Ix Variations : tracklist d’une quête d’identité

À « jardin », une loge avec un miroir et un portant couvert de fringues promettent du jeu, du travestissement, du théâtre ! À « cour », un lit blanc. Ce sera une chambre d’enfant ou d’hôpital, le lieu de l’intime, de ce qu’on traverse, reçoit et extériorise seul.
Et en fond de scène, grand comme le mur du fond, un panneau avec une tracklist à l’ancienne, du temps des CD, 18 intitulés qui s’enchaînent, numérotation, titre, minutage.
Du numéro 000 au numéro 017, tubes ou pépites méconnues des années 2010’ ou standard des 60’, les titres s’égrènent, autant de chapitres, de fragments d’une jeune vie.

Track 000, au commencement était le commencement, « Born this way », dans la pénombre naît Ix. Sueur humeurs et forceps, paroles encourageantes de la sage-femme et jurons de la parturiente : solennité du récit en voix off et pittoresque de la scène, réjouissant télescopage ! L’écriture de Marcos Caramés-Blanco est alerte, rapide, elle gardera cette vivacité tout du long du récit de cette jeunesse.

La sage-femme découvrant l’enfant a « juste un flou ». L’enfant aura juste un flou dans sa vie, oui, si on n’a pas d’autres mots. Et comme le flou c’est pas bien net, le corps médical avec l’approbation de la société va prendre en charge ce flou pour lui donner une forme plus aisément assimilable, à coup de testostérone et de dissimulation aux parents et à l’enfant concernés. À Ix – x comme l’inconnu de l’équation, pas à pas, grandissant, de déchiffrer ce flou qu’on lui interdit et d’y dénicher son identité.

« Au départ de l’écriture, il y a le sentiment qu’on passe sa vie entière à se remettre de son enfance. Les paysages familiaux de la campagne pyrénéenne. » confesse Marcos. Ces cartes postales où l’on se retrouve enfermé.es. Et le manque, le creux que représente l’enfant queer dans la société, qui a fait preuve de beaucoup de créativité pour éliminer cet « être bizarre » de ces rangs : opérations, traitements, thérapies de conversion, toutes sortes de violence contre une identité involontairement mais profondément déstabilisante.

Face A, petite enfance, Face B pré-adolescence, Face C adolescence,
Sacha Starck offre sa présence fluide à ce parcours heurté. Marcos Caramés-Blanco, dont on avait aimé Trigger warning, où irradiait déjà Sacha Starck, a composé sur mesure pour le jeune interprète une partition aux multiples couleurs, se jouant des formes et des registres, 17 variations + 1 autour de la quête d’une identité, d’une affirmation de soi.
Sacha Starck a la virtuosité indispensable pour slalomer d’un registre à l’autre, monologues, lip syncs, stand-up, performance visuelle, introspection et éructation, langue hachée et cryptique des réseaux sociaux, pour jongler avec les personnages extérieurs, passer d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, s’abandonner à la fiction, plonger dans sa propre intimité. Pour se faire gamin bondissant, truculente mère méditerranéenne, docteur sans état d’âme, popstar. Danser, taguer, rager, éprouver le réconfort d’une amitié qui ne juge pas. Jouer sous le masque du maquillage, offrir son visage nu. De la virtuosité, mais aussi une touchante justesse.

Deux poèmes en miroir trouent le spectacle de leurs mots impitoyables et tendres, textes se déroulant sur l’écran. Deux moments immobiles, denses, chargés d’ombres et de poésie.
« il était une fois
sur un tas de pétales un ange sans ailes
il était une fois l’enfance… »
« il était une fois
sur une route départementale un ange et son sac de sport
un soir sans lune il était une fois l’adolescence… »

On aurait pourtant aimé être plus chamboulé.e, mais le format en brèves séquences laisse peu de place pour que se déploient des émotions plus intenses, sans doute. Ça n’enlève rien au plaisir et à l’intérêt de ces Ix Variations : c’est un spectacle riche, sincère et généreux. Eclairant sans être didactique. Le sujet est grave, le traitement est pétillant comme un album pop, mais sans concession. Les violences queerphobes au sein de la société et des familles, l’histoire des brutalités à l’encontre des personnes queer au fil des siècles, l’emprise médicale s’avalanchent dans les mots de Marcos Caramés-Blanco et électrisent le corps de l’interprète.

À voir pour l’écriture contemporaine, bouillonnante, explosive et humaniste de Marcos, pour ce sujet de l’intersexuation rarement abordé (on se souvient tout de même d’un beau Herculine Barbin vu au Théâtre 14) et finement traité, pour la performance sensible d’un acteur polymorphe, vibrant, agile et sincère dans la fantaisie comme dans la gravité, et parce que ça fait du bien de voir un horizon s’éclairer.

« il était toutes les fois
où les anges qui tombent
tombent
et se relèvent
du sang dans la bouche
et un prénom à cracher
toute la vie à faire »

Toute une vie à inventer.

Marie-Hélène Guérin

 

IX VARIATIONS
Au Théâtre Ouvert du 20 au 31 janvier 2026
Conseillé à partir de 14 ans
Texte Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène Marcos Caramés-Blanco, Sacha Starck
Avec Sacha Starck
Collaboration artistique Maëlle Dequiedt | Création sonore Thibaut Farineau | Création lumière Enzo Cescatti | Costumes Noé Quilichini
Photos © Christophe Raynaud de Lage
Vidéo © Valentine Borlant

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre de la Bastille
COPRODUCTION Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines pour la re-création en salle
SOUTIEN La Colline-théâtre national ; La Chartreuse – CNES de Villeneuve-lez-Avignon

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

On l’avait découvert à La Péniche Pop, on le retrouve au 104 dans le cadre du passionnant festival des Singulier.es : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au 104 dans le cadre des Singulières les 29,30 et 31 janvier 26
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

À VOIR EN TOURNÉE :

4 et 5 février 26 – le Pommier, Neuchâtel, Suisse
3 mars Saint-Genis-Laval La Mouche
6-7 mars 26 – La Paillettes MJC, Rennes
10-11 mars 26 – Théâtre de Guingamp
14 mars Pont L’Abbé Centre culturel Le Triskell
du 17 au 20 mars 26 – Théâtre du Beauvaisis
3 avril – Mirepoix – L’Estive hors les murs
10 avril Rouen CDN de Rouen
23 avril 26 – Théâtre des 4 Saisons, Gradignan
25 avril Saint Paul-lès-Dax Salle Felix Arnaudin
28-29 avril 26 – Théâtre d’Angoulême
du 6 au 9 mai 26 – Théâtre Nanterres-Amandiers
12 septembre St-Claude La Fraternelle

Françoise par Sagan : Instant ouaté

Une perruque à la Sagan, des postures de chatte aux épaules rentrées, les pieds nus de l’écrivain sur une moquette épaisse, un pantalon de toile, une bouche en cœur, un collier voyant en métal doré enfilé, enlevé, renfilé, une élégance discrète, de la désinvolture et du nerf, des sonates qui nous emportent, des lumières sombres et puis la parole sans une once de vulgarité de Françoise dite par Caroline Loeb, avec beaucoup de profondeur et d’authenticité, d’une voie simple presque blanche, comme si on n’était avec Sagan, comme si elle était encore à côté de nous et qu’elle nous parle depuis chez elle.

Ça commence avec cette idée de la gloire nimbant une jeune femme de 18 ans, à la publication de son roman Bonjour Tristesse, qui sera un succès immédiat. Elle en sera vite revenue de la gloire qui vous épingle ad vitam et fait de vous ce que la presse en aura décidé.
Elle tourne autour de la littérature et du travail créateur. Elle sait qu’elle fait un travail « honnête », que ses livres sont d’ « honnêtes » livres mais qu’elle n’est ni Proust ni Stendhal, car il faut savoir rabattre son caquet. Pourtant ses livres et son aura ont passé la postérité. Lira-t-on encore Sagan dans 150 ans ? Sera-t-on toujours fasciné par le mythe que les images télévisuelles –elle ne refusait pas d’y passer à la télévision- et que ses textes ont forgé ?

Elle évoque la vie en général où l’on est ce que l’on fait – Sagan aimait l’action, c’est indéniable-, elle dévide le cours de sa vie avec ses accidents, dont elle se serait bien passée : accident de voiture – Ah, la jeunesse et la vitesse et les Aston Martin !-, peines d’amour, très discrète sur ce thème ; elle évoque les gens qu’il ne faut pas mépriser, tant de mépris et de vulgarité dans les dîners en ville qu’elle aurait peur d’y sombrer ; l’enfance qui fut heureuse mais où elle avait déjà décidé qu’elle ne serait pas là où on l’attendait ; elle nous confie son incapacité à être une femme « normale » désemparée à l’idée de cuisiner et d’y prendre plaisir. Et pourtant, même quand elle confie ses manques avec une certaine trivialité, on est encore dans l’élégance, on se rappelle Virginia Woolf malade de ne serait-ce que voir de la viande crue chez elle. Oui Sagan s’inscrit peut-être, avec ses airs de garçonne légèrement anorexique, dans la lignée des femmes écrivains exemptes de la vie pleine de repères du quotidien.

Peu de chose sur la drogue, sur l’alcool, dans ces confidences, si ce n’est la manière dont les médecins l’ont rendue dépendante de calmants après son accident de voiture. Il faut dire que Sagan a toujours, malgré sa modestie de propos, évoluée dans les hautes sphères de la création et de la vie où elle aimait planer.
Et ces ondoyants envols, ce sentiment qu’elle nous communique, cet esprit plein d’élégance, sont parfaitement bien restitués par Caroline Loeb, sœur d’esprit de Françoise Sagan. L’instant où vous communierez avec l’esprit de Sagan par l’entremise de Caroline Loeb, sera un moment précieux, ouaté et plein de délicatesse.

Isabelle Buisson

Françoise par Sagan
Adapté et interprété par Caroline Loeb
D’après « Je ne renie rien » de François Sagan, éditions Stock
Mise en scène Alex Lutz avec la collaboration de Sophie Barjac
Lumière Anne Coudret | Décor Valérie Grall | Costume Irié | Musique et création sonore Agnès Olier et Béeseau
À voir à partir du 1er décembre les lundis à 21h au Théâtre de Poche Montparnasse 

Martin Eden, l’écueil d’un rêve : tumultueux et poétique voyage

Dans le beau théâtre du Ranelagh, sous les boiseries, s’égrènent quelques notes de piano qui nous emmènent en balade du côté du temps du cinéma muet, nous rappelant que le roman Martin Eden est né au début du siècle précédent.
Un beau p‘tit gars, marcel blanc, casquette gavroche, bras costauds et énergie débordante, regard pétillant et pieds nus : Martin Eden, jeune marin, traîne ses guêtres au rade du coin entre deux départs en mer. Le loulou est bagarreur et a le sens de la justice : trop de gaillards s’acharnent sur un jeune homme en mauvaise posture, ni une ni deux, d’un coup de poing bien placé il tire le fils de bonne famille de cette sale affaire, et marque sans le vouloir le tournant de sa vie.

Son goût de la castagne et de l’équité le font entrer par effraction dans le monde policé et bourgeois de la famille Morse. Le fiston reconnaissant invite Martin chez lui, et lui ouvre la porte d’un autre avenir.
Jane (Ruth, dans le roman), la jeune sœur du rescapé, s’amourache du beau garçon sans éducation mais plein d’esprit, la famille l’adopte comme une mascotte un peu exotique qui apporte un petit accent canaille à leurs dîners.
Mal dégrossi mais sensible, Martin le marin qui aime Baudelaire, qui comprend Turner, va tomber sous le charme de la demoiselle de la famille, et des livres de sa bibliothèque, et des tableaux aux murs de leur maison, et des conversations animées à la table des Morse. Et tout cela éveille un nouvel appétit en lui, une faim de loup, « faim de connaître, de conquérir mon esprit et son cœur », qu’il rassasie de lectures et de controverses.
Martin s’autodidacte, il dévore philosophie, sciences, littérature, politique, il est vorace de culture comme il est vorace de vie, et avec les nourritures de l’esprit lui vient le goût de l’écriture, il sera écrivain ! Profession de foi, cri de victoire sur le déterminisme social « je serai écrivain ! », pari sur l’avenir, défi lancé à lui-même et au monde !

C’est à un vaste et tumultueux voyage que nous invite Martin Eden, qu’on appellerait aujourd’hui un « transfuge de classe », un voyage d’un monde de corps et de gestes, de camaraderie et de dangers physiques à un monde de mots, de pensées, de discours. Monde à la fois plus grand et plus étriqué, où il découvre parallèlement l’ampleur de son intelligence, les vastes possibilités de sa créativité, et les bornes que la bourgeoisie lui impose, car si on admet que son cœur batte pour Jane, s’il veut l’épouser il ne s’agit plus d’être bohème, il faut du solide, il faut du plan de carrière.

Enzo Beaugheon a l’âge du rôle, l’ardeur du personnage, et un talent plein de promesses.
Seul en scène, corps bien ancré, voix bien timbrée, il donne chair et âme, vigueur et fragilité, à Martin Eden. À ses proches aussi : copains marins, Jane, les Morse, le fraternel Brissenden : dans cette polyphonie, Enzo est très précis ; le dos plus droit, le corps moins statique, la diction plus flûtée, le menton qui se relève, un rien dessine une femme, un homme, un camarade de bistrot ou de labeur, un aristo, un intello, toujours avec une impeccable netteté, et souvent beaucoup d’humour.

Un judicieux parti-pris de mise en scène, bien mené, transfère parfois cet entourage à des voix off, quand Martin est exclu – ou se met en retrait – des bavardages, permettant à l’acteur et à l’attention du public de rester concentrée sur l’essentiel.

Un bateau métaphorique de toiles et de drisses, quelques accessoires stylisant les moments de vie de Martin – malles, machine à écrire, vêtements dont il se vêtira ou dévêtira au fil de son évolution sociale et intime, font un décor à la fois simple et rêveur, qui laisse le champ libre à la justesse d’incarnation d’Enzo et à l’imaginaire des spectateurs.
Martin qui écrit mais n’est pas encore publié, poussé par la nécessité de gagner sa vie, va devoir retourner au turbin : Liloé da Gloria a chorégraphié là une séquence hallucinée de travail à l’usine, qui montre avec une force évocatrice incroyable la déshumanisation et l’abrutissement du travail à la chaîne.

Martin Eden sera publié, et l’argent finira par affluer. Mais Martin Eden n’est pas une success story, c’est plutôt la tragédie d’une solitude, d’un inconsolable besoin d’amour et de liberté, le récit de la cruelle distorsion entre ce qu’on donne de soi et ce que les autres en font.

Jack London voulait avec son « Martin Eden » pointer du doigt la faiblesse du Surhomme seul sur sa montagne, il fait revendiquer par son personnage un individualisme nietzschéen et lui confronte Russ Brissenden, l’ami cher, qui l’invite à « se sauver lui-même en sauvant les autres », à croire à la confrérie, au groupe, au socialisme – idéologie à laquelle Jack London adhérait. Mais Martin Eden est de ces êtres trop entiers, trop purs, trop sauvages, qui se lancent « à corps perdu » et se perdent. Le papillon sorti de sa chrysalide se brûle les ailes et le cœur, les rêves se fracassent au réel – et le spectacle de solaire se fait ténébreux.

On aurait aimé le final un rien plus sobre, son intensité se dissolvant un peu dans la joliesse du traitement, d’une esthétique étonnement désuète dans une mise en scène par ailleurs élégante, dynamique, qui sait être à la fois sobre, sans artifice et d’une touchante poésie.

La conclusion amère, empreinte de mélancolie, du spectacle n’en altère pas la réjouissante vitalité. Martin Eden a plus d’un siècle, mais son idéalisme n’a pas d’âge, et le jeu très incarné d’Enzo lui apporte une grande contemporanéité, et une belle puissance.

Marie-Hélène Guérin

 

MARTIN EDEN, L’ÉCUEIL D’UN RÊVE
d’après Martin Eden, de Jack London
Un spectacle de la compagnie Les Âmes Bien Nées
À voir au Théâtre du Ranelagh jusqu’au 23 novembre 2025
Adaptation, mis en scène, scénographie Virginie Poisson
Avec Enzo Beaugheon
Lumières & Son Grégoire Mathiez | Décors Frédéric Beaugheon & Zoé Morel | Musiques originales Pierre Gomot & Aliénor Poisson | Chorégraphie Liloé Da Gloria
Photographies © Virginie Poisson

Le roman Martin Eden fait partie des ouvrages recommandés au lycée. Il s’inscrit dans le programme « Le roman et le récit du XVIII au XXe siècle », et plus particulièrement dans le parcours « Personnages en marge, plaisir du romanesque ».

Trancher : ou comment défaire des noeuds pour mieux nouer des liens : une subtile et délicieuse plongée dans les maux d’amour(s) d’une jeune femme d’aujourd’hui

Sur un grand lit-fouillis à l’odeur de déprime, pots de glace à la vanille engloutis sans gourmandise, boîte de mouchoirs en papier et bouquet ratatiné (très jolie et évocatrice scénographie de Cerise Guyon), une charmante jeune femme, yeux clairs et cheveux sombres, nous invite au creux de son intimité : au milieu de ses draps froissés et de ceux qu’elle y accueille.

Car oui, c’est bien là la pierre d’achoppement, à la fois butée et point de départ : son lit et son cœur délaissés. Une fois encore, elle a défait l’amour. Le garçon chéri a repris ses cliques et ses claques, et byebye beauté.
Une fois encore, mais cette fois, elle décide de trancher. Trancher dans le vif de ce besoin de s’empêcher, trancher dans la culpabilité et dans la frustration, trancher la gorge du monstre qui s’assoit sur sa poitrine et l’empêche de respirer.
Parce que cette fois de trop, c’est enfin la fois qui lui dévoile toutes les autres fois, qui les étale sous ses yeux et la dessille, lui montre l’éternelle répétition, le schéma qui la verrouille.
Alors pour sortir de l’impasse, aux grands maux les grands moyens, elle se lance dans une enquête minutieuse dans le labyrinthe de sa psyché, elle va détricoter la camisole affective, tirer sur les fils et remonter à la source.

C’est lui qui a posé les mots, mais c’est bien elle qui avait distillé l’acide qui ronge les sentiments.
« – Tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas juif », serine-t-elle, et celui qui n’est pas juif s’en va.
« – Tu ne peux pas comprendre, tu es trop juif », pense-t-elle, et de celui qui est juif elle s’éloigne. Entre les deux son cœur comme un battant d’horloge oscille, va de l’un à l’autre, mais jamais ne s’équilibre.

Des Juifs qu’elle aime, elle aime l’immédiate connivence, les aspirations spirituelles, la tendresse, l’éclat passionné de la voix de l’érudit qui discute d’un point de la Torah. Des goys qu’elle aime, elle aime la complicité sensuelle, elle aime la conversation et la culture, et qu’ils la laissent danser, se vêtir, penser comme elle l’entend. Aux uns elle reproche de ne pas être les autres, et vice-versa. Et toujours elle se sent coupable. Quand elle est en couple avec un amoureux juif, c’est tout le Lévitique qui se penche sur son épaule pour la juger ; quand elle est avec un amoureux goy, c’est la longue histoire familiale qui l’accuse de trahison. Ici ou là, c’est ce qu’elle croit devoir à sa religion qui la mine. Car plus que la judéité ou non de l’autre, de l’aimé, c’est sa judéité à elle qui est en jeu, son « être-juive » qui étrangle ses sentiments. Il y a tapi en elle un « fils méchant », un « racha » qui conteste et se rebelle. Comment se réconcilier avec elle-même ? comment faire de ses méandres un chemin joyeux ?

Un très beau moment, parenthèse presque fantastique, laisse libre cours aux voix intérieures, et ce sont ses démons qui prennent corps et envahissent l’espace dans une magnifique et envoûtante image.

Sur son lit-radeau, en acceptant de trancher la tête du monstre, en s’ébrouant et se défaisant de la peur du jugement, elle largue les amarres et s’évade enfin de son sclérosant « pattern », elle ouvre la voie à l’acceptation de soi, et des autres dans leur multiplicité. Elle dénoue pour tisser, elle admet chaîne et trame, judaïsme et non-judaïsme, religiosité et sentiments, pour s’inventer une vie plus libre et plus complexe, riche de ses traditions et de ses aspirations.

Sophie Engel a nourri ce premier texte de son expérience et de sa sensibilité, le protégeant de tout pathos par une gracieuse fantaisie et une sincérité souriante présentes autant dans l’écriture que dans l’interprétation.
À ce premier texte déjà très mature, ses complices ont concocté un écrin subtil et délicat : une mise en scène humaniste et sans esbroufe, une création sonore – signée par la co-metteuse en scène Héléna Sadowy – particulièrement soignée, des lumières judicieuses de Gautier Devoucoux, des costumes d’Augustin Rolland marquant parfois de manière particulièrement poétique (la courtepointe-jupe) les transformations du personnage.
La ténue ombre au tableau – que j’appellerai « le moment développement personnel », sans doute difficile à éviter dans ce registre de spectacle-confidence —, a la mérite de se faire fugace, et de s’estomper dans une belle déclaration d’amour aux grandes et menues beautés de sa religion.

Trancher : un spectacle joliment dialectique, qui recoud, qui lie, concilie, qui ouvre des portes et fait circuler de l’air, généreux, intimiste et vivace, tout à la fois pétillant et profond.

Marie-Hélène Guérin

 

TRANCHER
Un spectacle de la compagnie Haut les coeurs !
À voir au théâtre La Flèche jusqu’au 13 décembre les samedis à 19h
Écriture et interprétation Sophie Engel
Mise en scène Sophie Engel & Héléna Sadowy
Scénographie Cerise Guyon | Lumières Gautier Devoucoux | Costumes Augustin Rolland | Création Sonore Héléna Sadowy
Photographies © Claire Dietrich

Vaslav, poignant et drôle « travelo d’obédience genetienne »

Elles sont belles, les fleurs échappées de la serre tropicale de Madame Arthur.
« Dépoté.e » du terreau fertile de ce cabaret et des autres où il œuvre au milieu de ses sœurs de fête et de cœur sous le nom de Vaslav de Folleterre, transplanté.e dans le terrarium cubique d’une salle de théâtre, Vaslav chatoie d’ombres et de lumières, de scintillements et de mélancolies.

Majestueuse et pétillante, la « travelote lettrée » passée par Normale Sup’ a la bouche scintillante et le regard taquin. Longue robe de velours noire, calot à pompon, épaules athlétiques, mains graciles, Vaslav a bien l’intention ce soir d’être la sirène et le marin. Lettrée mais pas snob, l’androgyne créature nous prend par la main pour nous emmener en voyage loin, ailleurs, genres, espaces et temps devenus fluides, ondulants, mêlés.

Olivier Normand, de son nom dans l’autre « vraie vie », celle hors-scène, a le goût et la science des lettres et des mots, du mouvement et du chant. Il balade sa voix juste et ample d’un fado langoureux à quelques mesures aériennes de Haendel, d’un air qui fut il y a des siècles entonné par des troubadours à une suave « Paloma triste ». Brigitte Fontaine, Marie Dubas, Jane Birkin, chanteuses matrimoniales, passent par ici, « Lithium » de Nirvana se mue en un déchirant et funèbre chant d’amour et de solitude, des poèmes aussi se glissent dans le tour de chant, Genet bien sûr pour cet auto-défini « travelo de spectacle d’obédience genetienne », Ginsberg en scansion hallucinée. L’interprétation intimiste, personnelle et profonde de Vaslav nous permet de ré-entendre comme neuves certaines chansons avec le temps devenus si familières qu’on ne les écoutait plus. Le lancinant bourbon de la shruti box, harmonium minimal venu d’Inde, « instrument modeste mais fascinant » dont il s’accompagne, envoûte.

Tandis que, dans les délicates lumières composées par Vincent Brunol, Vaslav nous enlace de son romantisme sombre, Olivier Normand, lui, traverse le « quatrième mur »  et aère le spectacle de confidences et de menues leçons fines et malicieuses (« pourquoi les chanteuses à texte comme Piaf et lui-même portent-elles une robe noire ? », « quelle est la différence fondamentale entre la drag queen et le travelo – outre la hauteur des sourcils ? » – entre autres interrogations existentielles…).

C’est poignant et drôle, léger, émouvant, c’est beau, triste et gai, on y rit, sourit, et le cœur y bat la chamade. On est bien heureux que les noctambules créatures des cabarets viennent rendre visite aux vespéraux spectateurs des théâtres…

Au Rond-Point à Paris, c’est complet, mais on peut s’y inscrire sur liste d’attente – ou guetter d’autres dates, d’autres lieux, pour découvrir cet élégant, poétique et flamboyant artiste.

Marie-Hélène Guérin

 

VASLAV
Conception et interprétation Olivier Normand
Son Pablo Da Silva | Lumières et collaboration artistique Vincent Brunol |Regard dramaturgique Anne Lenglet | Robe Hanna Sjödin
Photos couleur © Félix Glutton | Photos noir&blanc © Cécile Dessailly

Rencontre avec Olivier Normand :

À voir :
12 – 14 novembre 2025 Maison de la Danse / Lyon (69)
16 – 22 novembre 2025 La Garance / Cavaillon (84)
16 décembre 2025 L’Étincelle / Rouen (76)
3 avril 2026 Théâtre de Boulogne-sur-mer (62)

Production :
Production déléguée de la tournée Retors Particulier
Production et accompagnement au développement La Compagnie
Accueil en résidence de plateau Performing Arts Forum et le LoKal
Accompagnement à la diffusion Margot Quénéhervé et Alma Vincey, bureau Retors Particulier

Introducing Living Smile Vidya, une reine à La Manufacture

Introducing la reine Smile Vidya, diva qui s’est donné son nom, qui a donné forme à son identité et à son corps.
Living Smile Vidya est une activiste, une performeuse, clown, autrice, une queer racisée, toutes les cases de la diversité à elle toute seule, une femme drôle et belle, une femme trans, transgressive, transfrontalière, solaire et libre.

Introducing Living Smile Vidya né.e Charru, introducing son père « qui croyait au patriarcat, à la misogynie et aux enfants de sexe masculin », introducing sa sœur Radha, qui trouvait mignon que Charru lui pique ses jupes, tant que c’était jeu d’enfants. Introducing les allié.es et les ennemis.

Introducing Living Smile Vidya, c’est le récit d’un long voyage, de longs voyages, parallèles, simultanés, rouages s’entraînant les uns les autres, de l’Inde du Sud à la Suisse, de l’enfant né garçon à la femme épanouie, des injonctions du père et de sa caste dalit à l’affirmation de soi, de la diplômée en linguistique à l’artiste, à la femme agissante politiquement, à la comédienne.

Les langues se mêlent, (surtitrées en français) français allemand tamil anglais, multiples pour raconter cette vie multiple. Une petite estrade, deux panneaux pour accueillir des projections : le spectacle tient dans une camionnette, et le récit est immense comme deux continents, deux genres, quatre langues – au moins.

Living Smile Vidya est moins populaire en France que l’irrésistible Lou Trottignon (à l’Espace Roseau-Teinturiers), mais compte en Inde où elle a fait bouger les lignes : première femme trans à obtenir officiellement un changement de sexe et de nom sur son passeport dans son lieu d’origine en Inde, sa démarche a conduit à la création d’une base légale relative aux droits des personnes transgenres dans l’Inde.
Elle a du cran et de la volonté dans la vie, et sur scène de l’abattage, de l’humour et le verbe franc. Le récit est témoignage intime, parfois âpre, d’un parcours qui a demandé beaucoup de ténacité et de courage, théâtre-documentaire au singulier pour porter les épreuves d’autres vies que la sienne, sœurs de quête. Mais témoignage devenu spectacle. Smiley au prénom et à l’énergie de sourire chante, danse, se vêt et dévêt, se livre et délivre, son corps littéralement lui et nous parle. Son corps est un grand sujet du récit, son corps qu’elle a dû remodeler pour qu’il s’aligne avec son identité, son corps à elle, son corps choisi, revendiqué. Corps en question et corps en réponse, qu’elle utilise pour clamer son histoire, qu’elle propose en manifeste, en porte-drapeau, en porte-voix pour celleux qui comme elle traversent, à leurs risques et périls, des frontières symboliques, sociales ou nationales, pour s’atteindre ielles-même.

Les brimades, humiliations, agressions physiques et morales, les douleurs du corps chirurgié, les difficultés financières, les douleurs de l’âme, la solitude, la haine et le harcèlement subis, le désir inassouvi, ce qui est sombre et dur, ça existe et c’est dit, car Smiley est un être réel, et dans la réalité, pas de marraine-la-fée, pas de baguette magique. Pour que la « chenille qui voulait tout », affamée de vie, devienne papillon, il a fallu rompre des amarres, prendre le large, prendre d’assaut des châteaux administratifs, rencontrer sa famille de cœur, celleux avec qui elle partage bienveillance et affection – rencontrer la doctoresse Ewa, presque elle, la marraine-la-fée, la chirurgienne plastique qui a aidé à la mue par la mammoplastie, terrasser des dragons crachant flammes de détestation et menaces. Au bout des difficultés du voyage : la liberté. Living Smile Vidya l’a conquise, et en fait don en retour. Dans ce spectacle patchwork, on rit souvent – l’ironie sauvage de Smiley, la drôlerie d’une fausse pub -, une rage sourd parfois, et l’émotion effleure, affleure, la grâce de quelques moments suspendus, revêtir un sari, jouer aux osselets, fredonner un air familier.
Gurshad Shaheman écrit « l’écriture de soi est une métonymie : il s’agit d’invoquer l’humanité entière à travers la complexité d’une seule personne » : voilà ce que fait Living Smile Vidya, avec fantaisie, légèreté, un œil pétillant, une générosité infinie. Un spectacle qui désille et donne de la joie.

Ce spectacle a reçu le Prix suisse des arts de la scène 2024.

Marie-Hélène Guérin

 

INTRODUCING LIVING SMILE VIDYA
À voir à La Manufacture du 7 au 13 juillet
Conception, mise en scène et jeu Living Smile Vidya
Accompagnement et dramaturgie Marcel Schwald
Mentorat artistique Beatrice Fleischlin | Création son, design vidéo et animation Moritz Flachsmann | Direction technique et lumières Thomas Kohler | Costumes Diana Ammann | Son Silvan Koch | Voix (vidéo) Suzì Feliz Das Neves | Surtitrages Anton Kuzema
Photos © Charlotte Krieger, Ronja Burkad

Production Das Theaterkolleg
Coproduction Tojo Theater Reitschule-Bern, Treibstoff Theatertage-Basel and Südpol-Luzern

Il n’y a pas de Ajar

C’est quoi Delphine Horvilleur ?
Rabbin libéral, revuiste, animatrice, autrice plutôt d’essais, médiatisée, elle se colte dans Il n’y pas de Ajar à l’écriture de fiction théâtrale.
Elle est soutenue par la présence très impressionnante de l’actrice et metteuse en scène Johanna Nizard, qui seule en scène, magnifie, dans la cour des grands, le texte de Delphine Horvilleur.

L’idée de départ est d’imaginer qu’Emile Ajar alias Romain Gary aurait eu un fils imaginaire, reclus dans une cave, qui soliloquerait, avec philosophie comme on dit, pour un visiteur imaginaire, de son rapport avec son père, avec Dieu, avec sa judéité et avec sa laïcité, avec la société et beaucoup de questions identitaires qu’elle pose, comme par exemple, celle du genre ou des communautarismes ou du monde des « pareils », avec le langage, avec la psychanalyse, pour conclure sur l’esquive des assignations déterministes.

Mais il faut d’abord rappeler qui était Romain Gary. Romain Gary est un écrivain français qui a obtenu deux prix Goncourt (ce qui est impossible) en écrivant sous pseudonyme, celui d’Emile Ajar, son second prix Goncourt et d’autres livres. Il s’est également attribué d’autres pseudonymes dont la pièce de Delphine Horviller ne parle pas. Romain Gary s’est suicidé en se tirant une balle dans la gorge, révélant par ce fait le pot au rose de ses multiples identités.

@ Pauline Le Goff

L’ensemble de ce seule-en-scène a la profondeur des réflexions d’une intellectuelle qui se laisse aller au délire littéraire, ouvrant des portes que l’écriture sérieuse d’essais ne lui a pas permis jusqu’ici. Et sa puissance créative crée un personnage gouailleur à la logorrhée intarissable, sûr de lui, drôle, attachant et plein d’humanité.
Il s’agit du fils d’Emile Ajar, Abraham Ajar, initiales A.A, qui est interprété par Johanna Nizard, qui, elle aussi, se transforme sous nos yeux ébahis de spectateurs et nos oreilles attentives. Ses travestissements et ses dénudements, au sens propre comme au sens figuré, nous réjouissent et sa puissance vocale et oraculaire, passant d’une voix de fausset à une voix de stentor, au physique d’une reine toute-puissante à celui d’un baroudeur des sous-sol de la ville, en passant encore par des mystifications que je vous laisse la primeur de découvrir.

La multiplicité de la personnalité, le refus des assignations à un moi unique et fort qui nous enfermerait forcément, et l’acceptation d’être plusieurs, de ne pas se laisser déterminer, c’est la thèse de nombreux écrivains comme Virginia Woolf ou comme le philosophe Gilles Deleuze et le philosophe-psychanalyste Felix Guatari ou encore, l’écrivain Fernando Pessoa et ses nombreux hétéronymes. Mais ce sont tous des gens qui ont mal fini…

Ce que Delphine Horviller extrait de la pensée d’Emile Ajar, est qu’au-delà du sang et de l’inné, là où intervient l’acquis, et notamment la transmission littéraire, serait la voie royale contre les assignations et serait notre véritable identité. Nous sommes ce que nous lisons.

@ Pauline Le Goff

Le plateau évoque un no man’s land fait de poteaux de miroirs et de couvertures de survie chiffonnées en guise de sol, le tout reflétant la lumière sourde des projecteurs et nous plaçant dans un univers atemporel et glacé. On se serait presque imaginé près d’un fleuve, sous un pont ou quelque chose comme ça, mais il m’aura fallu l’explicitation du texte pour savoir que la scène se situe dans une cave.

Il y a beaucoup de choses sur « le fait d’être juif » dans ce spectacle et peut-être que ce n’aurait pas été la question centrale de Romain Gary s’il avait pu répondre, et pendant un bon moment, on a l’impression d’être justement dans une pièce traitant d’un problème communautaire.
Quelque chose du moi pré-penseur, de la peau analysée par Didier Anzieu, est en jeu dans ce texte et dans sa représentation théâtrale.

Un spectacle original, puissant, drôle, qui nous fait réfléchir, avec des partis pris à l’emporte-pièce, dans lesquels l’identification sera aisée à trouver.

Isabelle Buisson,
Les Ateliers d’Ecriture à la Ligne

Il n’y a pas de Ajar
Au 11.Avignon du 5 au 24 juillet 2025 à 15h45
de Delphine Horvilleur
Mis en scène par Arnaud Aldigé et Johanna Nizard
Avec Johanna Nizard

An Irish Story : humour et cup of tea contre vents et marées !

La petite salle de la Scala abrite dans son cocon un bien joli seule-en-scène.
Une petite estrade, un pouf moumoute, une pile de livres, et en guise de mur de fond une frise de photos de famille : dans un décor tout simple et accueillant, Kelly Ruisseau, pseudonyme modeste de l’autrice/interprète/personnage, nous embarque dans la quête de ses origines.
Dans la légende familiale maternelle plane l’ombre du grand-père, Peter O’Farrel, né dans les années 30 en Irlande du Sud, parti s’installer en Angleterre dans les années 50 et qui disparaît dans les années 70.
Puisque personne n’en disait rien, Kelly ado en faisait un grand-père palimpseste, sur l’absence duquel elle dessinait des existences toujours plus romanesques, et s’en accommodait bien.

Mais on grandit, et les mystères, ça commence à bien faire ! Kelly Ruisseau va devenir mère, et puisqu’elle ajoute une branche à l’arbre généalogique, veut retrouver le chemin vers ses racines, pour se délier du poids du silence.
Pas moyen d’y parvenir en ligne droite et en prise directe puisque sa mère semble avoir posé un tabou inaltérable sur le sujet, alors on va louvoyer, et tel le saumon, remonter la rivière à contre-courant vers l’origine. Kelly la Parisienne embarque son frangin à Londres puisqu’on sait que le grand-père y célébra son mariage après-guerre, que leur mère y naquit (trois mois après le mariage, est-ce bien catholique ?) et qu’y vit toujours la grand-mère. Et si la grand-mère n’est pas plus loquace que la mère, on ira jusqu’en Irlande, s’il le faut (il le faudra) !

L’interprète seule-en-scène incarne avec agilité le ban et l’arrière-ban familial, de Kelly la Parisienne aux grands-tantes restées dans la bourgade d’origine, en passant par l’employée des archives londonienne et le charmeur joueur de fiddle du fin fond du pub irlandais. Bilingue, et comédienne souple et alerte, elle fait remonter la langue anglaise et l’accent irlandais au fil des générations, les « r » roulant délicieusement dans l’anglais de moins en moins britannique plus on se rapproche de la source gaélique de la famille. C’est un vrai feu follet, elle est joueuse, bondissante, se métamorphose en un éclair, chacun de ses personnages prend vie et sens en un changement de posture, de timbre et de lueur dans l’œil.

Le trajet de Peter O’Farrel témoigne de la dureté de la société, et du temps où il vivait – où un pas de travers pouvait mettre au ban de la communauté, où l’Irlandais était pour Sa Majesty la Queen un sujet de moindre valeur qu’on pouvait déplacer au gré des besoins britanniques. Et se fait le porte-parole de tous les exils, de toutes les familles dé-racinées de notre siècle, poussées hors de leur sillon par les nécessités politiques ou économiques. Mais si Kelly Rivière et/ou Ruisseau ne passe pas cet aspect sous silence, on navigue avec beaucoup d’allant et de fraîcheur dans sa généalogie : humour and cups of tea contre vents et marées !

C’est à une quête/enquête pleine de rebondissement et de gaieté qu’elle nous convie, où les tabous de ce côté-ci de la Manche ne sont qu’une « irish story » vus de l’autre côté et où le secret le plus important qui sera révélé ne sera pas celui (attention, divulgâchage !) d’une disparition, mais celui d’un amour.

Cette histoire irlandaise touche et enjoue le public depuis sa création, bonbon acidulé et tendre dont il fait bon se régaler !

Marie-Hélène Guérin

 

AN IRISH STORY
Un spectacle de la Compagnie Innisfree
A la Scala-Paris jusqu’au 23 juin 2025
Texte, mise en scène et jeu Kelly Rivière
Collaboration artistique Jalie Barcilon, David Jungman, Suzanne Marrot, Sarah Siré
Scénographie Grégoire Faucheux et Anne Vaglio | Costume Elizabeth Cerqueira | Collaboration artistique à la lumière Anne Vaglio | Régie Générale Frédéric Evrard en alternance avec Agathe Patonnier | Administration et production Agnès Carré

Photos David Jungman

Production Compagnie Innisfree
Soutiens : SPEDIDAM, Fonds de soutien AFC Avignon Off, Fondation E.C.Art-POMARET, Festival Off Avignon IF, Maison Maria Casarès, Château de Monthelon, Studio Thor de Bruxelles, Samovar à Bagnolet, Théâtre de la Girandole à Montreuil, Groupe Leader Intérim, Théâtre de Belleville

La Fin du début ou « de l’art de canarder l’angoisse de mort à coup d’éclats de rire »

Un lit d’enfant, des autocollants de DuranDuran, un siège de bureau, un bureau, un aquarium, un globe terrestre, un ours géant (très géant), des viscères en tissu, un tableau blanc couvert de chiffres, un écran de cinéma artisanal… drôle d’inventaire ! Plongée dans un plateau de théâtre qui est dans la tête d’un enfant, ou dans la tête d’un enfant qui contient un plateau de théâtre ?
Dans ce capharnaüm de souvenirs, un échalas au visage étonnamment plâtré, à la tenue blanche salie de rouge et de noir, joue un match de tennis, courant de l’avant au fond de scène, ahanant avec ferveur.

La Fin du début, c’est l’histoire d’un petit garçon qui s’est trouvé arraché à l’enfance et plongé dans l’angoisse de mort par l’inattendue irruption d’une noria de pompiers et de journalistes dans la rue de ses vacances, un innocent jour d’août 1992. La Fin du début, c’est l’histoire d’un adulte qui a décidé de dépiauter son angoisse de mort et d’en faire un spectacle fou et drôle.
Le petit Solal, bientôt sept ans, passait d’insouciantes vacances estivales à Ramatuelle, dans la maison voisine de Michel Berger et France Gall. Un match de tennis, un été trop chaud, et le chanteur populaire va voir ailleurs si les anges y sont. Pour le garçonnet, c’est la brutale révélation : tout peut finir, même les chanteurs populaires, même les beaux couples de légende, même l’enfance.

Trente ans plus tard, adulte et jeune papa, Solal Bouloudnine, bouille ronde sympathique, œil malicieux et débit alerte, revient sur le traumatisme fondateur avec une drôlerie folle et vive.

© Marie Charbonnier

L’artiste a gardé la vitalité, la gaminerie et l’insolence des mômes. Dans sa belle machine à remonter le temps, pas de nostalgie, ça crépite et ça fuse. On saute d’une temporalité à l’autre, de l’enfant au comédien qui devant nous tente de se dépêtrer de son passé aussi bien que de son présent. Le début du spectacle se débarrasse de la fin, puisque décidément Solal préfèrerait ne pas finir sur… la fin, le milieu s’attaquera au début, vu qu’on ne peut pas faire l’impasse là-dessus, et on garde le milieu pour la fin !
Le tout, spectacle et commentaire du spectacle (qui est aussi le spectacle…), doit impérativement tenir en 1h20, c’est promis, et la boucle sera bouclée. Le match de tennis commencé 1h20 plus tôt pourra se conclure, et la vie continuer, plus légère. C’est mené tambour battant. Projections d’actualités nationales, photos d’enfance, mélodies familières se télescopent et jouent au ping-pong avec les souvenirs de Solal. Bouchère, mère juive – au propre comme au figuré, père chirurgien viscéral (ça a son importance…), rabbin, copines ado, serveur de chez Pizza Pino, Patrick Bosso, une secrétaire, une instit’, inévitablement une psy et bien sûr Solal, Michel Berger et France Gall déboulent sur le plateau en cascades de saynètes au rythme soutenu qui laissent tout juste au spectateur le temps de reprendre son souffle entre deux fous rires. Solal Bouloudnine, comédien plastique et fin, dessine toutes ces silhouettes avec une précision redoutable et incisive.

Puisque la fin est inévitable, puisque l’on a aucune prise sur le début, entre-temps : joue ! intime Solal adulte à Solal enfant. Beau mot d’ordre qu’il s’applique à mettre en œuvre devant un parterre jubilant joyeusement.
Seul-en-scène un peu méta et très physique, et franchement métaphysique comme tous les vrais spectacles de clowns, La Fin du début est un spectacle hirsute, foutraque, bondissant.
Et comme tous les vrais spectacles de clowns, c’est aussi généreux, tendre, profond, délicat. On en sort le cœur légèrement ému et les yeux pétillants de plaisir. Hautement bénéfique !

Marie-Hélène Guérin

© Yoann Buffeteau

LA FIN DU DÉBUT (ex-Seras-tu là ?)
Au Théâtre Lepic jusqu’au 30 décembre 2024
Jeu et conception Solal Bouloudnine
Texte Solal Bouloudnine et Maxime Mikolajczak, avec la collaboration d’Olivier Veillon
Mise en scène Maxime Mikolajczak et Olivier Veillon
Création lumière et son, régie générale François Duguest
Musique Michel Berger
Costumes et accessoires Elisabeth Cerqueira et François Gauthier­ Lafaye
Photo en-tête © L’Outil