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Les enfants c’est moi : un conte initiatique de la maternité, d’une poésie et d’une finesse rares

Sur scène, – magnifique scénographie signée Gaëlle Bouilly – c’est beau comme un arbre de noël quand on est enfant, comme une brocante fantasmatique, comme une féérie d’enfances anciennes, poupées en dentelles et boucles anglaises, maquette de bateau et boule à neige, Notre-Dame de Lourdes en plastique, landau 50’s, branchages et rideaux de perles.
Et puis, plus biscornue encore que ce mélancolique et gracieux fatras, elle arrive, la jeune femme au ventre rond, pleine de son enfance à elle, et d’un petit humain à venir.

Robe qui tourne, couronne de fleurs mariale, maquillage de clown et accent de titi des faubourgs parisiens époque Doisneau, elle est séduisante et dérangeante, à extravaguer son histoire d’amour avec le parfait bébé qu’elle attend. Un brin incestuelle, ils se ressembleraient tellement qu’on les confondrait, on la prendrait pour sa fille, puisque lui grandira, mais pas elle, petite Peter Pan qui garderait pour toujours l’âge qu’elle a maintenant; pas loin de se sentir pousser des ailes cannibales de Munchaüsen, prête à noyer son minot pour le sauver encore et encore… En fait, juste une toute jeune femme qui va faire un bond dans l’inconnu, pleine de rêves et d’illusions. Elle lui invente une vie émerveillante, de voyages autour du monde, de dîners avec des gens importants, de mille langues parlées, de mille contrées explorées. Mais l’enfant naît, et ce n’est pas de l’imaginaire qui surgit dans sa vie, mais du réel, du concret, du qu’il faut nourrir et qui braille la nuit.

Amélie Roman, clown blanc troublant et attendrissant, apporte une présence subtile, pleine de fantaisie et de fragilités à cette maman désemparée qui oscille de joies en désarrois. Tim Fromont Placenti, impeccable – bonnet, pelisse, guitare en bandoulière et énergie très rock –, prenant à sa charge toutes les figures masculines, l’accompagne de ses notes électriques et de sa voix parlée-chantée.

Grand-père, grand-mère, bande de potes et surtout « Mon enfant » prennent vie par la magie des marionnettes presque modestes, et d’une poésie rare, créées par Julien Aillet. L’espace s’anime, se découpe et se module sous les très jolies lumières d’Hervé Gary, qui savent trouer l’obscurité de pierres précieuses. Un fauteuil surgit sans qu’on s’en rende compte, une forêt descend des cintres, une Vierge tente d’apporter son expertise bi-millénaire : une atmosphère fantastique se glisse dans ce conte initiatique, qui aborde avec finesse et justesse, sans manichéisme et avec beaucoup de subtilités, les interrogations complexes du devenir-mère, du devenir-enfant.

Dans une langue baroque – baroque comme une perle dont l’irrégularité fait l’éclat –, tissée de banalité et de lyrisme, Marie Levavasseur nous invite à mesurer l’écart entre le bébé fantasmé et l’enfant né, à explorer la complexité de la parentalité – amour absolu et épuisement inextinguible, main à tenir et bride à lâcher, à arpenter le chemin ardu de la mère et le bel apprentissage de l’enfant – tous deux pérégrinant ensemble vers la maturité, à saisir les ombres et les lumières de ce qui se transmet, cadeaux parfois involontaires, « J’emmène avec moi ta fantaisie, la vie que tu m’as donnée, je te laisse tes peurs », dira l’enfant devenu grand.

« J’ai mis mes bottes de 7 lieues, mais nos cœurs restent bien accrochés »
dira-t-il encore.
Il y a de l’étrangeté et de la drôlerie, un peu de cruauté et beaucoup de tendresse dans ce spectacle singulier, un peu punk, souriant et doux, à voir en famille avec des enfants dès 8-9 ans.

Marie-Hélène Guérin

 


LES ENFANTS C’EST MOI
Un spectacle de la compagnie Les Oyates
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 3 mai 2026

écriture, mise en scène Marie Levavasseur | conseils dramaturgiques Mariette Navarro | assistanat à la mise en scène Fanny Chevallier | collaboration artistique Gaëlle Moquay | jeu Amélie Roman | musique, jeu Tim Fromont Placenti | marionnettes Julien Aillet | création lumière Hervé Gary | scénographie, construction Gaëlle Bouilly | construction Amaury Roussel, Sylvain Liagre | costumes, accessoires Mélanie Loisy
Photographies © Fabien Debrabandere

production Cie Tourneboulé, aujourd’hui Les Oyates / coproduction Culture Commune – scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, Le Grand Bleu – scène conventionnée « Art Enfance et Jeunesse » à Lille, Théâtre Durance – scène conventionnée « Art et création » à Château-Arnoux / Saint-Auban, FACM – Festival théâtral du Val d’Oise / soutiens Le Quai – CDN Angers-Pays de la Loire, Théâtre 71 – scène nationale de Malakoff, La Passerelle – scène nationale des Alpes du sud-Gap, L’Expansion artistique – Théâtre Charles Dullin à Grand-Quevilly, ville de Nanterre / remerciements La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt, Le Channel – scène nationale de Calais, Théâtre La Licorne – Dunkerque, Théâtre du Nord – centre dramatique national Lille-Tourcoing, Festival À Pas Contés – Dijon, Festival Momix – Kingersheim / avec la collaboration de metalu.net, chantier numérique de Métalu A Chahuter.

Valse avec W… : une valse à mille temps facétieuse et tonique !

Et un, et deux, et trois, et un et deux et trois… Un grand décor un peu foutraque (un open-space, une coloc, une galerie d’art ? Les jeunes spectateurs ne se posent pas tant de question et c’est très bien !) va servir de salle de bal-terrain de jeu pendant une heure à cinq danseurs farfelus et rigolards.

Marguerite, Lauriane, Laurent, Sam et Marc s’interpellent par leurs prénoms, comme des gamins qui élaborent des jeux compliqués dans la cour, alors toi là tu tiens les cartons, toi là tu viens danser avec moi, pendant ce temps on dirait que moi je suis un cowboy, et puis on dirait qu’il y aurait des monstres, moi moi j’veux faire le monstre, raaaah t’as tout fait rater, on recommence du début !

Marc Lacourt avait envie de convoquer dans ce spectacle à destination de la jeunesse la figure du monstre. D’ailleurs, en clin d’oeil, le titre anglais du classique « Max et les maxi monstres » se dissimule en anagramme-farfouillis dans le titre du spectacle. Il rêvait de s’offrir et d’offrir à ces jeunes spectateurs, un jeu avec la peur du monstre, du différent, de l’autre. Avec la peur, mais aussi la surprise de la découverte, l’apprivoisement…
Alors, avec cette envie de monstres, ce goût pour une douce bizarrerie, avec une inventivité réjouissante, Marc Lacourt et ses interprètes ont bricolé une folle machinerie de création, jetant comme en vrac sur scène la fabrication d’un spectacle, ses fulgurances, ses tâtonnements, ses fous-rires, ses micro-tyrannies, ses débordements, ses complicités. On voit un metteur en scène tenter de donner des directives à sa troupe, des interprètes lancer des propositions, des duos se former, des mouvements d’ensemble se mettre en place, le décor changer. Des objets prennent leur liberté, des bouts de ficelle transforment un danseur en être fantastique mi-yeti blond mi-boujloud joueur, un groupe composé de particules agitées apprend à faire corps…

De l’art rupestre à Basquiat en passant par Brueghel et Soulages, l’histoire de la peinture sert de décor – parsemant les murs colorés, autant que de sujet – les artistes se lanceront même dans une paraphrase dansée de Kandinsky : Valse avec W… fourmille de références visuelles ou sonores à la culture pop ou classique, qui restent légères comme des plumes, titillant les esprits curieux mais n’entravant pas le plaisir des spectateurs à qui elles échapperaient en partie ou en totalité, pour les plus minots.

Sur des notes de baroque, de bel canto, de rock ou des trompettes balkaniques enflammées, sur du folk ou du punk-rock, la tonique troupe fait danse de tout, tabouret et lampadaire, rythmes et cris, gestes et grimaces, moments solitaires ou collectifs, bouderies et enthousiasmes, romantisme et cocasserie. Les instantanés se succèdent, solo fantaisistes, scènes théâtrales, diagonales de groupe, portés tendres, une vraie valse passe comme dans un spectacle de Pina Bausch, les émotions se télescopent, le jeune public pris dans la tornade de sensations s’esclaffe, s’écrie, s’étonne ou, captivé, se fait muet devant la magie d’une séquence.

Une Valse tout en mouvement et en facéties, malicieuse, ludique et énergique, qui nous entraîne dans un tourbillon d’images et de musiques, et laisse le public repartir avec un sourire radieux et comme une envie de danser au bout des pieds. Cette mosaïque festive, chatoyante, bigarrée, optimiste même, donne de la joie ! À voir en famille dès 6 ans, sans réserve, et même avec des plus grands, qui s’en régaleront différemment mais tout autant.

Marie-Hélène Guérin

 

Valse avec Wrondistilblegretralborilatausgavesosnoselchessou
Au Théâtre du fil de l’eau le 21 janvier 2026
Un spectacle de Ma Compagnie
Chorégraphe : Marc Lacourt
Avec Lauriane Douchin ou Lisa Magnan, Laurent Falguieras, Marc Lacourt, Pauline Valentin ou Marguerite Chaigne, Samuel Dutertre
Régie Régis Raimbault ou François Poppe

 

À voir en tournée :

19 > 21 janvier 2026 – Theâtre du fil de l’eau | PANTIN (93)
23 > 24 janvier 2026 – Centre Culturel – Ville de Jouy le Moutier | JOUY-LE-MOUTIER (95)
27 janvier 2026 – Théâtre du Cormier | CORMEILLES-EN-PARISIS (95)
30 > 31 janvier 2026 – Centre Culturel Jean-Houdremont | LA COURNEUVE (93)
3 > 4 mars 2026 – Le champ de foire / Association CLAP | SAINT ANDRE DE CUBZAC (33)
6 mars 2026 – Théâtre municipal Ducourneau | AGEN (47)
20 mars 2026 – Mairie de Villenave d’Ornon – Le Cube | VILLENAVE-D’ORNON (33)
7 > 11 avril 2026 – Théâtre Antoine Vitez | IVRY-SUR-SEINE (94)
17 avril 2026 – Mairie St Jean d’Illac | ST JEAN D’ILLAC (33)
4 > 5 mai 2026 – MAUGES COMMUNAUTÉ – service culture – Scènes de Pays / la Loge | BEAUPRÉAU-EN-MAUGES (49)
6 > 7 mai 2026 – CARRÉ MAGIQUE | LANNION (22)
26 > 27 mai 2026 – Centre d’Animation de Beaulieu | POITIERS (86)

Marc Lacourt est artiste associé à L’éCHANGEUR CDCN Hauts de France ( 2022-2024) et au Théâtre de l’Hôtel de Ville de Saint-Barthelemy d’Anjou (2022-2024).
Ma compagnie est hébergée à la Manufacture CDCN Bordeaux-La Rochelle
La compagnie MA est subventionnée par le Ministère de la Culture – Drac Nouvelle-Aquitaine, le Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, la Ville de Bordeaux.

Gretel, Hansel et les autres : fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire

« C’est rangé ça ou c’est pas rangé ? »

Deux mômes qui tardent à aller se coucher, jouent la montre et avec les nerfs de leurs parents, une histoire, une histoire ! non mais encore une histoire ! Papa, maman et tonton Sylvain piaffent d’impatience de voir les marmots roupiller, allez, 22h c’est l’heure des grands depuis longtemps !
Mais ils n’y couperont pas, une histoire ! une histoire ! et rentreront eux-mêmes dans le jeu, narrateurs à trois voix de la SuperProduction maison. « Papa, Maman et tonton Sylvain présentent »…

Une grande petite chambre pastel, un grand petit train et une jolie licorne, des maisons de poupées
Un lit perché, un lit caché, des petites voitures des dessins scotchés au mur
Un monde miniature et immense, où tout peut advenir, par la magie du conte.

Papa a décidé que dans sa famille de Gretel et Hansel, le papa serait riche, et débordé, et occupé, et qu’il n’a pas le temps.
Et que dans leur village où plus rien n’a de saveur, on se nourrit de gélules, ce qui arrange bien les parents débordés, et occupés, et qui n’ont pas le temps. Plus de goût = plus de cuisine, l’affaire est réglée.

Papa, maman et tonton Sylvain vont donc narrer aux deux loupiots l’étrange et fabuleuse aventure de Gretel et Hansel, qui ce jour-là ne sont pas rentrés chez eux. Pourquoi et comment toute la communauté va se lancer dans l’enquête…

Qu’est-ce donc que ces petits cailloux blancs qu’Hansel s’est évertué à récolter depuis quelques jours ? et ces livres sur la forêt que Gretel a emprunté à la médiathèque ? N’y aurait-il pas quelques indices qui mèneraient à la forêt ? mais personne ne va dans la forêt. Qu’irait-on faire dans la forêt ? et d’ailleurs, tout le monde a peur de la forêt…

Pendant que le commissaire-agent spécial-enquêteur en chef Pierre Mazout progresse dans son enquête, Gretel et Hansel s’enfoncent eux plus profond dans la forêt…

La forêt est de plus en plus sombre, on n’a plus de caillou blanc à semer, il y a des trous dans le paysage, et une sorcière guette les mômes au coin du bois.
Gretel et son petit frère Hansel affrontent l’inquiétude, la solitude, sortis du cocon surprotecteur et sans saveur de leur coquette douillette maisonnette et découvrent la liberté, l’autonomie, le courage qu’entre frère et sœur on se donne en prenant soin l’un de l’autre, et le besoin qu’on a, adultes comme enfants, de forêts, de légendes et de récits……

Au village, depuis trop longtemps on se gave de gélules pour compenser l’absence de saveurs par la satiété, on se sature de fausse nourriture et le langage finit par se remplir de mots de gourmandise qui sortent en vrac pour un oui céleri pour un non champignon, servant de rimes de ponctuations de respirations d’exutoires à frustration. Mince, s’il n’y a plus que par TOC qu’on peut se régaler, quelle tristesse !

La sorcière de la forêt, elle, ne mange plus d’enfants mais a besoin d’assistants pour préparer un banquet pour le village : il est urgent de faire revenir les villageois dans la forêt et dans l’imaginaire, sinon licorne, maison de pain d’épices, elfes et fées, lacs magique et arbres à miroir s’effaceront des rêves à jamais, comme le goût des saveurs s’est effacé de la vie des villageois…

L’inventive mise en scène d’Igor Mendjisky déborde de jeu et d’astuces, de malice et d’intelligence. Elle se déploie encore avec la magnifique création vidéo qui baigne le public dans l’univers de la forêt. Marionnettes, théâtre d’ombre, JT en live, mini-marionnettes-doigts, dessins enfantins pour décor, figurines filmées dans la nature : Mendjisky et ses acolytes usent de mille registres pour donner vie à ce merveilleux spectacle de quotidien et de fantaisie.

Les trois acteurs (Igor Mendjisky en alternance avec Guillaume Marquet, Clémentine Bernard en alternance avec Esther Van Den Driessche et Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin) sont tous formidables. Ils incarnent tous les personnages, réels ou imaginaires, avec beaucoup de vivacité. Leur aisance, leur complicité font plaisir à voir.

Un fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la magie vivifiante des récits, à la puissance créatrice du théâtre et de ses artifices. Un conte initiatique ludique et beau, drôle et poétique, à voir en famille dès 7 ans, pour en sortir un peu plus heureux et un peu plus grand !

Marie-Hélène Guérin

 

GRETEL, HANSEL ET LES AUTRES
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 4 janvier 2026
librement inspiré du conte des frères Grimm / écriture, mise en scène Igor Mendjisky
avec Igor Mendjisky – en alternance avec Guillaume Marquet, Esther Van Den Driessche – en alternance avec Clémentine Bernard, Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin
assistanat à la mise en scène Thomas Christin / dramaturgie Charlotte Farcet / confection artistique May Katrem / collaboration costumes Sandrine Gimenez / animation 2D Cléo Sarrazin / musique Raphaël Charpentier / scénographie Igor Mendjisky, Anne-Sophie Grac / vidéo Yannick Donet / lumières Stéphane Dechamps / construction décors Jean-Luc Malavasi / partition marionnettes Laura Fedida
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production : Compagnie Moya Krysa – compagnie conventionnée par la DRAC Île-de-France / coproduction Festival d’Avignon, La Colline – théâtre national, Célestins – Théâtre de Lyon, L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry, Pôle National Cirque en Ile-de-France, Le Grand T – théâtre de Loire-Atlantique, Les Gémeaux – Scène Nationale Sceaux, Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur, Théâtre Romain Rolland de Villejuif – Scène conventionnée d’intérêt national Art et création / avec la participation artistique du Jeune théâtre national / soutiens Fonds d’Insertion pour Jeunes Comédiens de l’ESAD – PSPBB et de l’Espace Sorano / Projet soutenu par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France et la Région Ile-de-France / Igor Mendjisky est artiste associé à L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry

La Petite Tuk : un lumineux conte social

Joachim Latarjet et Alexandra Fleischer, co-créateurs de la compagnie Oh ! Oui… et initiateurs de cette Petite Tuk, avaient envie d’un conte social à hauteur d’enfants, de ces enfants notamment qu’ils rencontrent lors des ateliers de pratique théâtrale qu’ils animent dans la ville où leur compagnie est accueillie en résidence, Les Ulis. Le petit Tuk du conte méconnu d’Andersen, à qui sa mère demande de rendre des services domestiques alors qu’il devrait étudier ses leçons, leur apparut une juste caisse de résonnance pour évoquer ces mômes poussés par la vie précaire à devenir trop grands trop vite, à porter de bien lourdes charges pour leurs épaules enfantines. Puisque bien souvent ce sont des jeunes filles qui secondent les parents, le Petit Tuk deviendra Petite Tuk, pour raconter cette histoire d’une demoiselle bien d’aujourd’hui, entre désirs d’enfance et responsabilités d’adulte.

Le papa de Tuk n’est pas là, un immense amour, mais disparu depuis si longtemps que Tuk n’en a pas souvenir. Le papa de la petite sœur était un vilain bonhomme, disparu aussi et c’est tant mieux. Alors la maman de Tuk travaille de nuit, laissant à sa grande le soin de s’occuper de sa petite (quelques mois, faim de loup et nuits morcelées), du linge, des repas, des paperasses…, alors Tuk vaillamment rentre de l’école, va chercher sa sœur à la crèche, fait les courses, les biberons, tourner la machine, et s’endort en classe, sur les bancs du square, debout dans la cuisine. Dort, et rêve… Et, comme au petit Tuk du conte originel, les rêves vont lui parler, et lui glisser au creux de l’oreille des histoires, autant d’occasions d’apprendre à lire le monde et son propre cœur.

Dans ce conte très musical, Léa Sery, visage rond, sourire solaire, chante d’une voix charnue, ample, et a un jeu spontané qui nous fait croire sans retenue à la jeunesse de son personnage, c’est une Tuk pleine d’aplomb, de colère aussi, de fatigue, de rêves et de joie de vivre. Alexandra Fleischer, longue brune au timbre voilé, interprète une mère de Tuk tout en nuances, qui accompagne sa vie de chansons, fredonnante, sautillante : elle fait front face à la dureté de son quotidien de mère-de-deux-enfants-qui-travaille-de-nuit avec une fantaisie qui parfois frôle l’inconséquence mais lui permet de garder sa légèreté, tout à la fois oubliant et admirant les efforts que fait sa fille pour « assurer ». Et la comédienne s’amuse aussi dans des rôles annexes traités dans un esprit plus « cartoon » qui désamorce la morosité des inquiétudes pécuniaires qu’ils représentent : une banquière radicale – des nombres plein les phrases, une acariâtre envoyée par le proprio pour recouvrer les loyers impayés… Joachim Latarjet, à la fois auteur, compositeur et metteur en scène, silhouette d’échalas en costume étriqué, également musicien sur scène, voix bashunguienne, incroyable siffleur de conjugaison, joue l’attentif professeur de français de Tuk, mais aussi un fantasmé musicien-papa qui lui offre un jouissif duo trombone-voix – des personnages d’hommes présents et prévenants, pour faire contrepoids aux pères absents ou mauvais.

Sur un délicieux décor de toiles peintes déroulées manuellement par les interprètes, qui font défiler murs de maison, d’école ou de rue, soutenues par une création sonore riche et subtile, de belles projections – nuages, gouttes de musique/d’eau, mots à la craie… – éclairent le propos et enveloppent le spectacle d’onirisme, de douceur et de délicatesse. D’obstacles en moments partagés, d’incompréhensions en complicités, mère et fille vont cheminer l’une vers l’autre, et l’adulte vers son épanouissement, et l’enfant vers son enfance.

En chansons, sur des airs slam, jazz, pop, rock, La Petite Tuk est un lumineux récit initiatique, qui met d’une manière remarquable les questions sociales à portée de regard d’enfants, avec fraîcheur et simplicité, sans fausse pudeur, et ouvre la fenêtre à un grand souffle d’air, à la possibilité d’une liberté à construire.
À voir en famille dès 8 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

LA PETITE TUK
À La Grande Halle de la Villette les 13 et 14 décembre 2025
Un spectacle de la Compagnie Oh ! Oui…
Texte, musique et mise en scène Joachim Latarjet
d’après Le Petit Tuk de Hans Christian Andersen
Avec Alexandra Fleischer, Léa Sery, Joachim Latarjet
Collaboration artistique Yann Richard | son et régie générale Tom Menigault | lumière Léandre Garcia Lamolla vidéo Julien Téphany | costumes Nathalie Saulnier
Photographies © Olivier Ouadah

À voir en tournée ensuite :
Oullins – Théâtre de la Renaissance : du 20 au 23 janvier 2026
Noisy-le-Sec – Théâtre des Bergeries : du 12 au 14 mars 2026
Les Ulis – Espace culturel Boris Vian : 17 mars 2026
Pays Basque – Kultura : du 26 mai au 1 juin 2026

À noter : la Cie Oh ! Oui… présente aussi en décembre Bricolo, ciné-concert pour les tout-petits dès 3 ans au Théâtre Paris-Villette du 15 décembre 2025 au 4 janvier 2026.

Production Compagnie Oh ! Oui… / coproduction Le Grand Bleu – Lille, Scène conventionnée d’intérêt national – arts, enfance, jeunesse – KULTURA, communauté d’agglomération Pays basque, La Ville des Ulis, Culture Commune – Scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, La Villette – Paris, Théâtre des Bergeries – Noisy le Sec, Les Tréteaux de France – Centre dramatique national Depuis 2022, La Compagnie est en résidence d’implantation territoriale sur la commune des Ulis (91). Depuis septembre 24, elle est compagnie associée au Grand Bleu – Lille, Scène conventionnée d’intérêt national – arts, enfance, jeunesse pour trois saisons. Elle est artiste associée au Théâtre des Bergeries -Noisy-le-Sec pour la saison 2025/2026 La Compagnie Oh ! Oui est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Ile de France.

Boule de neige : une fable d’aujourd’hui

Sur le vaste plateau, des hauts murs blancs et un joli chaperon rouge guettent, une ligne de lumière sépare un monde de l’autre. Une neige cristalline, une musique douce de violoncelle et de piano enveloppent le public d’une poésie très délicate.

Il était une fois un flocon qui poussé par le vent se colla à d’autres flocons, se fit petite boule puis chût sur une pente où il entraîna dans sa course tant et tant d’autres flocons qu’ils devinrent ensemble une énorme boule de neige qui ensevelit tout sur son passage. La faute à qui ? au flocon, au vent, à la pente, aux autres flocons ?

D’Odile Grasset-Grange, on avait aimé (beaucoup) Cartoon (ne faites pas ça chez vous) mais aussi le plus modeste (mais pas moins malin !) Chat sur la photo . La toute récemment nommée directrice du Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon avait eu envie d’une réflexion sur le rapport contemporain à la vérité, qui lui semble se faire floue, relative – on peut même la dire « alternative », être diffractée, distordue aux filtres des réseaux sociaux et des fake news. Elle a livré ses interrogations à son complice Baptiste Amann, qui, pour non pas forcément y répondre mais y réfléchir, en à tirer une pièce pleine de rebondissements, où mensonges et bruits de couloirs sont autant de miroirs déformants du réel.

C’est l’histoire d’un petit geste dans un réfectoire de collège qui fit boule de neige et ensevelit tout sur son passage, remuant enfants, parents, professeurs, et tout le personnel du collège, et les journalistes locaux, et même, et même, le ministre !

Qu’est-ce qui agite tous ces profs en salle des profs, pourquoi donc la police est venue, et qu’est-ce que c’est que cette histoire de ministre ? On démarre en pleine tourmente, le flocon est déjà devenu énorme boule de neige et a causé bien du remue-ménage.
On va remonter le temps, dénouer l’écheveau, pour aller à la rencontre du fragile flocon qui a fait la boule de neige, petit flocon qui devait être tout discret, petit mensonge qui voulait timidement cacher un grand secret et s’est retrouvé éléphant au milieu du magasin de porcelaine.

Salle des profs, 3 jours après l’incident, Salon des parents d’Elis, 2 jours après l’incident, Salle de cantine, jour de l’incident… Trois séquences, en trois lieux, trois groupes (profs, parents et enfants) et trois temps, donnent un prisme de l’affaire, trois angles, trois possibles d’interpréter ou décrypter le réel, en remontant progressivement à la source des faits.
Dans un décor très réussi, la mise en scène est d’une grande fluidité, tout en mouvements, les murs glissent et pivotent pour faire apparaître et disparaître les lieux, un accessoire, une perruque, une casquette font passer les interprètes d’un rôle à l’autre. Le texte s’empare d’enjeux importants, les violences intra-familiales ou sociales, la désinformation, en les incarnant dans un quotidien très préhensible. L’écriture est assez complexe, parfois elliptique, avec ses allers-venues entre action et représentation, et sa mécanique qui remonte le temps, mais veille à ne jamais perdre ses jeunes spectateurs, en les aiguillant habilement par des indices visuels ou textuels. Les interprètes portent une langue vive et actuelle, ils sont alertes, concrets, également sensibles et joueurs dans tous leurs personnages, enfants ou adultes, masculins ou féminins.

Boule de neige, par le détail, partant d’un micro-évènement, pose un regard aigu et tendre pour notre société contemporaine et ses outils de communication, scrute les relations entre enfants et entre générations, où incompréhensions et a priori pèsent sur les échanges mais où l’écoute ouvre la porte à la générosité et au dialogue.
Un spectacle très vivant, qui mise sur l’intelligence et l’attention de ses spectateurs jeunes et grands, en leur offrant, avec humour et finesse, un bel espace de théâtralité, mais aussi de réflexion. Le jeune public est manifestement très réceptif et enthousiaste ! Un spectacle à voir en famille avec des enfants dès 10 ans, qui y reconnaîtront leurs préoccupations et en apprécieront le suspense haletant, la fantaisie et la justesse.

Marie-Hélène Guérin

 

BOULE DE NEIGE
Un spectacle de la Compagnie de Louise
À partir de 10 ans (durée 1 heure)
Texte Baptiste Amann
Mise en scène Odile Grosset-Grange
Avec François Chary, Lucile Dirand, Théodora Marcadé

Assistant à la mise en scène : Carles Romero-Vidal | Régie Générale : Farid Laroussi | Scénographie : Cerise Guyon | Lumière : Erwan Tassel | Musique / sons : Vincent Hulot | Costumes : Séverine Thiebault
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Un spectacle créé à la MC2 de Grenoble (38), puis accueilli du 27 nov. au 1er décembre au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines (78)
À voir en tournée : Théâtre d’Angoulême – Scène Nationale Angoulême (16) – 9 et 10 décembre | L’Archipel – Fouesnant (29) Festival Théâtre À Tout Âge – 15 et 16 décembre | La Maison du Théâtre – Brest (29) – 18 et 19 décembre | Comédie de Bethune – CDN Hauts-de-France (62) en décentralisation | Salle des Fêtes Jean-Marie Leclercq – Beuvry – 21 janvier | Salle des Tilleuls – Norrent-Fontes – 22 janvier | Le Cuivre Pôle Culturel – Labourse – 23 janvier | Salle communale – Neuve-Chapelle – 24 janvier | Isbergues – 26 janvier | Salle Pignon – Marles-les-Mines – 27 janvier | Salle J-C Lutrat – Annequin – 28 janvier | Le Palace – Lilliers – 29 janvier | Espace culturel AREA – Aire-sur-la-Lys – 30 janvier | La Coursive – SN de La Rochelle (17) – 12 et 13 mars | L’Agora – Billère (64) – 31 mars | Théâtre Ducourneau – Agen (47) 2 et 3 avril

Direction de production : Caroline Sazerat-Richard | Chargée de production : Mathilde Göhler | Chargée des actions de territoires : Emilienne Guiffan | Presse : Elektron Libre – Olivier Saksik

Production : La Compagnie de Louise
Partenaires (coproductions et/ou résidences) : Théâtre de Sartrouville – CDN des Yvelines ; La MC2 : Grenoble ; La Coursive – SN de La Rochelle ; Le Théâtre d’Angoulême – SN ; Les Tréteaux de France – CDN ; en cours…

La Compagnie de Louise est soutenue pour son projet par la ville de La Rochelle, le département de la Charente-Maritime, la région Nouvelle-Aquitaine et le Ministère de la Culture – DRAC Nouvelle- Aquitaine site de Poitiers.

J’ai trop peur : « être ou ne pas être » en 6e, telle est la question !

On avait vu l’an dernier Je suis trop vert dont on avait beaucoup aimé la belle énergie, fraîche, enjouée et communicative.
On découvre avec appétit la reprise de « J’ai trop peur », le premier volet de cette trilogie de David Lescot sur la prime adolescence, centrée autour du moment du passage en 6e.

« Je sais, enfin, j’ai entendu, enfin, il paraît, enfin, j’imagine, enfin, tout le monde sait que la 6e, c’est l’horreur ! »
« moi », J’ai trop peur

Dans Je suis trop vert, « moi », le petit héros de la trilogie, était déjà en 6e, et partait en classe verte. On flashbackque de quelques mois, et on retrouve « moi » au dernier jour de CM2, déconfit, non, miné de trouille à l’idée de ce qui l’attend en 6e ; trouille qu’il va emmener avec lui en grandes vacances… Sa mère lui propose de rencontrer Francis, le rejeton ado d’une de ses copines, histoire de dédramatiser (et accessoirement de penser à autre chose pour le reste des vacances). Francis : jean grunge (bref, déchiré), casquette vissée au crâne, regard disparu derrière le cheveu gras, et malencontreusement pas décidé à mettre des jolies couleurs dans le tableau des années collège. De la cantine (dégueu), de la cour (une jungle sans pitié), des couloirs (où l’on se paume), des profs (à mauvaise haleine), des « grands » (qui soit te rackettent, soit te snobent), ou des bagues dentaires, on ne sait ce qui est le plus flippant. La 6e, c’est the struggle for life puissance 10, le premier cercle de l’enfer, le début de la fin…
Avec cette description apocalyptique de l’entrée en 6e, David Lescot ne ménage pas ses jeunes spectateurs (et leurs parents) dans ce premier opus où son jeune héros va faire ses premiers pas tremblants hors du cocon de l’école élémentaire. Mais comme le titre l’indique, ce n’est pas le collège le sujet, mais bien la peur que l’idée qu’on en a fait naître.

C’est avec l’acuité et la malice qu’on lui connaît que David Lescot donne vie à ce « passage initiatique », et interroge le mécanisme de la peur face à l’inconnu : comment cette appréhension fait son nid dans la p’tite tête du jeune héros, comment elle va se distiller dans son été et distordre le déroulement du temps, qui s’en trouve étrangement ralenti et accéléré…

Conseil, si c’est possible : binger la série ! Pour multiplier par trois le plaisir, et aussi… se rassurer sur l’avenir de « moi » : la 6e, ça fait plus peur quand on n’y est pas que quand on y est ! On se régale de l’écriture très orale, très actuelle, du décor-accessoire d’où émergent bureau d’écolier ou petite sœur, des bruitages qui donnent du volume à l’espace, on savoure le jeu plein de fantaisie des trois comédiennes qui incarnent aussi bien le jeune futur collégien, le grand dadais de Francis, la mini-mimi petite sœur – 3 ans, futée mais pas au point question langage « même pour son âge », que le dernier jour de CM2, le feu d’artifice du 14 juillet (si poétique dans sa simplicité !), ou même Quiberon (vagues, vent et mouettes)…
Un spectacle sans fausse pudeur, jamais mièvre, malin et tendre, à voir dès 8-9 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

J’AI TROP PEUR
À voir au Théâtre de la Ville / Abbesses
Texte et mise en scène David Lescot
Avec Sarah Brannens, Élise Marie, Camille Bernon, Lyn Thibault, Lia Khizioua-Ibanez
Scénographie François Gauthier-Lafaye | Lumières Juliette Besançon | Costumes Mariane Delayre | Assistante à la mise en scène Mona Taïbi | Accessoires Élisa Couvert

Production
Compagnie du Kaïros. Coproduction Théâtre de la Ville-Paris. La Compagnie du Kaïros est soutenue par le ministère de la Culture – DRAC Île-de-France.

Les Sœurs Dalton : la nouvelle création des Nomadesques, un western cartoonesque branché sur 10000 volts !

temps de lecture 3 mn

Les éponymes sœurs Dalton sont bien décidées à ne pas être que « les sœurs de leurs frères ».

Nettement plus barjottes que leurs renommés frangins, Eva, Lilia et Leona – dite Tornada – sont aussi nettement plus honnêtes, sans doute sérieusement plus courageuses, et, est-ce possible, sacrément plus fûtées.
Citoyennes de cette « bonne vieille ville calme de Toucalm City », elles se retrouvent chargées de convoyer la fortune que lègue à la ville le défunt James Poker Winner jusqu’à la banque, sise dans cette « satanée vieille ville dangereuse de Dangerous City ». La coquette somme devra servir à de grands et nobles projets : construire des écoles, des crèches, des orphelinats, des infrastructures routières, des bacs à fleurs (ad libitum, les bonnes causes ne manquent pas)… Autant vous dire que le trajet ne sera pas de tout repos (sinon n’importe quel autre Toucalmien aurait pu s’en charger). Tout ce que la région compte de malfrats et de benêts se met en travers de leur périple, et leur allié Luc Lechanceux, shérif aussi brave que borné, est presque aussi préjudiciable que leurs ennemis.

Rien ne manque : banjo, portes de saloon qui claquent, shérif à chapeau de shérif, bastons, fusillades et courses poursuite, farouches Indiens, chevauchées à travers les plaines, évasion de prison et french cancan en froufrous…
Les six interprètes ont une énergie folle, et la comédie est menée tambour battant.
Les dialogues fusent, croustillants à souhait, parsemés de référence qu’apprécieront les adultes – sans pour autant égarer les enfants. Les jolis décors « vintage » sont astucieux, manipulés à vue au fur et à mesure de l’histoire, pour transformer les lieux en un tour de main. Les costumes savamment patinés sont tout aussi réussis.

Les plus petits se régalent tout particulièrement des jeux de bruitages, équivalents hilarants des ZimBoumPifPaf Tacaclop Tacaclop Pan Pan Aaargh des bulles de BD. Un joueur de banjo-ménestrel pas loin d’être aussi horripilant qu’Assurancetourix distille des apartés loufoques et hilarants. Second et premier degrés rivalisent pour réjouir l’assemblée.

Les Nomadesques, compagnie qui a déjà mitonné quelques spectacles qui sont devenus des incontournables du Jeune public (tel « Le loup est revenu » à l’affiche depuis 10 ans sans faiblir !), ont composé là un spectacle familial malin, enlevé, joyeux, bien produit, et qui, ce qui ne gâte rien, se laisse savourer aussi bien par les adultes que les enfants avec un plaisir contagieux. Un futur classique ?
 

LES SŒURS DALTON
Au Buffon, du 5 au 26 juillet à 16h30
Texte Karine Tabet
Mise en scène Vincent Caire
Lumières Valentin Tosani
Costumes Magalie Castellan
Avec Aurélie Babled, Claire Couture, Karine Tabet, Gael Colin, Cédric Mièle, Cyprien Pertzing

Conseillé à partir de 7-8 ans

Je suis trop vert : la classe !

Avec un gros parallélépipède plein de trappes et de caches, trois fantastiques comédiennes, une justesse d’observation ravageuse et une vivacité d’écriture de chaque instant, David Lescot, dont on avait beaucoup aimé la Revue rouge en 2017, concocte un régal de spectacle « jeunesse ».

Je suis trop vert fait suite à J’ai trop peur et J’ai trop d’amis, que le Théâtre de la Ville a la bonne idée de reprendre pour ceux qui veulent faire plus ample connaissance avec le jeune héros, « moi », 10 ans et des poussières. Dans J’ai trop peur, il affrontait le grand passage de l’école élémentaire au collège (et « la première année au collège, c’est tout simplement horrible ! Tout le monde le sait ! »), puis découvrait dans J’ai trop d’amis la complexité des relations sociales.
On est en novembre, « moi », le jeune héros de la trilogie, se sent bien dans sa classe. Grande nouvelle pour lui et ses camarades : la 6e D va partir en classe verte, après les vacances de Noël, au cœur de la Bretagne. Des semaines à ne penser plus qu’à ça !
 

Des cailloux se mettent dans le soulier du projet, qui démarre un peu boiteux : sur les vingt-neuf familles de la 6e D, trois ne souscrivent pas, et, déception-frustration-j’suis trop vert ! il ne faut pas plus de deux désaffections sinon, annulation ! Merci l’amitié et la solidarité, obstacles pécuniaires ou hypocondriaques sont balayés et les mômes se retrouvent enfin dans le car scolaire pour LA CLASSE VERTE !

Le jeu des chaises musicales pour les places dans le car, la sensation du réveil un peu vaseux après une nuit de route, la symphonie des bruits de la ferme – tracteur, broyeur à grain, chiens, coups de marteau, vaches, poules… – bruités en direct, pour le plus grand plaisir de l’auditoire -, les cours en pyjama, les matériaux réels manipulés par les comédiennes – feuilles mortes, terre, grains de maïs… : on s’y voit, on y est !
Dans le texte comme dans la mise en scène, le spectacle fourmille de ces mille détails « bien vus » qui titillent l’imagination des petits ou les souvenirs des grands.
 

La classe est accueillie par les deux ados de la ferme, Cameron et Valérie. L’occasion pour les élèves et les petits spectateurs citadins de découvrir à quoi ressemble une journée de travail à la ferme, aérer la terre, préparer l’engrais, nourrir les animaux, finir la journée bien crotté et bien crevé !, manger les légumes qu’on récolte, – voir d’un peu plus près le lien entre la nature et les humain.e.s qui l’utilisent et en dépendent.

Avec Valérie, 13 ans, qui prône d’un air bourru une agroécologie douce et respectueuse, « moi » met les mains dans la terre, et la tête dans un autre monde, fait d’autres rythmes, d’autres façons de vivre, d’autres légendes.
 

« Les parents t’ont appris plein de trucs, mais ça, ça va être toi qui va leur apprendre »
dit « moi », à sa petite sœur, militante écolo de 3 ans

David Lescot a eu l’idée très futée de faire porter le message de l’éco-responsabilité contemporaine à la petite sœur du narrateur. Mini-activiste radicale de 3 ans, restée à la maison avec papa-maman, elle jette ses jouets en plastique, éteint les lumières et, toute zozotante et zézayante, elle somme la famille de remplacer le chauffage par des paires de chaussettes et des pulls pour sauver les pitits pinguins et les zou’s blancs. Manière de faire un peu de pédagogie avec beaucoup d’humour !

La petite sœur ce jour-là était interprétée par Lyn Thibault, qui jouait aussi d’autres personnages. Sur scène avec elle Camille Bernon portait aussi plusieurs rôles, tandis que Sarah Brannens restait « moi ». Mais ça aurait pu être l’une ou l’autre ou leurs acolytes Elise Marie, Lia Khizioua-Ibanez et Marion Verstraeten : comme dans les volets précédents, elles échangent leurs rôles au gré des représentations. Il y a fort à parier que toutes les combinaisons soient également réjouissantes ! Elles ont toutes beaucoup de précision dans le dessin des différents protagonistes qu’elles interprètent, et une belle énergie, fraîche, enjouée et communicative.

« Nous on sent qu’on a changé, mais les autres ont pas bougé,
alors y a un décalage »
« moi »

À voir avec des enfants dès 7-8 ans : la mise en scène astucieuse, le décor à malice, les dialogues vifs et imagés, le jeu punchy des interprètes les embarqueront allègrement dans ce voyage initiatique. Un spectacle tonifiant, plein de vie et de gourmandise, qui aborde joyeusement et sans naïveté aussi bien l’esprit de groupe que les moments qui font grandir ou les questions liées à l’environnement, pour des gamins des villes et des champs d’aujourd’hui.
 

Marie-Hélène Guérin

 


 
JE SUIS TROP VERT
À La Manufacture (Avignon) du 5 au 22 juillet à 9h50
Texte et mise en scène David Lescot
Scénographie François Gauthier-Lafaye | Lumières Juliette Besançon | Costumes Mariane Delayre
Assistante à la mise en scène Mona Taïbi
Avec en alternance Lyn Thibault, Élise Marie, Sarah Brannens, Lia Khizioua-Ibanez, Marion Verstraeten, Camille Bernon
Photos © Christophe Raynaud de Lage

À VOIR EN TOURNÉE
 du 2 au 17 novembre au Théâtre de la Ville – Paris / les 9-10 et 16 novembre : L’Intégrale
 19 et 20 novembre au Théâtre+Cinéma – Scène nationale de Narbonne
 21 novembre à Narbonne / programmation du Crédit Agricole
 22 novembre à Lattes / programmation du Crédit Agricole
 26 novembre à Nîmes / programmation du Crédit Agricole
 28 novembre à Mende / programmation du Crédit Agricole
 du 9 au 18 décembre au TNG – Centre Dramatique de Lyon
 du 13 au 15 janvier au Théâtre de l’Olivier – Istres / Scènes et cinés
 du 30 janvier au 1er février au Théâtre des Sablons – Neuilly
 les 27 et 28 février à la MCL – Gauchy
 les 12 et 13 mars au Théâtre André Malraux – Reuil-Malmaison
 du 13 au 16 avril à Les Petits devant, les grands derrière – Poitiers
 les 28 et 29 avril au Théâtre du Champ du Roy – Guingamp

Production Compagnie du Kaïros. Coproduction Théâtre de la Ville-Paris.
La Compagnie du Kaïros est soutenue par le ministèrede la Culture – DRAC Île-de-France.
Le texte de la pièce est édité aux Solitaires Intempestifs, collection jeunesse,
avec les illustrations d’Anne Simon. Parution : octobre 2024

© Anne Simon

Un somptueux Peter Pan, par la compagnie Théâtre Amer

Peter Pan, Peter comme tous les petits garçons de sa génération, Pan comme le dieu Pan, paradoxal dieu de la fertilité qui donne son nom à l’enfant éternel, à celui qui ne féconde que des rêves et qui empêche de grandir ; Peter Pan, pas adulte, pas enfant non plus, figé entre les deux – figé, ce qui est l’inverse de l’état d’enfance. Peter Pan, né des jeux des enfants Llewelyn Davies sous l’œil attentif et attendri de James Matthew Barrie (il deviendra leur tuteur à la mort de leurs parents), support infini d’imaginaire, petit diablotin si familier qu’il a donné son nom à un trouble psychologique…

La compagnie Théâtre Amer en offre un tableau somptueux, d’une esthétique gothique sophistiquée, tout en soignant des dialogues dont l’humour et la vivacité ravissent petits et grands.

Ça gronde et ça fumerolle sur le plateau du Théâtre Paris-Villette, du rouge tranche sur le noir de la scène. C’est Sir James Matthew Barrie en personne, maquillage expressionniste et robe de chambre soyeuse, qui ouvre la porte du Never land.

Il y a de la magie, de l’enfance, et de la sauvagerie dans ce Peter Pan.

Car Peter Pan n’est pas une histoire gentillette : le dieu Pan est un sacré sacripant, Peter a l’égoïsme d’un chiot mal sevré, Clochette a le cœur à double tranchant. Le Capitaine Crochet est un être cultivé, poétique et plein de fureur. Les Enfants perdus sont sans pitié. L’amour d’une mère est infini, Wendy et ses frères savent que leur mère laissera toujours la fenêtre ouverte pour qu’ils puissent rentrer. Mais Peter Pan sait que non, lui était revenu, il n’avait pas voulu rentrer, c’était trop tôt. Et quand il est revenu à nouveau, la fenêtre était fermée, sa mère était penchée vers un autre berceau. Alors maintenant, c’est trop tard. « Rentrer ? Pour quoi faire ? devenir un adulte ? non merci ! »
Car oui, qu’est-ce que ne pas être Peter Pan, qu’est-ce que quitter le pays des Enfants perdus ? Quitter le rêve ? Apprendre que l’amour d’une mère se partage, ne pas pouvoir assouvir sa voracité absolue, perdre sa place de tyran bien-aimé ? Sortir de la roue éternelle de la répétition, retrouver le cours du temps qui s’écoule…
Peter Pan, c’est la matrice des jeux éternels, le foyer vivifiant de l’imagination, c’est « la jeunesse et la joie », mais c’est aussi l’avidité, la tyrannie, un dévoreur d’âme, celui qui évince sans hésiter de son royaume les enfants qui grandissent. Absolu de l’enfance et interdiction d’en sortir. Liberté et prison.

Mathieu Coblentz fait de Peter Pan un conte féroce et fiévreux, dont un humour gamin désamorce la cruauté, secouant par surprise enfants et adultes de grands éclats de rire. De la dualité de Peter Pan, il fait logique et matière de jeu, où obscurité et fantaisie se télescopent sans cesse.

La scénographie très stylisée joue des arts de la scène, des artifices assumés. On y trouve des élégances et des exacerbations de théâtre nô, du faste baroque, une utilisation de la mécanique du théâtre et un dépouillement très contemporains. La robe de velours carmin de Wendy semble un rideau de scène, des guindes tombées des cintres seront les barreaux de la cage où le capitaine enfermera les enfants sur son navire. Les cordages dessinent aussi bien des haubans de vaisseau qu’un chapiteau de cirque, dont le capitaine Crochet en frac, canne et chapeau serait un Maître Loyal gothique.
Les interprètes sont fantastiques. Mi-timburtoniens mi-clowns, ils jouent la comédie, chantent, dansent, se métamorphosent avec un sens du théâtral et du rythme impeccables.

Du théâtre d’ombre, quelques pas de danse, du sérieux et du potache, du clavecin et des guitares électriques, des madrigaux et du rock. Des fumigènes et une balançoire. Des pluies de bulles ou d’étoiles, des figurines volantes se découpant en ombres chinoises, une fée Clochette qui virevolte au-dessus du public dans un crépitement d’ailes, tout fait sens et poésie dans ce spectacle flamboyant, admirablement maîtrisé, baroque et punk, ténébreux, merveilleux et émerveillant.

Le Capitaine Crochet quittera son manteau de pirate pour redevenir Sir James Matthew Barrie et conclura, en un retour à la douceur tout en délicatesse, par un bel hommage à la fois au Capitaine Crochet, du Neverland l’adulte, le mal-aimé, et à l’enfant, celui qui invente et imagine, celui qui peut être la fée, le crocodile, Peter Pan et même le Capitaine Crochet.

À voir à partir de 8 ans (validé par mon accompagnant-référent, 8 ans)

Marie-Hélène Guérin

 

PETER PAN
au Théâtre Paris Villette jusqu’au 28 avril
Un spectacle de la compagnie Théâtre Amer
D’après l’œuvre de Sir James Matthew Barrie
Traduction d’Yvette Métral, Flammarion, 1981
Mise en scène, adaptation et scénographie Mathieu Coblentz
Avec Judith Périllat, Florian Westerhoff et Jo Zeugma (création avec Philippe Gouin)
Collaboration artistique, lumière et scénographie Vincent Lefèvre | Dramaturgie Marion Canelas | Création sonore Simon Denis et Nicolas Roy | Régie son Clément Combacal | Création musicale Jo Zeugma | Costumes Sophie Bouilleaux-Rynne | Décor et accessoires Jérôme Nicol | Construction Philippe Gauliard
Remerciements Philippe Gouin pour les masques, le regard chorégraphique et la participation à la création musicale (Brief Candle)
Photos © Bouky

Durée : 1h
Tout public à partir de 8 ans

Production : Théâtre Amer
Coproduction : Théâtre National Populaire, Villeurbanne ; L’Archipel, Pôle d’action culturelle de la ville de Fouesnant/Scène de territoire pour le Théâtre de Fouesnant-les Glénan ; Centre culturel Athéna, Auray ; Maison du Théâtre, Brest ; Centre culturel de Fougères agglomération ; Théâtre du Champ au Roy, Guingamp ; Théâtre du Pays de Morlaix-Scène de territoire pour le théâtre ; Les Bords de Scènes-Grand-Orly Seine Bièvre ; Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper ; Très tôt Théâtre, scène conventionnée jeunes publics, Quimper ; Le Canal, scène conventionnée d’intérêt national art et création pour le théâtre, Redon ; La Paillette-Rennes.
Aides et soutiens : DRAC Bretagne, Région Bretagne, Conseil départemental du Finistère et Théâtre Paris-Villette.

Le texte intégral de Peter and Wendy, traduit de l’anglais par Yvette Métral, est disponible en Librio.iant

Deux pas vers les étoiles : ode au rêve !

Deux pas vers les étoiles : un titre poétique et une affiche rêveuse nous prennent par la main pour nous emmener vers un fantastique spectacle jeunesse délicat et intelligent, plein de tendresse et de rire, profond comme une question d’enfant et léger comme un sourire.

Junior et Cornelia, dix ans, encore des petits, au bord de se sentir des grands, vont faire ensemble deux pas vers les étoiles.

« Mais toi aussi
t’es bizarre »

Ils sont persuadés qu’ils ne sont pas amis, vu qu’ils n’ont pas d’amis.
Deux mômes un peu singuliers « – Toi tu fais toujours tout comme il faut – Et toi tu es toujours dans la lune », qui vont, le temps d’une esquisse de fugue, se découvrir l’un l’autre et soi-même, et grandir un peu.

Junior, c’est celui qui fait « tout comme il faut ». Premier de la classe. Jamais pris en défaut. Surtout qu’il rêve de devenir astronaute, et que « pour être astronaute, il faut être parfait, c’est tout ». Et surtout que, pour ne pas décevoir son héros de papa, il faut être parfait, c’est tout…
Mais Junior vient de rater un examen de math. Pas moyen d’annoncer ça à l’exigeant paternel, plutôt en profiter pour réaliser tout de suite son rêve, et rallier Houston, USA, depuis sa province canadienne, pour intégrer la NASA. Un sac à dos avec des provisions, des papiers d’identité au nom de son père pour être officiellement majeur, une lampe torche, un guide touristique des USA… et bientôt une complice imprévue, la fûtée Cornélia, qui ne compte pas laisser son camarade fuguer tout seul.
Cornélia, c’est celle qui « est toujours dans la lune », la pas carrée, la pas mignonne, la pas-tout-comme-il-faut, la pas-complètement-là, celle qu’on ne voit pas quand elle lève la main en classe.

« – Sur la lune, les mers sont des déserts de poussière
Mais pourquoi on continue à les appeler comme ça ? demande Cornélia
– Parce que souvent on rêve avant de savoir. »

Lui rêve d’être astronaute « pour aller dans des endroits tout neufs, où tout est possible », elle rêve d’être « belle pour être vue, pour être aimée ; pour exister tout le temps ».
En partageant leurs secrets, en remontant par les mots et la confiance accordée à l’autre à la source de leurs rêves, ils vont trouver le chemin vers un lieu où tout est possible, où l’on existe tout le temps, un lieu qui est pile à l’intersection entre l’acceptation de soi et l’affection de l’autre, un lieu qui rend plus fort quand on y a trouvé sa place, et qu’on peut emporter partout, où qu’on soit.

 

 
Dans une scénographie, tout en simplicité, modeste et maline, où les protagonistes dessinent au feutre blanc à même le sol la géométrie de leurs discussions ou pérégrinations – marelle, lignes et cercles, rails de train, Manon Lheureux et Quentin Ballif incarnent avec justesse et précision ces deux gamins, évoquant avec fraîcheur l’enfance sans jamais la surjouer. La mise en scène de David Antoniotti, joueuse, tout en mouvement, offre une partition très visuelle dont on se régale ; petits et grands s’amusent de bon cœur des péripéties de la mini-fugue, et on apprécie tout autant les parenthèses plus intimes, chorégraphiques (signées Sarah Locar) ou oniriques.
Jean-Rock Gaudreault, auteur québécois, a donné une langue très vivante à Junior et Cornelia, une langue vraie et juste, rythmique et rapide comme la pensée des deux petits héros. La poésie qui l’enrichit et la fait décoller du quotidien l’aère et la densifie.

C’est un bien joli chemin initiatique et aventurier qu’auront suivi Junior et Cornelia, une invitation à rêver, car rêver fait exister les rêves et donne la force de faire.
« Le théâtre comme déclencheur d’humanité », professe la compagnie du Crépuscule, qui produit ce spectacle. Le théâtre comme déclencheur d’humanité, et le rêve comme déclencheur de vie !
Et si la fugue n’a (peut-être) pas conduit jusqu’à Houston, Junior et Cornélia ont fait leur mue, l’un quittant son habit de « tout comme il faut » l’autre sa cape d’invisibilité, ils ont marché sur des sentiers nouveaux, ont défriché leurs possibles et fait deux pas vers les étoiles… et nous avec. Un spectacle bref (moins d’une heure, parfait pour le jeune public) mais un grand voyage ! on y rit, on s’y émeut, on en ressort avec le cœur souriant.

Marie-Hélène Guérin

 

DEUX PAS VERS LES ÉTOILES
un spectacle de la Compagnie du Crépuscule
vu au Théâtre Darius Milhaud
Une pièce de Jean-Rock Gaudreault
Mise en scène David Antoniotti
Avec Manon Lheureux, Quentin Ballif
Chorégraphie Sarah Locar
Photos © Judith Policar et AM_pixel

Durée : 50 mn