La trop bruyante solitude d’un amoureux des mots

35 ans. 35 ans hors du monde. 35 ans sous terre, au trou, dans une cave. Avec pour unique trace de vie celle de dizaines de souris espiègles et polissonnes.
Est-il prisonnier ? Dangereux terroriste ? Bandit de grand chemin ? Rebut de la société ? Que nenni ! Hanta n’est qu’un simple ouvrier. Ouvrier d’une presse mécanique. Toute la journée, depuis donc 35 ans, il broie des livres dans le noir et broie du noir car il broie des livres. Mais pour rien au monde il n’échangerait sa place ni son emploi. Car cette place lui permet de sauver des dizaines, des centaines de livres. Cet emploi contribue à lutter contre l’obscurantisme. Face à la censure, Hanta a trouvé un subterfuge. Philosophe, humaniste, il se dévoile peu à peu homme de lettres, à mesure qu’il subtilise et cache tous ces (ses?) ouvrages. Kant, Hegel, Nietzsche… sont devenus au fil des ans ses compagnons d’infortune. Grâce à eux, pour eux et avec eux, il tente d’oublier son amour perdu – une jeune tzigane qui n’eut pas la chance, elle, d’être soustraite à la barbarie nazie.

 

Une Trop Bruyante Solitude Thierry Gibault
©Pauline Le Goff

Quand il ne reste rien, demeurent les voix, dans l’espace vide… qui nous invitent à tout réinventer – Laurent Fréchuret.

Thierry Gibault incarne ce héros bibliophile avec une conviction, une densité, une intensité exceptionnelles. Pour l’accompagner dans ce projet dont il est à l’origine, Laurent Fréchuret a opté pour une mise en scène tout en sobriété.
Une simple ampoule pour éclairer les vêtements maculés de Hanta. Un jeu de lumière signé Eric Rossi pour évoquer tour à tour la salle de presse ou les rues de Prague. En fond sonore, le ronronnement doux et régulier d’une machinerie. C’est presque rien et pourtant on voyage dans la vie d’Hanta, on souffre avec lui, on est suspendu à ses lèvres, on écoute et on vit son histoire.
À la fois reconnaissant et plein d’empathie, on est admiratif d’une telle bravoure. Son héroïsme et sa rébellion nous touchent au plus profond. Et pour un peu, on serait prêt à demeurer 35 ans sous terre, à l’écouter nous dire des vers…

 

Une trop bruyante solitude – spectacle vu le 28 juillet 2016 au Théâtre des Halles
Un texte de Bohumil Hrabal
Adaptation et mise en scène : Laurent Fréchuret
Avec : Thierry Gibault

Encore une nuit et je serai trop vieille, l’âge d’aimer

Geneviève de Kermabon sait parler des corps et des désirs.

Après Sous ma peau, spectacle intense sur le désir à l’âge adulte, composé à partir d’écrits de Grisélidis Réal, artiste et prostituée, et d’autres témoignages, Geneviève de Kermabon donne forme à la question de la sexualité des adolescents. Là encore elle nourrit son travail de rencontres, et les propos des jeunes gens interrogés gorgent son texte de réel. La liberté de leurs confidences témoigne sans nul doute de la confiance qu’elle a su leur inspirer.

Encore une nuit et je serai trop vieille, le désir en question

C’est l’histoire de Rosie… Rosie est une adolescente aux formes généreuses, entravée par son éducation, la difficulté d’accepter son corps, le regard des autres et par l’autocensure.
Elle aimerait, mais elle n’ose pas…
Alors elle écoute les confidences des autres, leurs histoires intimes, parfois crues, souvent drôles…

 

« L’amour avec un grand A,
c’est le fait d’être complètement nu de l’intérieur devant quelqu’un »

Rosie, c’est un ample personnage en jean XXL, à la poitrine faite de 2 demi-mappemondes, au visage de loupe. Elle trône au centre d’une piste peuplé d’un apparent bric-à-brac profus, pas loin d’une installation d’art brut, ou de cet « art pauvre » qui redonne une valeur artistique à des matériaux dits modestes.

Silhouettes à taille humaine, corps de tuyaux, ressorts, bras articulés. Amas de fils de fer qui se déploieront en un gracieux couple pour une danse lascive. Ces « machines » signées Soux prendront la voix de ces « autres » dont Rosie guette la parole, leurs visages de plexiglas animés en transparence par le visage de l’artiste, leurs corps mus ou abandonnés au gré de ses mouvements.

Des empilements d’accessoires, masques, perruques, photos, accrochés à des patères, posés sur un coin de chaise : bientôt un jeune homme romantique, bientôt une jeune fille amusée. Menue, vive, avec ou sans masque, Geneviève de Kermabon a 15 ans, 20 ans, garçon ou fille, ou pétillante grand-mère – pour un souvenir d’une adolescence d’un autre temps – avec la même crédibilité.

 

« La première fois, ça a duré 6 secondes, il était trop désolé,
mais moi j’men fous, des premières fois, y’en aura des tas »

Il y a de la fraicheur et du sérieux – car les sentiments et le sexe peuvent être choses très sérieuses ! – dans ces mots adolescents. Il y a aussi des dévoilements inattendus, touchants ou cruels. A un Robin figuré par un portrait du Caravage, sa mère déboussolée : « je préférerais te voir mort que pédé » « alors si c’est ça, je vais choper le SIDA ». Un bref et dur silence.

Marionnettes, masques, mise en scène joueuse, interprétation décalée : ainsi portée, la parole peut s’adresser autant aux adolescents qu’aux adultes, et être sans inhibitions, spontanée, sans que jamais l’on se retrouve voyeur malsain, déplacé. La finesse de jeu de l’actrice, la justesse et la malice de son regard sans jugement, au contraire, nous font spectateur attentif et sensible de ce portrait aux multiples facettes, tendrement humain.

 

ENCORE UNE NUIT ET JE SERAI TROP VIEILLE – spectacle vu le 14 juillet 2016
À l’affiche du théâtre Les 3 Soleils
Un spectacle conçu et interprété par Geneviève de Kermabon

Face au Gorille

Il entre dans la salle par une porte dérobée et nous surprend, nous, public, immédiatement. Un gorille en redingote et haut de forme, très chic, vient nous saluer et entreprend, au pupitre dressé devant nous, de nous entretenir de son bien curieux destin.

Capturé dans la forêt africaine, enfermé dans une caisse à bord d’un cargo, il a traversé les océans pour venir jusqu’à nous. Et pour sortir de sa condition de gorille, on lui propose de devenir un homme. Le Gorille-conférencier nous conte alors son apprentissage : serrer une main, boire de l’alcool, dire bonjour…mais, surtout, être un humain : apprendre les sentiments, apprendre à être sociable, apprendre les différences, les bassesses, les compromissions. Apprendre, surtout, à être un autre, et à être accepté comme tel par la communauté des humains.

Le Gorille Brontis Jodorowsky
©Adrien Lecouturier

« Pour les humains, la place d’un singe est dans une cage. Eh bien, alors, voilà : j’allais cesser d’être un singe… »

Alejandro Jodorowsky, dont on connait l’œuvre foisonnante, a pris la nouvelle de Kafka comme point de départ à une réflexion assez vertigineuse et bougrement efficace sur l’absurdité de notre condition. Son fils, Brontis, incarne ce Gorille. Rarement le terme « incarner » avait été plus juste pour définir ce que réalise ce comédien accompli. Perruqué, grimé, cravaté, il nous apostrophe, nous prend à parti, nous interpelle. Il saute, bondit, mime, danse. Quelque fois, ses instincts de Gorille se réveillent, mais l’humanité reprend malgré tout le dessus, à moins que ce ne soit l’inverse… l’homme derrière le Gorille ou le Gorille derrière l’homme ? Qui triomphera ? Brontis nous renvoie la question, en nous transperçant plusieurs fois au cours de ce spectacle de son regard hypnotique. Mais tout cela, avant tout, n’est que théâtre. Et grand théâtre.

Le Gorille

Ce Gorille a déjà triomphé près de 300 fois en France et à l’étranger : il reste encore quelques dates à Avignon pour le découvrir ou le revoir.
1 – Brontis Jodorowsky, qui a travaillé au Théâtre du Soleil, a une maîtrise incroyable de son corps. Il produit, pendant plus d’une heure, une performance scénique proprement hallucinante.
2 – L’adaptation d’Alejandro et Brontis Jodorowsky de la nouvelle de Kafka « Compte-rendu à une académie » est vivante et dynamique : ce gorille nous aura littéralement capturés à son tour.
3 – Cette harangue fiévreuse est un de ces spectacles que l’on n’oublie pas : il renvoie à la vacuité de nos pauvres existences d’humain…qui seraient encore plus ternes sans des spectacles de cette qualité.

LE GORILLE– spectacle vu le 25 juillet 2016 au Théâtre des 3 Soleils / Avignon Off 2016.
Un spectacle d’Alejandro et Brontis Jodorowsky d’après une nouvelle de Franz Kafka (Compte-rendu à une académie)
Avec : Brontis Jodorowsky

Le Monde de Rita… ou comment « kniter » (tricoter) sa Joie

Certaines pièces vous touchent en plein cœur… Ce fut mon cas et celui du public (appelé « Jojo » par Clémentine Célarié) lors de cette hallucinante et interactive création humaine et artistique. La comédienne, seule en scène (enfin, dans le monde visible) nous fait vivre un voyage symbolique dans l’unique but de réveiller en nous l’enfant intérieur – «Inside puppet». Elle permet ainsi une reconnexion à notre capacité d’émerveillement intime.
Comme tout voyage en terre nouvelle ou oubliée, une langue locale est en vigueur : il s’agit ici du «chkloukign » qui nous sera enseigné au cours de cette séance spirituelle.

Le ravissement produit est lié notamment à l’évocation de multiples rites réels ou imaginaires. La récipiendaire en expérimente plusieurs sous nos yeux avant d’accéder à son essence personnelle. La purification par l’eau atteint un paroxysme d’humour. Vous l’aurez compris : l’artiste a mis son ego dans la poche d’une des centaines de vestes présentes sur scène. Elle a choisi de rire d’elle-même afin de nous faire évoluer…

L’esthétisme et l’efficacité du spectacle sont offerts par Denis Koransky : une fois encore, il donne une âme aux objets inanimés grâce à une création lumières époustouflante.
La générosité de Clémentine Célarié transpire par tous les pores de sa peau dans une pièce où elle se met à nu. Son engagement est total. Corps, cœur, esprit : Rita donne tout de sa vie. Peurs, amours, doutes, fragilités : elle transmet avec humilité et dérision des enseignements et recettes pratiques pour se ressourcer, « se repulper le bulbe », comme par exemple la position du poirier que la comédienne yogi tient à la perfection.

Cet objet théâtral (qui convoque aussi le chant et la danse) germe, s’éveille, éclot et s’envole sous les yeux d’un public ébahi. Une pièce difficile à nommer, et c’est tant mieux. Une expérience initiatique ne se décrit pas : elle se vit.
Courant 2017, partez à la rencontre de Rita. Grâce à sa tournée, offrez-vous la liberté d’être émerveillé par vous-même !

Magali Rossello

 

 

«Le monde de Rita» de Clémentine Célarié – spectacle vu le 22 juillet 2016 au Théâtre du Chien qui fume à Avignon
Assistant à la mise en scène : Pierre Hélie
Création Lumières : Denis Koransky

Ma folle otarie : voyage en imaginaire

Il est là, tout frêle, tout fin, un peu pâlot, droit sorti d’une BD de Sempé. Un petit bout d’homme pour incarner un personnage passe-partout, un “nobody”, le plus ordinaire des plus ordinaires des hommes.

Très vite, cependant, quelque chose l’arrache de cette normalité maladive. Sous nos yeux -ouverts ? fermés ? – il se trouve confronté à un problème aussi énorme que singulier. Un problème lié, non pas à de simples et banales histoires de fesses mais à ces dernières, tout bêtement. À ses fesses, oui. Son postérieur, son cul, son derrière, son popotin, son arrière-train se met à doubler, tripler, décupler de volume sous nos mirettes ébahies qui jamais n’ont contenu telle circonférence – 5 à 6 mètres, incroyable, imbattable, inouï.

Ma folle otarie Pierre Notte Brice Hillairet

« Ma folle otarie, c’est avant tout l’histoire d’un homme sans folie » – Pierre Notte

Alors forcément, lui que personne ne remarquait, tout le monde s’empresse de le moquer. Jusqu’à l’entraîner bien loin, dans une fuite désespérée. Jusqu’à lui faire souhaiter la mort. Seule une otarie lui portera secours, le sauvera du suicide et lui montrera le chemin d’une résilience douce et aérienne.

Fable philosophique, ode à la vie et à l’amour, manifeste pour la différence, plaidoyer contre l’indifférence, aventure poétique et ludique, invitation au voyage, balade dans notre imaginaire, fabrique d’un rêve éveillé… Ma folle otarie est tout cela à la fois. Car la prouesse de ce spectacle est de nous faire voir tant de choses qui n’existent pas, en tous cas pas sur scène. Le plateau est dépouillé, dénudé, dénué de tout artifice, de tout décor, immaculé, vierge, nu, désert. Plein de vide et pourtant prêt à tout et tant nous offrir. Des fesses monstrueuses d’énormité de notre anti-héros à son amie l’otarie moustachue, de l’homme-tronc protecteur à la sale gamine au vélo rouge, du marbre glacial d’une tombe à une rame bondée de métro, d’une plongée en eaux profondes à une envolée pétaradante… Le décor et les personnages se construisent et grandissent dans notre cerveau avant de se déposer sous nos yeux. Et l’on réalise à quel point notre imaginaire est capable de prouesses encore insoupçonnées.

L’écriture de Pierre Notte, toujours tendre, drôle, sensible, intelligente et délicatement poétique donne sa voix à un formidable interprète. Comme ça, l’air de rien, sans crier gare, sans costume, dans une voix quasi monocorde, Brice Hillairet nous invite à percevoir l’énormité de son cul, mais surtout l’immensité de notre imagination.

 

Ma folle Otarie – spectacle vu le 24 juillet 2016 au Théâtre des Halles
Texte, mise en scène et chanson : Pierre Notte
Avec : Brice Hillairet

Pour l’amour de Grisélidis

C’est l’histoire de Griselidis Real, décédée en 2005, femme de lettres et d’arts, célèbre prostituée de Genève, révolutionnaire et politique, qui portera sa voix libre et anarchiste aux plus hauts échelons du pouvoir. Coraly Zahonero a eu une révélation le jour où elle a entendue Griselidis Real pour la 1ère fois. Et puis elle a tout lu, tout écouté d’elle, l’a rencontrée : « Il m’est apparu avec une absolue certitude que sa parole était nécessaire et qu’il fallait la faire entendre. Nous allons tenter de faire s’élargir les cœurs et les esprits comme elle disait, et peut-être changer le regard des spectateurs sur ces femmes dites putains dont Grisélidis Réal fut une inoubliable égérie ». 
Moments intenses dont seul le théâtre a le secret. Instants de trouble où les regards se croisent sans se voir, les mots décochés comme des flèches transpercent les esprits… les cœurs aussi !

Griselidis, d'après Grisélidis Real, de et avec Coraly Zahonero, Petit Louvre, Avignon OFF 2016@Jean-Erick Pasquier

On ne sait plus si la pièce est jouée ou bien tout simplement vécue, la schizophrénie vitale du personnage nous enveloppe ; la confusion est totale, l’art au sommet ! GRISELIDIS est bien plus qu’une pièce de théâtre, plus qu’une interprétation magistrale, c’est une véritable expérience de ré-incarnation, d’une portée politique inouïe comme seules les femmes intelligentes en ont le génie. Une claque et une caresse, un verbe droit fort et beau, des notes de musique bouleversantes qui y font écho pendant que Griselidis se délie, s’enivre, se ressource… Son cri nous marque au fer de sa liberté. Liberté, c’est le mot qui résonne le plus fort en nous à l’issue de cette rencontre hors du temps. Liberté de disposer de son corps, liberté de l’affirmer, liberté de se dresser face aux menteurs et de conspuer l’hypocrisie sociale et la religion. Courage de parler librement de ses souffrances et de ses jouissances. Liberté de dire ce que les autres n’osent murmurer. On la prend dans nos bras cette liberté Madame et on vous remercie de l’incarner aussi magnifiquement !

Jean-Philippe Renaud

Griselidis, d'après Grisélidis Real, de et avec Coraly Zahonero, Petit Louvre, Avignon OFF 2016

À l’affiche du Théâtre du Petit Louvre du 8 au 30 Juillet 2016 – 18h15
De et avec Coralie Zahonero de la Comédie-Française
Relâche les 14, 21 et 28 juillet

 

LaDerniereBandeJacquesWeber

La Dernière bande à l’Œuvre… Bobine ! Bobiiiine !

La Dernière bande de Samuel Beckett – Spectacle vu le 16 avril 2016
A l’affiche du Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 30 juin 2016
Mise en scène : Peter Stein
Avec Jacques Weber

 

La dernière bande_photo1

Dans cette courte pièce écrite par le prix Nobel de Littérature à l’âge de 52 ans, nous sommes projetés dans les derniers moments de vie de Krapp, écrivain âgé, myope et dur d’oreille. Il se remémore des souvenirs enregistrés depuis 30 ans, à sa date anniversaire sur un magnétophone d’époque.

Cette pièce est jouissive et tendue par de multiples paradoxes, liés tant à l’écriture de Samuel Beckett qu’à l’incarnation voulue par Jacques Weber et Peter Stein.

Le début de ce monologue se déroule sans que le comédien –travesti en clown, grâce aux costumes d’Annamarie Heinrich et au maquillage de Cécile Kretschmar, Jacques Weber est méconnaissable- ne prononce un seul mot, se livrant à un rituel de dégustation de bananes et de recherche de bobines dans un immense bureau –décor majestueux et épuré de Ferdinand Wögerbauer. Le public devient immédiatement le geôlier de cet animal qui lui renvoie l’image de sa propre prison !

 

La dernière bande_photo2

 

Le souvenir de la balade en barque avec une jeune amoureuse va hanter par trois fois l’esprit du vieil homme et là-encore ce sont les oppositions entre les différentes temporalités qui nous prennent aux tripes : le corps de l’homme affaibli, alcoolique, tordu entre deux quintes de toux, se confrontant à la vitalité et l’exubérance des émotions amoureuses qui surgissent sous nos yeux !

Enfin, l’histoire est rythmée par un humour imprévu, lié à des ruptures de langage et des mots qui sortent de nulle part ; la danse dans laquelle Krapp nous entraîne pour reconnaitre le mot « viduité » est une pure délectation.

Enfin, Jacques Weber est un Maître accompagné par un autre Maître Peter Stein.

Alors, pas d’hésitation, allez rembobiner la bande au Théâtre de l’Œuvre, et ce pour la dernière pièce programmée par son Directeur Frédéric Franck !

Magali Rosselo

 

Les Fureurs d’Ostrowsky : portrait de famille à l’hémoglobine

Les Fureurs d’Ostrowsky – spectacle vu le 20 avril 2016
À l’affiche du Théâtre de Belleville jusqu’au 22 avril – puis au Théâtre Gilgamesh (ex-Girasole) à Avignon du 7 au 30 juillet.
Texte Gilles Ostrowsky et Jean-Michel Rabeux
Délire mythologique
D’après (très très lointainement) la terrible histoire des Atrides
Mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Gilles Ostrowsky

Au sujet du sang, et du théâtre

Enfermé dans une haute cage aux barreaux solides, un boucher lunaire et sanguinolent surgit de derrière un étal/autel – car il sera beaucoup question de boucherie et de dieux dans cette histoire…

L’habit ne fait décidément pas le moine, et c’est un Gilles Ostrowsky paré comme à la plage, tongs, short, chemisette à fleurs, qui va s’emparer de la fresque sanglante des Atrides, l’engloutir, la mâcher, plus ou moins la digérer (tous ces meurtres fatiguent l’estomac et mettent les nerfs à vif), et nous la restituer, passée au filtre de son corps élastique. Condensée ainsi, projetée en un langage très actuel, la tragédie des Atrides, dans ses répétitions, ses excès, sa réinvention perpétuelle du pire, prend des allures de farce burlesque.

Rabeux a étudié la philo ? Ostroswky a œuvré comme clown ? tous deux en ont gardé le goût de la rébellion et du paradoxe, le « goût du non » (dit de lui-même Rabeux) et du rire fou.

La mise en scène (se) joue des codes du cabaret, du music-hall, du grand-guignol, nous mitonne du brutal, du trivial, pour faire surgir l’universel, le tragique, nous le faire empoigner par le rire et l’effroi.
Avec quelques articles de carnaval, vaguement grotesques, un casque de soldat antique en plastoc, des litres d’hémoglobine, des têtes de poupée, dans l’arène de sa cage ceinte de lumières minimales et précises, avec la virulence du texte pour transe, la liberté de jeu d’Ostrowsky semble sans bornes. Et Ostrowsky-Atrée, Ostrowsky-Agamemnon, Ostrowsky-narrateur lance à plusieurs reprises à son auditoire « imagine ! » – « imagine, comment fait-on pour cuisiner des enfants, on n’a pas de recettes, imagine, le père avec son masque, imagine, la mère avec sa hache, imagine, le doute, imagine, le remords ! ». « Imagine » : incantation magique ! On est bien au théâtre, et c’est bien un art vivant, où tout est vivant, l’auteur, le personnage, le passé, le futur, l’acteur, le spectateur !

 

LesFureurs@RonanThenadey
Gilles Ostrowsky © Ronan Thenadey

Ostrowsky prévient en « note d’intention « de toute façon on sait tous que les morts parlent très bien au théâtre et là on va pas se priver, on va les faire parler les morts ! ». Alors ça jacte, ça gueule, ça geint, ça fredonne et ça impréque, de génération en génération, ça trahit et ça maudit, tout ça sort d’Ostrowsky, les paroles des morts, les paroles des vivants, celles des vivants qui vont transformer des vivants en morts, même celles des chèvres et des bébés qui ne se doutent encore de rien, le texte déboule comme un torrent, avec ses tourbillons, ses chutes, élans de fureurs, blagues incongrues, et parfois un étalement apaisé.

Et si le beau et le bizarre fraient toujours ensemble, cet étrange moment suspendu où Ostrowsky se métamorphose en Clytemnestre, la femme meurtrie, lente mue commençant en se perchant sur des hauts talons instables, ce moment est sûrement un de leurs rejetons, fragile, biscornu, et bizarrement beau.

La folie comme remède à la folie

Le mur de la cage va s’abattre, et Oreste, petit-fils d’une lignée de meurtriers, infanticides, traîtres, va pouvoir se libérer du joug de la destinée familiale. « Comme tous et comme toujours, il trempe son épée dans le sang familial, mais là, c’est celui de la mère, et, gronde Ostrowsky mécontent qu’on puisse en arriver là, ça, ça ne pardonne pas : il va pouvoir devenir complétement fou ».

Ostrowsky et Rabeux eux-mêmes se libèrent de la mythologie antique pour offrir à Oreste une porte de sortie, et c’est par quelques pas de danse tâtonnants, sur les notes acidulées de Raindrops keep fallin’ on my head, qu’Oreste va s’échapper définitivement.

Le spectacle n’est plus à l’affiche au Théâtre de Belleville que quelques jours, mais, Parisiens, il n’est pas trop tard. Allez-y ce soir, à 20h30 vous êtes sortis, pile pour le dîner. Et il reprend à Avignon pour le festival, salle Guilgamesh. Guettez-le.

 

Amok

L’amour Amok

Amok – Spectacle vu le 22 mars 2016
A l’affiche du Théâtre de Poche-Montparnasse jusqu’au 22 mai 2016
De Stefan Zweig – Adaption Alexis Moncorgé
Mise en scène Caroline Darnay

Où il est question d’honneur, d’orgueil, d’amour à mort et… d’amok.

Paris bruisse du succès de ce seul en scène depuis quelques semaines. Il s’agit de la toute première création de Chayle et Compagnie. Dès les premiers instants, on comprend pourquoi le bouche à oreille a fait un tel travail autour de ce spectacle. Le matériau de départ n’est ni plus ni moins qu’une de ces nouvelles de Stefan Zweig dont on raffole. Amok ou le Fou de Malaisie, c’est l’histoire d’un médecin allemand parti pratiquer en Indonésie. C’est l’histoire de son amour obsessionnel pour une femme. Une passion tellement funeste que le narrateur la compare à l’amok, cet accès subit de violence meurtrière observé par de nombreux ethnologues, notamment en Malaisie. Adapter à la scène cette œuvre de Zweig constituait déjà une gageure. Décider d’en façonner un seul en scène était un pari plus risqué encore. Caroline Darnay et Alexis Moncorgé le relèvent avec brio.

 

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©Christophe Brachet

Imposant, captivant, envoûtant, le comédien incarne avec entrain l’ensemble des protagonistes mais c’est indéniablement son personnage principal du jeune médecin fuyant la Malaisie qui nous émeut violemment. Lorsqu’il nous confie son lourd secret, lorsqu’il se dévoile, se met à nu, nous sommes conquis. Les yeux tantôt mouillés tantôt hargneux, la voix tantôt chancelante tantôt éclatante, il nous fait revivre son histoire d’amour enflammée. Peu à peu, l’air de rien, il nous entraîne dans sa chute, dans son plongeon à mort, dans son amok à lui.

Ce spectacle affiche souvent complet, il est donc préférable de réserver à l’avance car il serait dommage de passer à côté :

1 – On aime être aussi proche de ce comédien jusqu’ici méconnu : le « petit Poche » offre un moment rare et privilégie, pour lui comme pour nous.
2 – Stefan Zweig a souvent été mis à l’honneur sur les planches de théâtre, cette nouvelle sans doute moins connue rassemble tous ses thèmes de prédilection.
3 – La mise en scène au cordeau et les jeux de lumière pénétrants participent de la belle écoute qui règne dans la salle.

 

 

 

 

 

 

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Le syndrome de Cassandre par le clown magi-chien

Le Syndrome de Cassandre – Spectacle vu le 17 mars 2016
A l’affiche du Théâtre de Rond-Point jusqu’au 10 avril 2016
Un spectacle de et avec Yann Frisch
Coécriture Raphaël Navarro

Quand un clown prisonnier d’une cage invisible nous appelle au secours…

Il nous accueille une banane à la bouche. Mais lui ne l’a pas, la banane. Il est plutôt maussade, bougon, sombre et mélancolique.
On a l’impression de le déranger. Le sentiment d’être au zoo, stoppés net devant la cage d’une créature évoquant un homme à tête de chien. Une cage d’exception pour un être d’exception. Qui est-il ? Mi-clown mi-magicien, il est surtout extrêmement seul, bien qu’habitué aux visites comme la nôtre. Alors il se moque de nous, contrefait nos rires. Et plus il raille, plus on rigole.

Il semble n’avoir jamais connu d’autre univers que ce cube transparent, cette prison de verre qui abrite objets de compagnie et fantasmes les plus fous. Aux côtés d’un pantin désarticulé qu’il nous présente comme sa mère se côtoient une chaise invisible, une scie musicale, un tiroir façon jukebox, un cochon en plastique patriote, une échelle d’accès à un nuage, et tout un tas d’accessoires dignes des plus grands illusionnistes.

 

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©Sylvain Frappat

Philosophe résigné, poète désabusé, artiste incompris, le « magi-chien » se plie de plus ou moins bonne grâce à nos desiderata. Quitte à friser le ridicule, à sombrer davantage dans la dépression. A plusieurs reprises, il tente de nous faire passer notre chemin. Alternant la conjuration, les injonctions, osant jusqu’aux injures. On a beau se sentir un peu cruel, on ne peut cependant s’empêcher de demeurer. D’épier chacun de ses gestes, à l’affût de nouveaux tours et de bons mots. N’est-on pas venu pour rire à ses dépens, pour rire envers et contre tout, pour rire du meilleur et du pire ? Car le pire est toujours à venir… C’est ce que notre clown tente de nous faire entendre, à l’image de la Cassandre des tragédies grecques. Il n’y parviendra qu’à l’ultime fin du spectacle – et quelle fin !

Sacré champion du monde de magie close-up en 2012, Yann Frisch se dévoile ici davantage clown que magicien :

1 – Yann Frisch est circassien, magicien, clown, poète, comédien, et surtout bourré de talents.
2 – Lorsqu’il prend à partie le public, c’est toujours de façon subtile et percutante : notre Cassandre, c’est lui !
3 – Rarement fin de spectacle nous aura autant sidérés : le clou du spectacle.