alex Nollet
 
Les trois acteurs jouent et chantent avec une belle énergie qui n’étouffe pas pour autant leur sensibilité ; avec générosité et justesse, ils s’amusent de leurs personnages mais savent s’abandonner, mettre à nu leurs failles. Sabrina Baldassarra, fantasque et vorace Madame Verdurin, visage mobile, présence lumineuse ; Thomas Laroppe (en alternance avec Gautier Boxebeld), volubile Elstir en guise d’ironique narrateur, puis Swann éperdu ; Marik Renner – étonnante Odette – en particulier laissera en souvenirs tenaces une scène où sa présence fragile et vénéneuse s’impose, masquée/dévoilée par sa silhouette dénudée perchée sur des escarpins, une autre scène, plus tard, où d’un éclat de rire sec elle brisera net un amour.
 
Ainsi va la vie, ainsi va le monde, à la Belle Epoque comme aujourd’hui, on rêve toujours d’autre chose, « c’est comme dans votre jeu : on cherche à survivre, alors on survit, alors on cherche à vivre, alors on vit, alors on cherche la richesse, on cherche la reconnaissance, alors on cherche une petite maison à Malbec ou sur l’île de Ré, pour posséder une simplicité qu’on peut enfin goûter. » ; ainsi va la vie, ainsi va le monde, à la Belle Epoque comme aujourd’hui, les cœurs se lient dans des soupirs émus et se déchirent dans d’âpres et mesquines jalousies… Swann s’inclina poliment, requiem en mode mineur pour des illusions perdues…
 

SWANN S’INCLINA POLIMENT
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 3 décembre 2017
D’après Marcel Proust
Adaptation et mise en scène Nicolas Kerszenbaum
Avec Sabrina Baldassarra, Marik Renner et (en alternance) Gautier Boxebeld ou Thomas Laroppe
Conception musicale Guillaume Léglise
Musiciens sur scène Guillaume Léglise et Jérôme Castel

 

Carmen, Lucie Digout, Théâtre de belleville, Pianopanier

Carmen : la fabuleuse héroïne de Lucie Digout

Du linge qui pend du ciel, une table nappée de plastique fleuri. Carmen a huit ans. Elle nous raconte l’un de ses souvenirs d’enfance. Celui du jour où elle a cessé de tutoyer sa mère. Ce jour où elle a compris que le père qu’elle attendait depuis sa naissance jamais jamais n’apparaîtrait.

Un goûter d’anniversaire avec ses deux amis d’enfance, Matis et Antoine. Carmen a neuf ans. Sa mère qui déboule avec le gâteau ne semble pas réellement dans son assiette. Carmen a besoin d’une mère mais la mère de Carmen est demeurée une toute petite fille.

Quelques années plus tard : jour du mariage de Carmen et Matis. Scandale à l’église. Carmen renonce, se révolte. Elle s’enfuit, disparait. Abandonnant brutalement toute son enfance.

Coup de foudre. Carmen a vingt ans. Elle part s’installer à Mexico avec son amant Diego. Devenue sa muse, elle partage sa vie et son atelier. Elle s’essaye à la peinture, y prend goût, se découvre du talent.

Carmen, Lucie Digout, Théâtre de belleville, Pianopanier@Avril Dunoyer 

“Carmen elle a un bal musette dans la tête, qu’est-ce qu’on y peut ?“

Mais tout à coup, la mère de Carmen débarque – une seule fois en cinq ans. Le passé ressurgit, son couple ne résistera pas à cette explosion de souvenirs- « Tu t’en vas? non je te quitte ».

New-York. Vernissage public. Journaliste et tutti quanti. La salle comble vient assister à l’exposition des oeuvres de Carmen, devenue artiste de renommée internationale. Carmen a trente ans et va se trouver une nouvelle fois confrontée aux fantômes de son passé.

Au gré des flashbacks et des airs de Bizet, c’est toute une (courte) vie qui défile sous nos yeux. Une vie de femme libre, révoltée, entière, passionnée. Carmen est une véritable héroïne de roman.

Carmen, Lucie Digout, Théâtre de belleville, Pianopanier

“Quand je serai grande, j’épouserai une nouvelle mythologie ».

L’écriture de Lucie Digout est précise, juste, soignée. Une écriture qui va droit au but et nous arrive en plein coeur. Carmen nous touche parce qu’elle nous est familière. Elle nous émeut parce qu’elle est reliée à sa mère et à sa grand-mère. Les scènes s’entremêlent, les générations s’entrechoquent, construisant peu à peu un personnage dont les blessures sont autant de mises en relief. On s’attache à Carmen tant sa vitalité est contagieuse. Éprise de liberté, elle nous embarque où bon lui semble.

Pour camper une telle figure de roman, il fallait toute la fougue, la flamme, l’exaltation, l’effervescence de la jeune Jade Fortineau. Incandescente, elle illumine le plateau et traverse avec brio les années qui séparent la petite fille de la célèbre artiste.
Cinq autres comédiens, dont l’auteure metteure en scène Lucie Digout se répartissent la galerie de personnages qui croisera le chemin de Carmen. Tous sont formidables, sans doute portés par leur propre histoire commune – ils se connaissent bien, très bien, ayant étudié ensemble au Conservatoire. L’alchimie fonctionne à merveille. À eux six, ils nous racontent une de ces histoires qui nous font voyager loin, très loin. Une de ces fables qui nous donnent envie de continuer à suivre longtemps, très longtemps Lucie Digout et sa bande…

CARMEN
À l’affiche du Théâtre de Belleville du 11 au 22 octobre 2017 (mercredi au samedi 19h15, dimanche 15h)
Texte et mise en scène : Lucie Digout
Avec : Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac-Olanié, Charles Van de Vyver et (en alternance) Emmanuel Besnault et Solal Forte

La main de Leïla, Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Régis Vallée, Théâtre des Béliers, Festival Avignon, Pianopanier

La main de Leïla : théâtre merveilleux

Comment? Vous ne connaissez pas encore le « Haram cinéma »? Vous ne connaissez pas le cinéma le plus illégal de toute l’Algérie? L’Algérie des baisers censurés par la morale, des amours bannies par la religion, des indignations punies par l’ordre politique? Dans ce cas, venez écouter l’histoire de Samir et Leila. Le récit de leur liaison interdite, dans cette Algérie de la pénurie organisée pour tarir la révolte de la jeunesse.

Aïda Asghardzadeh d’origine iranienne et Kamel Isker d’origine kabyle ont écrit cette pièce avec poésie et passion. Aux côtés du très charismatique et malicieux Azize Kabouche, ils en sont aussi les héros sur scène, transcendés par l’intensité d’une histoire qu’ils vivent dans leur chair, qu’ils nous content avec fougue, humour, gravité… Laissez vous transporter par leurs regards embués de la sueur et des larmes de leurs propres émotions.

La main de Leïla, Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Régis Vallée, Théâtre des Béliers, Festival Avignon, Pianopanier

Les deux co-auteurs et acteurs ont eu l’étincelle géniale de faire appel à Regis Vallée pour une mise en scène lumineuse et créative. Quelle gentillesse, quelle émotion, quelle sensibilité et quel talent ! Tous les quatre ont travaillé, créé, sans rien laisser au hasard, sauf l’essentiel : la magie d’une rencontre avec le public.

La mise en scène est captivante, chaleureuse, poétique. Elle magnifie une pure tragédie, façon « Roméo et Juliette moderne, bien de chez nous ». Les accessoires scéniques se métamorphosent et dévoilent les secrets de l’histoire qui s’égrène, ils nous surprennent, tels des poupées russes aux multiples visages. Les caisses de bouteilles en plastique forment un décor d’épicerie, un banc, une table à repasser puis se muent en un instant en barricades de la révolte. Le frère de Leïla porte une veste de survêtement rouge et lorsque l’on comprend que les balles l’ont frappé, son père n’a plus qu’à enfiler la veste rouge sur les bras et à se retourner pour pleurer son fils qui s’éteint contre lui… magnifique moment de théâtre.

La main de Leïla, Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Régis Vallée, Théâtre des Béliers, Festival Avignon, Pianopanier@Lisa Lesourd 

« On est peut-être en train de changer l’Algérie pour de vrai ; c’est maintenant que tu peux te faire entendre ».

L’eau est rationnée et rythme un quotidien de privations dans lequel l’amour et l’envie d’ailleurs sont les seules sources d’espoir. Quand cette eau rejaillit enfin, elle devient la métaphore d’un ultime souffle de vie dans lequel nous plongeons, sans bouteilles, avec nos trois sublimes acteurs. Sous l’eau, sans eau, c’est avec l’audace de leurs baisers que nous respirons, jusqu’à l’épilogue.

Dans cet « espace vide » et de rêves qu’est le théâtre, Peter Brook avait déjà identifié et défini des théâtres bien différents. Le théâtre qui nous émeut, celui qui nous rassure, nous révolte, nous ennuie… le « théâtre bourgeois », le « théâtre rasoir ». Il faudrait y ajouter celui du théâtre merveilleux, celui de « La main de Leïla ».

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=keoBJYmVPDE]

LA MAIN DE LEILA
À l’affiche du Théâtre des Béliers Parisiens du 23 septembre au 31 décembre 2017 (mercredi au samedi 19h, dimanche 15h)
Un spectacle de : Aïda Asghardzadeh et Kamel Isker
Mise en scène : Régis Vallée
Avec : Aïda Asghardzadeh, Kamel Isker, Azize Kabouche

F(L)AMMES, théâtre des Halles, Ahmed Madani, Pianopanier

F(L)AMMES, la jeunesse incandescente

Une immense image mouvante d’écume de mer se fait mur de fond murmurant et remuant, tandis qu’en voix off des femmes partagent la confidence de « l’endroit où elles se sentent le mieux ». Voix gaies, rieuses ou plus graves, elles nous emmènent dans leur voiture – « ma bulle » – , à la médiathèque, dans des bras rassurants, dans le paysage lointain et magnifique d’un souvenir de voyage…
« Ce spectacle n’est pas un documentaire, ni une pièce cherchant à représenter la vie réelle, c’est un poème-lettre d’amour fait de chair et de mots où la singularité de chacune s’ouvre sur l’universelle condition humaine » : Ahmed Madani continue avec F(l)ammes son exploration de la jeunesse d’aujourd’hui, celle née de parents immigrés, la première génération de la lignée à être née française. En 2012, il nous embarquait avec Illumination(s) dans la saga familiale de neuf jeunes hommes d’un quartier populaire, mêlant passé et présent sur trois générations en un vivifiant récit choral. Ici, il a constitué un groupe de dix jeunes femmes pour explorer leurs identités multiples, leur intimité, écouter leurs doutes, donner la parole à leurs peurs et leurs envies.
Neuf chaises sont alignées en fond de scène, un micro attend à l’avant-scène son oratrice… Tour à tour elles viendront, porteuses de lourds ou légers secrets.
Ludivine Bah, longiligne, le visage aux pommettes hautes, l’articulation nette, convoque Claude Levi-Strauss pour ramener aux mémoires les qualificatifs de « barbares », de « sauvages » que les civilisations ont depuis bien longtemps accolés aux civilisations qui leur étaient étrangères, et pour en réveiller le sens originel. Le barbare, le sauvage, c’est l’homme de la nature, littéralement de la forêt – « le béton, le goudron ne peuvent rien contre la forêt qui est en nous »…
L’écume de mer sera bientôt remplacée par un sous-bois, où une jeune femme voilée s’avance, où une autre invente une danse, une forêt sans menace, claire et ouverte.

F(L)AMMES, théâtre des Halles, Ahmed Madani, Pianopanier

Les jeunes femmes se font les interprètes de leur génération ; elles ont à peine 20 ans ou presque 30, leurs parents viennent de Guadeloupe, Haïti, Algérie, Côte d’Ivoire ; elles vivent à Montreuil, Boulogne-Billancourt, Garges-lès-Gonesse… Elles revendiquent leurs différences ou leur normalité… L’une ou l’autre témoignent de la sensation d’être « transfuge », Anyssa par exemple se dit « caméléon », d’une éducation à l’autre, d’une langue à l’autre ; Laurène, elle, assume d’avoir « choisi d’être différente de (sa) différence » – Laurène Dulymbois, de parents guadeloupéens, sweet lolita en froufrous noirs, se reliant au sous-groupe de kawaï melani, fille kaléidoscope aux cheveux roses et bleus… Elles ont le crâne rasé, les cheveux couverts d’un voile, la tête crépue, bouclée, frisée, la chevelure longue, lisse, courte, emperruquée – et c’est loin d’être anodin, tignasse revendicative ou domptée, cheveu-symbole : autant de filles, autant d’histoires, de personnalités, de parcours, de constructions. Avec générosité, sincérité, sensibilité, elles offrent, guidées par l’écriture et la mise en scène sobre et directe d’Ahmed Madani, des bribes de leurs vies, de leurs interrogations et de leurs espoirs. On parle peu de racisme, d’exclusion, sans taire les difficultés que cela peut apporter dans la société, dans le monde du travail, de s’appeler Yasmina plutôt que Prune, mais plutôt de leurs parcours, de leur construction, de l’élaboration de leur identité – être la jeunesse dans un pays et une culture qui ne sont pas ceux de leurs parents.

F(L)AMMES, théâtre des Halles, Ahmed Madani, Pianopanier

Transmission, héritage, rupture, affrontements, identités… Ça passe par les mots, le récit ; par les images vidéo parfois qui apportent un autre angle, ou une échappée ; mais aussi, avec une grande intelligence, par de beaux moments collectifs. En contrepoint aux témoignages individuels, énoncés en grande partie au micro à l’avant-scène, la danse va les réunir. Une belle chorégraphie fait renaître les gestes d’une grand-mère aimée préparant la marjouba, « la dernière façon de préparer la pâte, la dernière façon de couper les poivrons », une chorégraphie empreinte de la mélancolie des souvenir de ces moments de tendresse familiale où l’on cuisinait ensemble, autant que de la joie de les ranimer. Mais aussi un échauffement de karaté musclé, une fête libératoire sur des rythmes électroniques – autant d’exultations partagées !
Ces jeunes femmes sont reliées par leur âge, par des interrogations ou des difficultés communes, certaines reconnaissent dans les autres leurs rêves ou leurs préoccupations ; mais aussi ce sont dix personnalités irréductibles, elles ont de la fougue et de la force, chacune à leur façon. Elles sont ensemble, chacune, des pièces sensibles, disparates et cohérentes de ce portrait d’une génération d’aujourd’hui. Beau cadeau que cette parole tonique, vivante qu’Ahmed Madani et ces dix actrices nous offrent !

F(L)AMMES
De nouveau l’affiche de la Maison des Métallos du 17 octobre au 29 novembre 2017, puis au théâtre de la Tempête du 16 novembre au 17 décembre 2017
Texte et mise en scène : Ahmed Madani
Avec : Anissa Aou, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye et Inès Zahoré

De Pékin à Lampedusa, Gilbert Ponté, Théâtre Essaïon, Pianopanier

De Pékin à Lampedusa

Un génie a dû frotter intensément la corne de l’Afrique, en faire sortir Malyka R. Johany pour qu’elle enchante les sables de ses pays brûlants. Et puis le génie lui a demandé d’interpréter la vie de Saamiya Yusuf Omar au creux des pierres du théâtre Essaion, et lui offrir un écrin d’éternité.

Saamiya Yuzuf Omar est née en 1991, l’année où la guerre civile éclate en Somalie et lui arrache son père. L’enfant meurtrie découvre les horreurs de la guerre et la folie des hommes, ceux dont les dents blanches luisent de cette fierté glaçante, décérébrée et imbibée d’alcool, assassinant au nom d’un Dieu qui a dû renier la sienne et préfère regarder ailleurs.

Saamiya est une adolescente portée par la passion de courir, « courir comme une gazelle que les lions ne pourront jamais rattraper ». Elle réussira à intégrer l’équipe qui représentera la Somalie aux JO de Pékin et à courir les qualifications pour le 200M. Son chronomètre importe peu, sa performance est ailleurs, sa victoire est d’être là, son rêve doit s’écrire à Londres en 2012.

e Pékin à Lampedusa, Gilbert Ponté, Théâtre Essaïon, Pianopanier@La Birba compagnie

Mais comment se préparer, en Somalie, « terre en lambeaux, où l’air est irrespirable », où il est impossible d’exister en tant qu’athlète.

« Je n’étais qu’une femme! »

Alors elle part. Elle devient malgré elle le symbole de ces migrants qui risquent tout, animés du feu de l’obsession d’aller en occident. Partir ou mourir, risquer de mourir en partant, mais s’y risquer quand même, parce que rester c’est la mort, la mort assurée. Fuir l’enfer de la Somalie des Chebabs pour rejoindre un autre enfer, celui de l’exil qui lui prendra tout, son humanité et sa vie.

Saamiya s’était entraînée à courir, à endurer toutes les épreuves, à résister au pire… Pas à survivre, écrasée au fond d’une cale de bateau. Le médecin italien qui tentera en vain de la réanimer à Lampedusa, décrira un visage de madone. L’écriture de sa vie deviendra alors une nécessité.

Malyka R. Johany, seule en scène, nous emmène dans un périple intime avec une très touchante et authentique interprétation. Elle doit être un peu la réincarnation de Saamiya, enveloppée dans les drapés colorés de la Somalie, son bandeau blanc de sportive sur le front pour « retenir ses belles boucles brunes. »

Le texte de Gilbert Ponté est poignant et profond, sa mise en scène, toute en couleurs et en volute, est parfumée de chants d’ailleurs. Intenses moments de théâtre et d’espace vide, remplis des émotions des voyages intérieurs.

« De Pékin à Lampedusa » est une histoire de passion hors norme, une tragédie moderne. C’est aussi un magnifique message d’humanité et de courage face au mépris de l’Europe et à son égoïsme amnésique. « On n’est jamais préparé à la souffrance », et tant qu’on ne l’a pas vécue, on ne sait pas ce qu’elle est.

De Pékin à Lampedusa, Gilbert Ponté, Théâtre Essaïon, Pianopanier

DE PEKIN A LAMPEDUSA
À l’affiche de l’Espace Saint-Martial du 6 au 29 juillet 2018, 12h50 (relâche les 11, 18 et 25 juillet)
Texte et mise en scène : Gilbert Ponté
Avec : Malyka R. Johany