Bâtards : une comédie féministe mi-pop mi-punk

On les avait découvert au Théâtre de l’Atalante, on les retrouve tous les dimanches au Théâtre Lepic : Bâtards, une comédie politique et rafraîchissante, qui parle d’amour, de coryphée, de sirène, de baignoire à nettoyer : bref, de la vie !

Louise Dupuis et Julien Storini ont fondé une histoire d’amour puis une famille et une compagnie, La Très Neuve. Comme cela, ils peuvent être enceints conjointement puisque co-enfantant textes et mises en scène.
 

 
Bâtards, c’est l’histoire d’un spectacle raté à cause d’une rupture, nous promettent-ils.
Louise et Julien invitent le public à assister à leur séparation. Louise devait écrire une fiction inspirée de leur histoire d’amour : la rencontre poétique et charnelle de deux randonneur.euse.s sur le chemin de Compostelle. Mais, depuis, entre eux, c’est fini. On entre alors dans l’histoire des répétitions de ce spectacle avorté, dans l’histoire de leur rupture.

Bâtards, c’est un spectacle mi-pop mi-punk qui gratte les plaies du couple hétéro contemporain avec autodérision et tendresse. Lutte des classes et du langage, évolution des questions de genre, rapports de domination orientent la pièce vers une utopie féministe hardcore qui ne prétend pas ré-inventer pas le sujet mais le traite avec acuité, fantaisie et un sens du détail savoureux.
Les hommes en passe d’être grandremplacés par une nouvelle génération de non-hommes bien décidé.e.s à rompre avec l’héritage patriarcal symbolique et matériel (passionnante Lise Lomi, en bouillonnant.e ado utopiquement né.e de deux mères, chimérique « licorne sans corne » qui porte l’espoir de lendemains plus libres) ne sont pour autant pas les méchants. Ils sont plutôt aussi paumés que les femmes, soumis aux mouvements de la tectonique des plaques entre standards anciens et aspirations nouvelles…
 

 
L’écriture de Louise Dupuis, autrice et fine interprète du rôle de « Louise », est vive, dans un « théâtre du réel » à double fond, foutraque et toujours au bord de l’implosion. Des brèves et hallucinées séquences visuelles onirico-surréalistes aèrent et décalent encore ce théâtre pseudo-réaliste, où l’on croise aussi bien une sirène nommée Ariel que Jean-Luc Mélenchon en short. Louise Dupuis laissera tomber quotidienneté et second degré pour un final ardent, en forme de manifeste lyrique sous influence paulb.preciadienne pour une société soulagée radicalement des problèmes de rapport hommes/femmes.
Les comédien.ne.s sont tous fantastiques. Impeccablement dirigé.e.s, les cinq interprètes sont justes, généreuxses, précis.es, avec un sens du rythme et un art du dé-rythme qui ajoutent un sacré grain de sel à la drôlerie de ce spectacle fougueux et enjoué.

Bâtards est le deuxième spectacle de La Très Neuve compagnie, il a reçu la mention spéciale du jury du prix T13 du Théâtre 13.

Marie-Hélène Guérin

 

BÂTARDS
Un spectacle de La Très Neuve compagnie
Au Théâtre Lepic depuis le 20 septembre
Écriture et mise en scène Louise Dupuis
Avec Louise Dupuis, Thomas Gourdy, Lucile Oza, Lise Lomi, Julien Storini
Dramaturgie maxime Lévèque | Collaboration artistique Louise Roch | Création lumières Victor Inisan | Création sonore Julien Storini | Scénographie Louise Dupuis
Crédits photos Mélie Néel

L’Art de la chute, au Théâtre Ouvert : « identité », mot pluriel

En août 2025, 6 jeunes auteurices participaient à un chantier d’écriture animé par Pierre Koestel à Théâtre Ouvert autour du stand-up. Ils y ont trituré les codes du genre, ont expérimenté, détricoté, retaillé le costume à la taille de leurs silhouettes et de leurs désirs. Ils y ont échangé, s’y sont amusé, s’y sont fictionnés/inventés, y ont gratté leurs plaies et leurs consolations, y ont travaillé. Puis est née l’envie de poursuivre, de prolonger ce chantier d’écriture en spectacle vivant, de jeter leurs mots et leurs corps debout face au public. Ils ont gardé le micro et l’adresse au public, le plateau nu, à peine habillé de lumières, l‘extrospection et l’introspection, le rire et la colère.
Et au Théâtre Ouvert, ces soirs-ci, un MC pailleté, Pierre Koestel, haut perché sur ses kinky boots, ouvre le bal en retraçant le chemin qui a mené ce groupe ici, devant nous. Il zigzaguera plus tard entre les séquences de ses partenaires, fil rouge flamboyant et délicat.

Yanis Skouta / Gaëlle Axelbrun

Voilés/dévoilés par leurs personnages de scène, les 6 + 1, les auteurices et leur MC, devenus stand’upers, conférencière, slameurs, danseureuses, chanteurex, se livrent, avec gravité et drôlerie, tendresse et colère. Et sourient, toustes, toujours, malgré les coups de gueule et les âpres confidences, les blessures et les reproches, des sourires de fierté et de douceur.

Ils, elles, iel.les, sont vêtus de quotidien, de jeans et de t-shirts, de capuche et de baskets, de plateform shoes et de tatouages; une robe longue et noire passe, un gilet de velours, des paillettes sur les pommettes d’un garçon trans. Des peaux blanches, une peau noire, des dreadlocks majestueuses, un carré sage et châtain, un crâne rasé. Des jeunes gens, garçons, filles, trans, queer, jeunesse d’aujourd’hui. Fragiles et puissant.es. Iels se succèdent face au public, un petit quart d’heure chacun, micro en main, dérivant parfois de la convention du stand-up vers des formes autres, conférence avec paperboard, manifeste en voix off, danse contemporaine. Gaëlle Axelbrun (érudite et captivante « putologue »), Marie de Dinechin (jongleuse de mots et d’idées à mille à l’heure), Morgan·e Janoir (qui sait mettre de la cocasserie sur les chemins réels ou symboliques les plus rugueux), Pierre Koestel (polymorphe vif-argent), Iris Laurent (une présence dense, cérébrale et solaire), Emmanuel Linée (touchant écorché-vif aux rires tranchants), Yanis Skouta (clown lunaire et incisif) : toustes avec finesse et sensibilité, ont le verbe clair et des combats limpides.

Morgan.e Lenoir / Iris Laurent

Le racisme ordinaire, celui que certains se permettent de jeter au visage de celleux à la peau non blanche sous couvert de blagues pas si innocentes, ou celui qui ne dit rien mais sourd en silence dans les violences sociétales, dans le déni des problèmes, qui se lit dans la façon dont personnes noires ou blanches occupent l’espace public, culturel, politique ou y sont diversement jugées. Le deuil d’une personne aimée qu’on doit vivre en solitaire dans son « placard », la difficile quête de son identité, la transition de genre – « devenir autre pour devenir soi », les travailleureuses du sexe, la santé mentale, et sous-jacent à tout cela, le regard de la société sur les altérités. Les thématiques sont sérieuses mais les esprits sont légers et les coeurs pugnaces : le pathos est tenu à bonne distance par leur énergie, la pertinence du propos, la vivacité toujours, la fantaisie, souvent.
Une maladresse parfois se glisse dans un surcroît de volonté de dire, mais c’est un rien, presque une générosité, à peine un grain de sable qui témoigne de la magique et parfaite imperfection du spectacle vivant.

Marie de Dinechin/ Emmanuel Linée

« L’Art de la chute », c’est une histoire d’histoires bien sûr, d’histoires « avec une petite hache » comme l’énonce le Maître de cérémonie, de moments de vie, de luttes avec soi-même et avec le monde, de chutes dont on se relève. Mais ce qui se joue devant nous est aussi une œuvre de langage, la vigueur opérante qui réside dans les mots-même et dans l’acte de les parler, dans le plaisir d’en jouer, de les rythmer, les télescoper. Et par dessus tout, c’est une histoire de libertés, de quêtes et conquêtes de soi et de sa place dans le monde.
L’heure et demi passe en coup de vent, c’est une bourrasque qui rafraîchit et r/éveille, un beau compagnonnage entre elleux, et entre elleux et le public. Un spectacle d’une humanité touchante, profond, fougueux, joyeusement enragé et paradoxalement (ou peut-être pas) d’une grande tendresse.

A voir aussi avec de grands adolescents, à partir de 15 ans, auprès de qui cette forme en séquences courtes et intenses, ces récits de métamorphoses et d’émancipation entre autofiction et confidences, ces mots et ces identités qui valsent et sortent du sentier battu, trouveront un écho fertile, et sans nul doute ouvriront en grand la porte au dialogue.

Cet été le laboratoire d’écriture a été orchestré par Pauline Peyrade : souhaitons une longue vie à ces précieux et stimulants échanges !

Marie-Hélène Guérin

 

Pierre Koestel

L’ART DE LA CHUTE
Un spectacle-performance de la compagnie « Mon cœur à l’étroit »
Au Théâtre Ouvert, du 14 au 29 septembre 2026
Mise en scène Pierre Koestel

Par et avec Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Pierre Koestel, Iris Laurent, Emmanuel Linée, Yanis Skouta

Création lumière Jérôme Baudouin

Composition du morceau Gouffre ciel Matthieu Truffinet

Conception et création du costume d’Emmanuel Liné Benjamin Gournay
Déconseillé au moins de 15 ans

Avertissement : propos pouvant heurter la sensibilité du public

Photos © Christophe Raynaud de Lage

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
COPRODUCTION Mon cœur à l’étroit
REMERCIEMENTS pour l’écriture de son texte, Iris Laurent remercie : participation – Olga Mouak, Manue Delplace, Miya Péchillon, Ambre Germain-Cartron, Aurore Magnier, Guilhem Logerot, Alice Lobel, Marie Dupretz, Nina Depays, Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Jean serge Sallh ; voix – Marie Schnakenbourg

L’Avenir des reflets : une foisonnante fresque poétique et politique

Sa Sombre Rivière, flamboyant cabaret post-attentats, folle comédie musicale post-apocalyptique, nous avait emportés il y a quelques années dans son bouillonnement punk plein de vitalité.
Nous plongeant dans d’autres troubles, d’autres violences et d’autres espérances, avec L’Avenir des reflets, Lazare tisse mythes antiques, figures de la Révolution française et silhouettes du peuple d’aujourd’hui pour déployer une ambitieuse fresque historique, poétique, poïétique et politique.

C’est Marat, c’est Olympe de Gouges qui seront les piliers, les points fixes de ce vaste tableau.
Ou plutôt les roues dentées qui entraînent le mouvement autour d’elles, font tourner les engrenages, provoquent accélérations et saccades, bonds et rebonds, allers et retours dans le temps. Ninon de Lenclos, Molière, Thésée, Louis XVI, Marie-Antoinette, Lamartine, l’historien qui étudie Olympe de Gouges, un crâne shakespearien, un cerf empaillé, un chat vivant – autour d’eux vit/vibre tout un monde hétéroclite et pourtant cohérent, un monde d’êtres qui traversent les espèces, les espaces et les époques.
Les idées et les formes voyagent à travers l’Histoire, Olympe de Gouges peut citer Nietzsche et Claude Régy et chanter le blues d’une voix à la tessiture ample.

Servie par une distribution intense, pleine d’allant et de fougue, c’est une langue très belle qui se déploie ici, lyrique et claire, dont les interprètes prononcent joliment et avec naturel les trop souvent oubliés « h » aspirés. C’est un détail, sans doute, mais qui concourt à la mélodie, à une sorte de beauté décalée de la pièce.

La vaste scénographie joue des niveaux, profite du grand plateau de La Colline pour s’épanouir en largeur, en hauteur, en profondeur, touffue, joueuse et enjouée, pleine de surprises, à la fois foisonnante et très lisible. Les costumes sont évocateurs et presque intemporels, avec un air forain, de royales perruques s’amusent en papier blanc, des bonnets phrygiens et bicornes à cocarde voisinent avec de très actuels blousons de cuir et brassards « police », on est aujourd’hui et hier et bientôt tout en même temps.

La musique dont Lazare aime tant la liberté, la force rassembleuse, irrigue le spectacle. Piano et violoncelles moelleux, voix et tambour martial, skat, slam, rap, chant lyrique et chant populaire : le quatuor musical Myrtille Hetzel, Jérôme Billy, Gabriel Tur et Nicolas Testa excelle. On les retrouve aux côtés des comédien.nes, partageant les mille personnages de cet Avenir des reflets, bondissant d’un rôle masculin à un rôle féminin, de celui d’un perroquet à celui de Louis XV, de Robespierre à la femme de chambre de la Reine, de Lamartine à Marie-Thérèse d’Autriche. Et si les musicien.nes jouent la comédie, les comédien.nes jouent de la voix aussi, avec chacun leur personnalité et leur technicité, Denis Lavant, ludion infatigable, plus diseur que chanteur, la voix troublante, rocailleuse, et belle comme des cailloux roulant au fond d’une rivière, Anne Baudoux – complice de longue date – et Marion Malenfant, sensibles, impeccables quelque soit le registre, Ava Baya magnifique, pétillante, fiévreuse Olympe de Gouges.

Si le final est déroutant et laisse une tonalité sombre planer sur les reflets de l’à-venir, ce spectacle porte avec enthousiasme les fers des toujours urgentes questions de la liberté et de la résistance au feu vif d’une intelligence hardie et joyeuse.
Dans l’ample mouvement de cet Avenir des reflets parfois on peut se perdre, entre quelque scène qui s’étire, ou quelque autre dont on ne ressent pas la cohérence avec l’ensemble. Qui trop embrasse mal étreint, dit-on, mais qui trop embrasse embrasse, étreint, emporte et entraîne. On s’égare un peu, l’esprit divague… et une image forte, une diatribe intense saisissent et nous voilà de nouveau emportés par le flot puissant et généreux de cet Avenir des reflets, dont on aime l’étrangeté, l’effervescence et la poésie.
À voir sans doute aussi avec de grands ados, qui sauront apprécier l’humour et l’énergie du spectacle, et seront touchés, eux d’autant plus car ils sont à l’âge rebelle, par la pulsion de révolution et de résistances qui court tout au long de ce spectacle lyrique et tonique.

Marie-Hélène Guérin

 

L’AVENIR DES REFLETS
Un spectacle de la compagnie Vita Nova
Au Théâtre National de la Colline jusqu’au 15 juin 2026
texte et mise en scène Lazare
avec Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Denis Lavant, Marion Malenfant, Pierre Thionois, Gabriel Tur
violoncelle Myrtille Hetzel piano Myrtille Hetzel, Jérôme Billy et Gabriel Tur batterie Gabriel Tur basse Nicolas Testa
lumières Philippe Berthomé | costumes Marion Xardel assistée de June Nguyen en stage avec l’aide de l’atelier costumes de La Colline | collaboration artistique Anne Baudoux | scénographie et accessoires Marguerite Bordat assistée de Lucile Guenal en stage | composition musicale Myrtille Hetzel, Jérome Billy, Ava Baya, Gabriel Tur | conseil musical Myrtille Hetzel et Eddy Kent | son et collaboration musicale Nicolas Testa | assistanat à la mise en scène Marion Harlez Citti | fabrication du décor ateliers de La Colline | direction technique Bruno Bléger | régie de scène compagnie Yoan Weintraub
administration de production et diffusion Arnauld Lisbonne – Le bruit neuf assisté de Sogol Iranpour en stage
Photos © Felice d’Agostino


Production
Vita Nova
coproduction La Colline – théâtre national, Bonlieu – scène nationale d’Annecy, La passerelle – scène nationale à Saint Brieuc, Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national
avec le soutien duFonds SACD/ministère de la Culture – Grandes formes théâtre, de La Chartreuse – Centre national des écritures du spectacle, de la DRAC Île-de-France, du fonds d’insertion de l’École du TNB et de la Spedidam
remerciements à Guillaume Mazeau, Étienne Dobenesque, Felice d’Agostino, Lisa Spurio, Anna d’Agostini, Laurie Bellanca, Marion Faure, Jonathan Reig, Élisa Ferrera, Théâtre de l’Échangeur

Les Sœurs Dalton : la nouvelle création des Nomadesques, un western cartoonesque branché sur 10000 volts !

temps de lecture 3 mn

Les éponymes sœurs Dalton sont bien décidées à ne pas être que « les sœurs de leurs frères ».

Nettement plus barjottes que leurs renommés frangins, Eva, Lilia et Leona – dite Tornada – sont aussi nettement plus honnêtes, sans doute sérieusement plus courageuses, et, est-ce possible, sacrément plus fûtées.
Citoyennes de cette « bonne vieille ville calme de Toucalm City », elles se retrouvent chargées de convoyer la fortune que lègue à la ville le défunt James Poker Winner jusqu’à la banque, sise dans cette « satanée vieille ville dangereuse de Dangerous City ». La coquette somme devra servir à de grands et nobles projets : construire des écoles, des crèches, des orphelinats, des infrastructures routières, des bacs à fleurs (ad libitum, les bonnes causes ne manquent pas)… Autant vous dire que le trajet ne sera pas de tout repos (sinon n’importe quel autre Toucalmien aurait pu s’en charger). Tout ce que la région compte de malfrats et de benêts se met en travers de leur périple, et leur allié Luc Lechanceux, shérif aussi brave que borné, est presque aussi préjudiciable que leurs ennemis.

Rien ne manque : banjo, portes de saloon qui claquent, shérif à chapeau de shérif, bastons, fusillades et courses poursuite, farouches Indiens, chevauchées à travers les plaines, évasion de prison et french cancan en froufrous…
Les six interprètes ont une énergie folle, et la comédie est menée tambour battant.
Les dialogues fusent, croustillants à souhait, parsemés de référence qu’apprécieront les adultes – sans pour autant égarer les enfants. Les jolis décors « vintage » sont astucieux, manipulés à vue au fur et à mesure de l’histoire, pour transformer les lieux en un tour de main. Les costumes savamment patinés sont tout aussi réussis.

Les plus petits se régalent tout particulièrement des jeux de bruitages, équivalents hilarants des ZimBoumPifPaf Tacaclop Tacaclop Pan Pan Aaargh des bulles de BD. Un joueur de banjo-ménestrel pas loin d’être aussi horripilant qu’Assurancetourix distille des apartés loufoques et hilarants. Second et premier degrés rivalisent pour réjouir l’assemblée.

Les Nomadesques, compagnie qui a déjà mitonné quelques spectacles qui sont devenus des incontournables du Jeune public (tel « Le loup est revenu » à l’affiche depuis 10 ans sans faiblir !), ont composé là un spectacle familial malin, enlevé, joyeux, bien produit, et qui, ce qui ne gâte rien, se laisse savourer aussi bien par les adultes que les enfants avec un plaisir contagieux. Un futur classique ?

LES SŒURS DALTON
Au Buffon, du 4 au 25 juillet 2026 à 16h30
Texte Karine Tabet
Mise en scène Vincent Caire
Lumières Valentin Tosani
Costumes Magalie Castellan
Avec Aurélie Babled, Claire Couture, Karine Tabet, Gael Colin, Cédric Mièle, Cyprien Pertzing

Conseillé à partir de 7-8 ans

Deux pas vers les étoiles : ode au rêve !

Deux pas vers les étoiles : un titre poétique et une affiche rêveuse nous prennent par la main pour nous emmener vers un fantastique spectacle jeunesse délicat et intelligent, plein de tendresse et de rire, profond comme une question d’enfant et léger comme un sourire.

Junior et Cornelia, dix ans, encore des petits, au bord de se sentir des grands, vont faire ensemble deux pas vers les étoiles.

« Mais toi aussi
t’es bizarre »

Ils sont persuadés qu’ils ne sont pas amis, vu qu’ils n’ont pas d’amis.
Deux mômes un peu singuliers « – Toi tu fais toujours tout comme il faut – Et toi tu es toujours dans la lune », qui vont, le temps d’une esquisse de fugue, se découvrir l’un l’autre et soi-même, et grandir un peu.

Junior, c’est celui qui fait « tout comme il faut ». Premier de la classe. Jamais pris en défaut. Surtout qu’il rêve de devenir astronaute, et que « pour être astronaute, il faut être parfait, c’est tout ». Et surtout que, pour ne pas décevoir son héros de papa, il faut être parfait, c’est tout…
Mais Junior vient de rater un examen de math. Pas moyen d’annoncer ça à l’exigeant paternel, plutôt en profiter pour réaliser tout de suite son rêve, et rallier Houston, USA, depuis sa province canadienne, pour intégrer la NASA. Un sac à dos avec des provisions, des papiers d’identité au nom de son père pour être officiellement majeur, une lampe torche, un guide touristique des USA… et bientôt une complice imprévue, la fûtée Cornélia, qui ne compte pas laisser son camarade fuguer tout seul.
Cornélia, c’est celle qui « est toujours dans la lune », la pas carrée, la pas mignonne, la pas-tout-comme-il-faut, la pas-complètement-là, celle qu’on ne voit pas quand elle lève la main en classe.

« – Sur la lune, les mers sont des déserts de poussière
Mais pourquoi on continue à les appeler comme ça ? demande Cornélia
– Parce que souvent on rêve avant de savoir. »

Lui rêve d’être astronaute « pour aller dans des endroits tout neufs, où tout est possible », elle rêve d’être « belle pour être vue, pour être aimée ; pour exister tout le temps ».
En partageant leurs secrets, en remontant par les mots et la confiance accordée à l’autre à la source de leurs rêves, ils vont trouver le chemin vers un lieu où tout est possible, où l’on existe tout le temps, un lieu qui est pile à l’intersection entre l’acceptation de soi et l’affection de l’autre, un lieu qui rend plus fort quand on y a trouvé sa place, et qu’on peut emporter partout, où qu’on soit.

Dans une scénographie, tout en simplicité, modeste et maline, où les protagonistes dessinent au feutre blanc à même le sol la géométrie de leurs discussions ou pérégrinations – marelle, lignes et cercles, rails de train, Manon Lheureux et Quentin Ballif incarnent avec justesse et précision ces deux gamins, évoquant avec fraîcheur l’enfance sans jamais la surjouer. La mise en scène de David Antoniotti, joueuse, tout en mouvement, offre une partition très visuelle dont on se régale ; petits et grands s’amusent de bon cœur des péripéties de la mini-fugue, et on apprécie tout autant les parenthèses plus intimes, chorégraphiques (signées Sarah Locar) ou oniriques.
Jean-Rock Gaudreault, auteur québécois, a donné une langue très vivante à Junior et Cornelia, une langue vraie et juste, rythmique et rapide comme la pensée des deux petits héros. La poésie qui l’enrichit et la fait décoller du quotidien l’aère et la densifie.

C’est un bien joli chemin initiatique et aventurier qu’auront suivi Junior et Cornelia, une invitation à rêver, car rêver fait exister les rêves et donne la force de faire.
« Le théâtre comme déclencheur d’humanité », professe la compagnie du Crépuscule, qui produit ce spectacle. Le théâtre comme déclencheur d’humanité, et le rêve comme déclencheur de vie !
Et si la fugue n’a (peut-être) pas conduit jusqu’à Houston, Junior et Cornélia ont fait leur mue, l’un quittant son habit de « tout comme il faut » l’autre sa cape d’invisibilité, ils ont marché sur des sentiers nouveaux, ont défriché leurs possibles et fait deux pas vers les étoiles… et nous avec. Un spectacle bref (moins d’une heure, parfait pour le jeune public) mais un grand voyage ! on y rit, on s’y émeut, on en ressort avec le cœur souriant.

Marie-Hélène Guérin

 

DEUX PAS VERS LES ÉTOILES
un spectacle de la Compagnie du Crépuscule
À voir au théâtre La Scierie, Avignon, du 4 au 25 juillet à 13h40
Une pièce de Jean-Rock Gaudreault
Mise en scène David Antoniotti
Avec Manon Lheureux, Enzo Beaugheon
Chorégraphie Sarah Locar
Photos © Judith Policar et AM_pixel

Durée : 50 mn
conseillé à partir de 7/8 ans

 

Intra Muros : trois murs et la liberté

En 2017, pour étrenner les planches de la salle flambant neuve du Théâtre 13 / Jardin, Colette Nucci, directrice du lieu, attachée à promouvoir la création actuelle et le travail des compagnies indépendantes, avait choisi de confier le spectacle d’ouverture à Alexis Michalik, familier de cette salle qui l’a accueilli avec plusieurs de ses créations au fil des années. Depuis, le spectacle a conquis presse et public, et poursuit son beau parcours. On le retrouve cet été au Chêne noir à Avignon.
 

 

« Le théâtre,
c’est un endroit où il se passe tout le temps des choses »

Michalik aime le théâtre et son écriture, il le démontrait avec malice et d’inventivité dès ses premières mises en scène R&J et La Mégère à peu près apprivoisée, adaptations pleines de fantaisie(s). Depuis, il s’est emparé de la scène dans tout son relief, passant à l’écriture avec un brio salué par la presse et le public : Le Porteur d’histoire et Le Cercle des illusionnistes ont soufflé un vent de fraîcheur et de créativité, et furent salués de nombreux Molières. Quelques perruques, des costumes, parfois de bric et de broc, là un astucieux pan de mur sur roulettes, ici des accessoires judicieux : une économie légère mais qui a toujours su ne pas faire « maigre ». On appréciera peut-être que ce n’est pas avec le plus de moyens qu’on fait le plus de théâtre. Après la machine à spectacle tapageuse d’Edmond, succès populaire autant que critique, gratifiée d’ailleurs de nombreuses nominations aux Molières, on retrouve ici Alexis Michalik avec une équipe resserrée, et son talent condensé.
 

 

« C’est ça la vie,
être traversé par des émotions »

Alexis Michalik s’est nourri de sa propre expérience d’un échange avec des détenus, en Centrale (une « maison centrale » est un type de prison qui prend en charge les détenus condamnés à de longues peines. Elle accueille également les détenus les plus difficiles, ou ceux dont on estime qu’ils ont peu de chances de réinsertion sociale) pour poser les bases de cet Intra Muros, où, à sa manière, il poursuit le dialogue entamé alors.

Nous allons donc passer 1h30 entre les murs d’une prison, réunis par la volonté de Richard, le metteur en scène, et d’Alice, assistante sociale, les instigateurs de cet « atelier-théâtre » en compagnie de Jeanne, aux multiples rôles, et de deux détenus, Ange et Kevin, les deux seuls volontaires – et de bien mauvaise volonté ! Entre les murs d’une prison, mais, puisque la parole crée – et cette belle fonction performative de la parole est particulièrement sollicitée dans le travail de Michalik, nous serons bien sûr aussi dans d’autres temps et d’autres lieux, les temps et les lieux des récits emboîtés des protagonistes. On glisse sans à-coups de la situation à la narration, des souvenirs racontés à leur restitution ; la mise en scène fluide, mouvante, nous embarque de l’espace de l’atelier à toutes les vies. Les acteurs se changent à vue, utilisant des portants à la frontière des coulisses. Hors jeu, ils restent la plupart du temps sur le plateau, simplement assis en fond de scène, spectateurs en miroir des spectateurs. Ils naviguent de leur présent à leurs passés, et même à leurs futurs. Peut-être l’intrigue s’entortille-t-elle en circonvolutions qui peuvent sembler artificielles. Mais par le talent de l’auteur-metteur en scène et la grâce de ses interprètes, tous ces ressorts s’allègent.

Dans un angle du plateau, au ras des spectateurs, Killian Rebreyend, musicien poly-instrumentiste, manie percu, clavier, samples… Le simple bruitage des ouvertures de portes scandant les déplacements suffira à inventer les murs de la prison, quelques notes de piano adouciront le dur récit de l’enfance de Kevin, le jeune détenu, des sons urbains, bips de caisses enregistreuses, brouhahas de bavardages, sonneries de téléphone tisseront la trame d’une vie laborieuse… : une matière sonore ainsi créée qui sait trouver la bonne proportion, amenant nuances et reliefs sans envahir l’espace.
 

 

« L’acteur ne fait pas qu’endosser une autre vie,
il en endosse deux, la sienne et celle du personnage »

Michalik croit dans la vertu créatrice de la parole, et dans le pouvoir libérateur du théâtre. Avec un plateau sans esbroufe mais plein d’intelligence, des acteurs vifs et talentueux, beaucoup d’idées, un sens du ludique, le goût des histoires, beaucoup d’humanité… et par dessus tout, un grand amour de l’art dramatique, il fait s’effacer les murs, personnages et spectateurs d’un même élan s’évadent, et tous auront au cœur une lumière plus chaude, qu’elle soit d’un rayon de soleil, ou d’un projecteur de théâtre…

Marie-Hélène Guérin

 

INTRA MUROS
Au théâtre du Chêne noir, du 4 au 25 juillet 2026 à 21h15
Texte et mise en scène Alexis Michalik
Avec Azize Kabouche (Ange), Janik Erima (Kevin), Thibaut Gonzalez (Richard), Clémentine Aussourd (Alice), Muriel Gaudin (Jeanne), et le musicien Killian Rebreyend
Création lumière  Arnaud Jung | Scénographie Juliette Azzopardi | Musique Raphaël Charpentier | Costumes Marion Rebmann
Photos : © Jonty Champelovier

Production ACMÉ et Théâtre La Pépinière 

Coréalisation Théâtre du Chêne Noir

 

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

Il a été créé à La Péniche Pop, et poursuit son aventure au Théâtre Amandiers-Nanterre dans le cadre de L’Envolée – un dispositif de soutien à la jeune création et aux artistes émergents : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au Théâtre Nanterre-Amandiers du 6 au 9 mai 2026
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

Les enfants c’est moi : un conte initiatique de la maternité, d’une poésie et d’une finesse rares

Sur scène, – magnifique scénographie signée Gaëlle Bouilly – c’est beau comme un arbre de noël quand on est enfant, comme une brocante fantasmatique, comme une féérie d’enfances anciennes, poupées en dentelles et boucles anglaises, maquette de bateau et boule à neige, Notre-Dame de Lourdes en plastique, landau 50’s, branchages et rideaux de perles.
Et puis, plus biscornue encore que ce mélancolique et gracieux fatras, elle arrive, la jeune femme au ventre rond, pleine de son enfance à elle, et d’un petit humain à venir.

Robe qui tourne, couronne de fleurs mariale, maquillage de clown et accent de titi des faubourgs parisiens époque Doisneau, elle est séduisante et dérangeante, à extravaguer son histoire d’amour avec le parfait bébé qu’elle attend. Un brin incestuelle, ils se ressembleraient tellement qu’on les confondrait, on la prendrait pour sa fille, puisque lui grandira, mais pas elle, petite Peter Pan qui garderait pour toujours l’âge qu’elle a maintenant; pas loin de se sentir pousser des ailes cannibales de Munchaüsen, prête à noyer son minot pour le sauver encore et encore… En fait, juste une toute jeune femme qui va faire un bond dans l’inconnu, pleine de rêves et d’illusions. Elle lui invente une vie émerveillante, de voyages autour du monde, de dîners avec des gens importants, de mille langues parlées, de mille contrées explorées. Mais l’enfant naît, et ce n’est pas de l’imaginaire qui surgit dans sa vie, mais du réel, du concret, du qu’il faut nourrir et qui braille la nuit.

Amélie Roman, clown blanc troublant et attendrissant, apporte une présence subtile, pleine de fantaisie et de fragilités à cette maman désemparée qui oscille de joies en désarrois. Tim Fromont Placenti, impeccable – bonnet, pelisse, guitare en bandoulière et énergie très rock –, prenant à sa charge toutes les figures masculines, l’accompagne de ses notes électriques et de sa voix parlée-chantée.

Grand-père, grand-mère, bande de potes et surtout « Mon enfant » prennent vie par la magie des marionnettes presque modestes, et d’une poésie rare, créées par Julien Aillet. L’espace s’anime, se découpe et se module sous les très jolies lumières d’Hervé Gary, qui savent trouer l’obscurité de pierres précieuses. Un fauteuil surgit sans qu’on s’en rende compte, une forêt descend des cintres, une Vierge tente d’apporter son expertise bi-millénaire : une atmosphère fantastique se glisse dans ce conte initiatique, qui aborde avec finesse et justesse, sans manichéisme et avec beaucoup de subtilités, les interrogations complexes du devenir-mère, du devenir-enfant.

Dans une langue baroque – baroque comme une perle dont l’irrégularité fait l’éclat –, tissée de banalité et de lyrisme, Marie Levavasseur nous invite à mesurer l’écart entre le bébé fantasmé et l’enfant né, à explorer la complexité de la parentalité – amour absolu et épuisement inextinguible, main à tenir et bride à lâcher, à arpenter le chemin ardu de la mère et le bel apprentissage de l’enfant – tous deux pérégrinant ensemble vers la maturité, à saisir les ombres et les lumières de ce qui se transmet, cadeaux parfois involontaires, « J’emmène avec moi ta fantaisie, la vie que tu m’as donnée, je te laisse tes peurs », dira l’enfant devenu grand.

« J’ai mis mes bottes de 7 lieues, mais nos cœurs restent bien accrochés »
dira-t-il encore.
Il y a de l’étrangeté et de la drôlerie, un peu de cruauté et beaucoup de tendresse dans ce spectacle singulier, un peu punk, souriant et doux, à voir en famille avec des enfants dès 8-9 ans.

Marie-Hélène Guérin

 


LES ENFANTS C’EST MOI
Un spectacle de la compagnie Les Oyates
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 3 mai 2026

écriture, mise en scène Marie Levavasseur | conseils dramaturgiques Mariette Navarro | assistanat à la mise en scène Fanny Chevallier | collaboration artistique Gaëlle Moquay | jeu Amélie Roman | musique, jeu Tim Fromont Placenti | marionnettes Julien Aillet | création lumière Hervé Gary | scénographie, construction Gaëlle Bouilly | construction Amaury Roussel, Sylvain Liagre | costumes, accessoires Mélanie Loisy
Photographies © Fabien Debrabandere

production Cie Tourneboulé, aujourd’hui Les Oyates / coproduction Culture Commune – scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, Le Grand Bleu – scène conventionnée « Art Enfance et Jeunesse » à Lille, Théâtre Durance – scène conventionnée « Art et création » à Château-Arnoux / Saint-Auban, FACM – Festival théâtral du Val d’Oise / soutiens Le Quai – CDN Angers-Pays de la Loire, Théâtre 71 – scène nationale de Malakoff, La Passerelle – scène nationale des Alpes du sud-Gap, L’Expansion artistique – Théâtre Charles Dullin à Grand-Quevilly, ville de Nanterre / remerciements La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt, Le Channel – scène nationale de Calais, Théâtre La Licorne – Dunkerque, Théâtre du Nord – centre dramatique national Lille-Tourcoing, Festival À Pas Contés – Dijon, Festival Momix – Kingersheim / avec la collaboration de metalu.net, chantier numérique de Métalu A Chahuter.

Après nous, les ruines : la fin du monde était hier

Au Théâtre Ouvert, théâtre grand ouvert aux écritures contemporaines, on entre en ce moment de plain-pied dans un après qui n’est pas loin d’être un aujourd’hui, dystopie jumelle à peine distordue de notre quotidien.
C’est le premier texte de Pierre Koestel, jeune et déjà prolifique dramaturge, a être publié aux Editions Tapuscrits – Théâtre Ouvert. Lauréat du Grand Prix de littérature dramatique Artcena en 2023, il a été mis en lecture par Mathieu Roy en 2022 (Maison Maria Casarès), avant que Lena Paugam ne s’en empare.

Après nous, les ruines. En fait, nous, marchant dans un monde en ruines.

Eva, Marissa, Manuel, Glenn, quatre ami.es de longue date, se retrouvent régulièrement pour pique-niquer dans un parc.
Un grand arbre couché, un accueillant gazon, des rochers moussus, des robes fleuries, un lac immobile, quelque chose qui pourrait être doux… et pourtant, une note chanterelle, comme une vibration électrique, une pénombre aussi malgré l’heure du déjeuner, une inquiétude flottent, malgré le printemps, malgré le plaisir.
Marissa et Manuel, couple jumeau de blondeur, de teint clair, de cheveu lisse, de haute taille et de silhouette élancée annoncent une jolie nouvelle, Marissa est enceinte; Eva l’artiste peintre à fleur de peau brûle d’inquiétude devant la dégradation de la nature par l’homme; Glenn parle de ses ultra-modernes amours, le sexe avec des partenaires de passage, les sentiments réservés à une inconnue au bout d’une connexion internet désincarnée…
Le pique-nique est joyeux et chamailleur, il est 14h27, on a savouré le gâteau fétiche de Manuel,
Temps ensoleillé – 24,2°C
Vent : 6km/h
Indice UV : 4
Qualité de l’air : bonne – peut-on lire en fond de scène sur un panneau – écrandeportable – fenêtre sur l’extérieur ou sur l’intérieur.
Une légère secousse sismique, ils en frémissent à peine.
Un rien, un tremblement, même pas une fêlure.
Le début de la fin du monde.

Le fantôme des accidents nucléaires de Fukushima et Tchernobyl hante ce récit, on y perçoit aussi des ombres de l’épisode du COVID, de sa menace invisible, de ses confinements. Pierre Koestel, en se colletant à cette question de la catastrophe, ne cherche pas l’apocalypse : il va plutôt creuser au fond des coeurs, explorer les infimes et profonds déplacements que provoque un drame dans les vies de ceux qui n’en meurent pas. Quelque part il y a eu une explosion, et c’est un autre récit, une autre tragédie : ici, il y a les particules radioactives, invisibles, là ou pas là, comment savoir, corrosives à bas bruit, à long terme, et l’in-quiétude. Qu’est-ce qui s’abîme, qu’est-ce qui est détruit, quand on ne meurt pas, qu’est-ce qui reste de l’avenir et du temps, des liens qu’on avait tissé, du passé et du futur ?
Au fil des saisons, les années passent, le petit groupe tente de perdurer, de maintenir la tradition du pique-nique au parc, les petits rituels, les gestes qu’on essaie de perpétuer, pour que le passé ne devienne pas qu’un souvenir, parce qu’il est difficile de renoncer à ce qui nous tenait ensemble. Ce moment partagé revient comme le refrain d’une ritournelle, mais se déforme, s’amenuise, la familiarité se gonfle de désarroi, l’entropie gagne du terrain.


L’écriture élégante de Pierre Kostel a une quotidienneté sans faux naturel, qui se laisse traverser par un humour parfois léger, parfois grinçant, par la poésie paradoxale des flashs infos en voix off, par le lyrisme d’une émotion qui déborde. Avec subtilité elle joue des continuités et des ruptures, elle manifeste le temps qui passe, dans ce qu’il a de cyclique, ses retours et répétitions, et dans la linéarité de sa fuite inexorable.
Le bel espace conçu par Clara Georges Sartorio lui aussi manifeste le temps dans sa permanence et son délitement, toujours présent mais se dégradant de saison en saison. Il est habité d’une riche matière sonore, presque cinématographique, qui compose un autre paysage superposé à celui qu’on voit : à l’instar de la très intéressante création lumière, elle vient parfois renforcer le récit mais souvent, et c’est vraiment réussi et délicat, elle s’en décale, le précède ou en apporte au jour une facette lointaine, ou silencieuse.
Les quatre interprètes, Esther Armengol Touzi, Ramo Jalilyan, Charlotte Leroy, Paolo Malassis, récemment diplômés de l’École du Théâtre national de Bretagne, sont jeunes, sont beaux, sont fragiles et talentueux. Ils donnent à leurs personnages une grâce mobile et fervente comme une flamme au vent. Lena Paugam leur a composé une mise en scène très graphique, presque chorégraphique, où leurs corps, dans leurs mouvements mais aussi la précision de leurs rapports, des distances entre eux, écrivent dans l’espace se qu’ils ne disent pas.

Automne
12 h 25 – Couvert re nuageuse pa tielle – 26,2 °C
Vent : 9 km/h
Indi UV : 7
Qualit de l’air :

14 h 00 – C uvert re nuag se pa tiel – 25,0°C
nt : 9 k
I dic UV :
Qu lit de l’air

Été
Hiver

Les mots manquent pour raconter la vie nouvelle, la vie de la fin du monde, les lettres s’effacent sur l’écran de téléphone, on retrouve le coin du pique-nique mais on met des bâches sous la nappe, on s’assoit sur des sacs pour ne pas toucher le sol, gestes nouveaux mais déjà intégrés au corps, dérisoires protections. La pelouse se débine, les décontaminateurs passent en combinaison anti-radiation, les flashs info mélangent fake news, théories du complot, informations alarmantes et résultats du match de foot, les ami.es et amours se dispersent, les bonheurs doivent aller s’arracher avec les dents. La fable est sombre, mais, au milieu du gel et de l’absence, il y a des humain.es qui restent debout. Et la vie persiste. Malgré. Tout.

Il y a dans cette pièce au romantisme sombre mais pugnace comme une candeur mais aussi une fougue adolescentes, quelque chose d’une jeunesse désorientée, d’un espoir déchiré, la trajectoire d’une dévastation. Un beau geste théâtral, très actuel, sensible et poignant.

Marie-Hélène Guérin

 

APRÈS NOUS, LES RUINES
Un spectacle de la Compagnie Alexandre
Au Théâtre Ouvert du 30 mars au 11 avril 2026 – À partir de 13 ans – Durée : 2h
Texte Pierre Koestel (Éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit)
Mise en scène Lena Paugam
Avec Esther Armengol Touzi, Ramo Jalilyan, Charlotte Leroy, Paolo Malassis
Scénographie Clara Georges Sartorio | Accompagnement choréographique Olga Dukhovna | Création sonore Lucas Lelièvre | Création vidéo Katell Paugam | Création lumières Jennifer Montesantos | Accessoires, costumes Jessica Buresi | Construction du décor Ateliers Artefab – Yann Chollet, Floriane Benetti | Régie générale Damien Farelly | Stage assistanat à la mise en scène Ismaël Hamoudi-Cordier | Régie lumières Solen Monot | Régie son Théo Cardoso, Félix Mirabel | Régie plateau Arthur Michel
Photos © Christophe Raynaud de Lage

À voir en tournée :
le 28 avril : La Lucarne, Arradon, avec les Scènes du Golfe
du 24 au 28 novembre : Théâtre National de Bretagne, Rennes, dans le cadre du Festival du TNB
le 1er décembre : L’Archipel, Fouesnant
les 15 et 16 décembre : Théâtre du Pays de Morlaix

Production Compagnie Alexandre
Coproduction Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines ; Les Scènes du Golfe – Théâtres de Vannes & Arradon ; Théâtre du Pays de Morlaix ; l’Archipel, pôle d’action culturelle de la Ville de Fouesnant-les Glénan, Scène de territoire de Bretagne pour le Théâtre
Avec la participation du fonds de soutien à l’insertion professionnelle de l’école du TNB

Après nous, les ruines est publié aux éditions Théâtre Ouvert | Tapuscrit. Il est lauréat du Grand Prix de littérature Dramatique Artcena 2023. La Compagnie Alexandre est conventionnée par la DRAC Bretagne et la Région Bretagne. Elle est associée aux Scènes du Golfe – Théâtres de Vannes et Arradon, au Théâtre de Lorient – Centre dramatique national et à la Comédie de Béthune – Centre dramatique national.

Dans ma cuisine, un désert ? : danse, théâtre et cirque fusionnent pour un spectacle solaire et sensible sur l’eau

Les frères chorégraphes Christian et François Ben Aïm croisent leur talent à celui de l’autrice Mariette Navarro pour cette oeuvre dansée-jouée. Avec Dans ma cuisine, un désert ?, ils continuent d’adresser à l‘enfance leur réflexion sur l’écologie. En 2013 La Forêt ébouriffée et en 2018 Mirages – les âmes boréales emmenaient le jeune public dans des mondes arboricoles ou glaciaires. Aujourd’hui, c’est l’eau qui irrigue cette nouvelle pièce.

C’est l’eau petite goutte berceau de vie, l’eau comme élément fondateur nos corps et de notre planète bleue qui parcourt ce spectacle, mais aussi l’eau anthropocène, vénérée et maltraitée par les humains, ressource fragilisée devenue enjeu géopolitique et capitaliste.
Le sujet est vaste et complexe, mais les frères Ben Aïm et Mariette Navarro en ont fait une oeuvre sensible, à portée de jeune public. Mots, danses, acrobaties font poésie et sens pour raconter-montrer cette eau vitale et vivante, cet objet physique et mental hautement politique, hautement poétique.

La cage de scène des Plateaux sauvages est à nu, une grande table au fond, à l’avant-scène une colonne de bois clair portant robinetterie, et au centre un vaste espace de jeu. Elle et lui, vêtements androgynes couleur d’automne et de fruits mûrs, de cerise et de citron, sont grands et fins comme roseau, souples comme anguille. Leur danse un peu circassienne, portée par la superbe composition de Patrick de Oliviera, enveloppante, au remarquable pouvoir d’évocation, est tout en mouvements fluides, ondulants comme rivière.

Ils guettent l’eau au robinet « Toujours rien ? – non, pas d’eau, regarde, ma peau est sèche comme une terre craquelée, sèche comme un morceau d’argile oublié, comme la terre et l’océan divorcés »

De la douche couleront du sable, de la fumée, des grondements d’orage.

Les souvenirs s’épanchent, douce mémoire qui remonte si loin et si proche.
« Est-ce que tu te souviens dans l’eau coulait ? La première goutte sur la terre, comme ça s’infiltrait jusqu’aux racines. »
Ils sont très aériens, acrobates et rayons de soleil.
« Tu te souviens de la nage ? De la carapace d’eau contre la brûlure du soleil ? Tu te souviens du ventre de maman, son eau tiède et sucrée, son balancement ? »
Dans un beau pas de deux, elle et lui sont portant.es et porté.es, pieds nus légers comme des plumes.
Une goutte d’eau avalée circule d’un corps à l’autre et les agite drôlement de l’intérieur, Louise Hardouin et Jules Sadoughi se font clowns et algues dans le courant, les yeux des petits spectateurs pétillent de plaisir.

Texte et gestes se complètent, se répondent et se révèlent, pour rendre perceptible l’eau du monde, de nos corps et de nos esprits. Salti et glissandi, bref tango et taqueneries – Christian et François Ben Aïm ont composé une grammaire de souplesse et de rebonds, un vocabulaires de sourires, de volutes, ondulations et tourbillons. Et Mariette Navarro a offert aux interprètes une langue joueuse, pleine d’humour, qui ouvre la porte à l’imaginaire, et pour autant explore les enjeux avec clarté.

Un verre d’eau enfin ! « – C’est mon eau. – C’est ton eau ? – Oui, c’est mon verre. – Ça va pas, il met un pronom possessif au mot « eau » ! L’eau, ça n’appartient pas. Ou alors, je te la vends. »
Dans ma cuisine, un désert ? raconte aussi bien sûr, on l’entend dans le titre, l’eau devenue rare, eau qui n’appartient plus à tous, mais qu’on traque, qu’on s’approprie, qu’on monnaye, qu’on vole. Les notes de piano, claps de main et guitares chaleureuses font place à une clarinette nerveuse, des percus sombres, des violons hachés hachant, la complicité du duo fait place à la confrontation. Les auteurs et autrice ont tenu à faire ressentir, à donner parole, forme et mouvement à cette crise de l’eau et ce qu’en font les humains.
Pourtant, sur une rythmique de battements de coeur, dans un tournoiement de soufi, sous les belles lumières sensuelles et précises signées Laurent Patissier, c’est la force intrinsèque de cet élément, c’est la puissance de la vie qui emporte.
Et les spectateurs grands et petits applaudissent avec enthousiasme, repartant la conscience un peu éclairée et l’âme émerveillée de ce spectacle joyeux et solaire, qui invite à se sentir « vaste comme l’océan ».

Marie-Hélène Guérin

 

DANS MA CUISINE, UN DÉSERT ?
Un spectacle de la compagnie CFB 451
À voir – dès 6 ans- aux Plateaux sauvages jusqu’au 21 février
Avec Louise Hardouin et Jules Sadoughi
Chorégraphie Christian et François Ben Aïm
Écriture et dramaturgie Mariette Navarro
Création musicale Patrick de Oliveira | Création lumières Laurent Patissier | Création costumes Aurore Thibout
Régie générale Stéphane Holvêque
Remerciements à Toma Roche et Maxime Segher
Photos © Patrick Berger

À voir :
Du 13 Fév 2026 au 21 Fév 2026 – Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
Du 12 au 14 Mars 2026 – L’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne (95)
Les 29 et 30 Mars 2026 – Le Figuier Blanc, Argenteuil (95)
Le 26 Avril 2026 – Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (69)
Les 28 et 29 Mai 2026 – Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93)

Coproductions L’Odyssée – Scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » de Périgueux (24), Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50), Le Figuier Blanc d’Argenteuil (95), Fondation Royaumont (95), Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec (93)
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages de Paris (75)
Accueil en résidence de création Théâtre Jacques Carat de Cachan (94), L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard (77), Monastère de Saorge – Centre des Monuments Nationaux (06)
Soutiens SPEDIDAM, Région Île-de-France, Ville de Paris
Mise à disposition de studio Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national (75), Les Tréteaux de France – Centre dramatique national