À l’air libre : un seul-en-scène plein de fantaisie

Dans la jolie petite salle intimiste de pierres et de bois clair du Théâtre du Temps, patientent un prie-velours vêtu de velours rouge, un cintre, et une petite bouteille d’eau. Trois accessoires qui suffiront à Laurent Balaÿ pour meubler la scène de son nouveau spectacle « À l’air libre »

Après avoir promené pendant quelques années son précédent seul-en-scène « De l’air » sur les routes de France – de salles parisiennes en festival ou en tournée, Laurent Balaÿ est de retour avec un bondissant « À l’air libre ». Dans « De l’air » il évoquait son itinéraire de comédien, aujourd’hui il parcourt les rencontres religieuses ou spirituelles qui ont émaillé sa vie de catho un brin farfelu.
Ce bon chrétien honnêtement baptisé va nous faire rencontrer tout un petit monde gentiment fêlé, des évangélistes surinvestis, un néo-prêtre qui fait la quête des likes sur TikTok, un curé venu d’Afrique avec un franc-parler à toute épreuve, des fidèles énamourées, un pique-assiette collé au buffet au pot de la paroisse, une bande de kynergistes bucoliques qui tenteront de lui réaligner le centre énergétique par des câlins sylvestres…
De bains vibratoires en forêt en confession 2.0, de voyage pour célibataires chrétiens en quizz TV catho, Laurent Balaÿ brosse un tableau tonique du milieu catho contemporain, qu’il caricature avec beaucoup de tendresse.
Avec une énergie malicieuse, des jeux de mots et des boutades, du mime et quelques pas de danse, des cascades d’anecdotes réelles ou fantaisistes, des airs pop et de la musique de cinéma muet, Laurent Balaÿ, agile et pétillant, offre un spectacle modeste, sincère et souriant.

À L’AIR LIBRE
Au Théâtre du temps
Un spectacle écrit et interprété par Laurent Balaÿ
Mise en scène Natalie Stadelmann
Photo © Yvan Teulé

Production Moriyya Théâtre

Katte : du talent et des alexandrins pour les tragiques amours du Prince de Prusse

Katte ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse, relate en 1730 et en alexandrins, l’histoire d’amour tragique entre le prince Frédéric II de Prusse et le jeune officier Hans-Hermann Von Katte. Frédéric, futur roi, âgé de dix-sept ans, est un être plein de vie, érudit et sensible. Il partage avec sa sœur et sa mère sa passion pour les arts et la littérature. Il danse, chante et cite Voltaire. Frédéric est de son siècle, celui des lumières ! Celui des philosophes Français et d’un universalisme en construction. Il est également de son âge ! Celui de l’adolescence, celui de tous les possibles, de toutes les audaces. Celui des choix et des découvertes. Frédéric préfigure les grands héros romantiques qui peupleront un autre siècle, le prochain. Son père, le roi Frédéric-Guillaume appartient à une autre époque. Celle d’avant. Frédéric-Guillaume est un monarque brutal, militaire, absolu. Il tyrannise sa famille autant que ses sujets et reste pétrifié d’incompréhension devant la liberté d’esprit de ses enfants et de son épouse. Lorsque ce roi despotique, surnommé le « roi sergent », découvre la passion amoureuse qu’entretient le prince son fils avec l’officier Katte, sa colère se transforme en rage et sa brutalité en cruauté. Dès lors, le père tout puissant usera, malgré les suppliques de sa femme, malgré les larmes de sa fille, malgré l’avis de ses conseillers et les requêtes de ses soldats, de la plus cruelle barbarie pour disloquer les passions réprouvées du fils. Dès lors, deux rapports au monde, deux visions de la vie, deux conceptions du sensible, se font face et se percutent.
 

 
Ecrire une tragédie en vers en 2026 exige de l’audace et du talent. Jean-Marie Besset ne manque ni de l’une ni de l’autre. Son texte est d’une ampleur qui tient du miracle à l’heure où les productions théâtrales se tournent plus immédiatement vers des récits ciselés, rapides, « efficaces »… Avec Katte ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse, l’ambition littéraire forme la base même de la création théâtrale, le souffle nécessaire au développement du récit. Une langue essentielle, terreau de l’éclosion des sentiments et des sensations.

De l’audace et du talent, il en faut également pour mettre en scène cette œuvre. Frédérique Lazarini nous révèle dans un geste théâtral puissant et poétique qu’elle en est pétrie. Tout dans sa mise en scène est au service et à la hauteur du texte. Sa scénographie est de toute beauté. Une immense toile peinte abstraite tendue en fond de scène devant le magnifique mur de pierres du théâtre de l’épée de Bois, nous évoque tour à tour les paysages prussiens, l’incertitude d’un soir qui tombe, les feux d’un jour nouveau, les tapisseries chatoyantes d’une chambre, l’austérité d’une geôle… Un long et magnifique paravent se divise en deux éléments de décors qui figurent les lieux successifs du récit. Tout est beau, minutieux, précis, mis en valeur par une création lumière à la hauteur de l’exigence esthétique de l’ensemble.
Le texte et la mise en scène impressionnent tant ils révèlent profondément ce « foudroyant manifeste de la liberté d’aimer ». Les acteurs, tous les acteurs, impressionnent également. Odile Cohen passe de la mère aimante et joyeuse à la reine soumise et stratège avec maestria. Marion Lahmer enchante en sœur espiègle et émeut en fille déchirée. Thomas Paulos, impeccable, apporte sa pierre à l’édifice inébranlable de l’autorité royale. Stéphane Valensi excelle en ministre rusé. Philippe Girard, campe un roi cruel et dépassé, tour à tour minable et féroce, grand chef et petit homme. Monumental ! Tom Mercier enveloppe l’irrésistible Katte de sa sensibilité d’homme et de sa puissance de soldat. Nemo Schiffman enchanteur et bouleversant, ange aux ailes coupées, enfant au cœur brisé, offre sa virtuosité lumineuse au jeune Frédéric II.

Audace et talent, oui c’est bien de cela dont il s’agit.

 


 

KATTE, ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse
au Théâtre de l’Epée de bois jusqu’au 8 mars 2026
Une tragédie en vers de Jean-Marie Besset
Mise en scène de Frédérique Lazarini
Avec Tom Mercier (l’officier von Katte), Philippe Girard (le Roi), Nemo Schiffman (le Prince Frédéric), Odile Cohen (la Reine), Marion Lahmer (la Princesse Mine), Stéphane Valensi (le ministre Seckendorff, un garde), Thomas Paulos (le Pasteur Mühler, un garde)
Scénographie Régis de Martrin Donos | Lumière Didier Brun | Costumes supervisés par Jean-Marie Besset | Création des robes des femmes Emmanuel Courau | Réalisation des costumes Laurence Cucchiarini | Son François Peyrony
Photos © Marc Ginot

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes : retrouver son âme de sale gosse

Avec audace et panache, Wajdi Mouawad a choisi de boucler la boucle en concluant son exercice à la tête du Théâtre de la Colline par une œuvre de prime jeunesse, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.

Pour situer rapidement l’action : les Protagoras apitoyés par l’errance de leurs voisins les Philisit-Ralestine qu’un coup du sort avait jetés à la rue les ont accueillis chez eux. Les années passent, les Philisti-Ralestine ont pris leurs aises et ne veulent plus partir, d’autant que les Protagoras ont le plus bel appartement de l’immeuble, ni trop froid en hiver ni trop chaud en été, celui avec la fenêtre qui donne sur la mer, tel un Liban miniature largement ouvert du la mer.
Le fils Willy à bout de nerf s’enferme dans les toilettes, bien décidé à n’en sortir que lorsque Marguerite Coteaux la fille de ses rêves viendra le rejoindre et que les intrus auront débarrassé le plancher.

On croit entendre, aujourd’hui, le conflit israélo palestinien, dans ces histoires de voisinages voraces, mais l’écriture faisait écho au conflit, dans les années 1975-1990, entre les communautés chrétiennes, donc Mouawad est issu, et les communautés palestiniennes entrées au Liban après la création d’Israël. Wajdi Mouawad avait 19 ans quand il a écrit Willy Protagoras…, sa famille avait quitté le Liban et son chaos depuis plusieurs années déjà, il vivait dans un Québec que, môme impétueux, jeune artiste bouillonnant, il trouvait bien trop lisse, bien trop obsédé par le propre. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, c’était une façon gamine, brouillonne et furieuse de jeter sur le papier sa colère d’ado, sa soif de liberté, de création, de parler aussi d’où il venait, c’est à dire à la fois de l’exil, et de la terre d’origine, le Liban.

Un lever de rideau « à l’ancienne » signe la théâtralité assumée du geste, à l’instar des astucieux costumes, comme crayonnés.
Se dévoile un haut mur percé de fenêtres, de grincements de volets et de gueules de déterrés. Orage et cris de corbacs, c’est une réjouissante symphonie de pérorages-commérages-médisances, dans une furie millimétrée qui a quelque chose d’extrêmement baroque avec ses maquillages terreux, sa gestuelle très chorégraphiée, sa rythmique exacerbée.

La petite communauté applaudit ou se désole du déménagement de Nelly (charismatique Nelly Lawson), la sœur de Willy, qui préfère fuir sa famille plutôt que supporter un jour de plus les intrus, et décarre, mine renfrognée et piano sur le dos.
À chacun sa liberté, à Nelly celle de partir, celle de l’ailleurs, à Willy celle de rester, celle du refuge.
Nelly part, la façade s’envole dans les cintres, la scénographie aura cette ampleur, les beaux murs de bois blonds aux découpes oniriques entre envol d’oiseaux et déchirures seront déplacés en de grands mouvements fluides comme des mouvements de caméra, espace et récit recomposés de scènes en scènes.

Nous entrons là de plain-pied dans l’appartement, dans le cœur du problème. Willy (Micha Lescot, fiévreux, impeccable comme l’ensemble de la distribution), fils de la famille Protagoras, grand ado plus enfant pas encore adulte, est bien décidé à camper dans ses water-closets, parce qu’il revendique son espace à lui, et aussi parce qu’il compte bien faire chier tout ce petit monde qui l’emmerde. Au sens figuré comme littéral. Alors il faudra laisser passer le cap du stade sadique anal, l’éruption scato – ou s’en marrer de bon coeur, selon affinités. Et une fois régler l’épineuse question de quand et où faire ses besoins, on peut parler d’autre chose : comme souvent chez Mouawad, de la famille comme champ de bataille, et aussi de la force performative de la création, de l’acte de peindre (qu’on retrouvait dans Seuls), du sentiment d’appartenance à un territoire, des rêves trop grands ou trop petits, de la peur, de la prédation, de la mort, de la jeunesse, de l’amour.

Les personnages ont de beaux noms novariniens, Maxime Louisaire, Tristan Bienvenu, Jane Jarry, Catherine Octobre, Naïmé Philisti-Ralestine, Astrid Machin, qu’on écoute comme une mélodie. C’est d’ailleurs un spectacle très musical, de chorals et de solos, de rythmes et de mélopées; la bande-son, diégétique et extradiégétique, y est un pan de décor, presque un protagoniste. Musique jouée sur scène, bruits de nature ou d’objets, amplification de sons ou de distorsion de voix, chansons a capella, oud ou guitare électrique (magique présence du musicien M’hamed El Menjra), l’univers sonore est dense, riche, stimulant.

Un peu trop de rebondissements, des vengeance et des disparitions, un arroseur arrosé, alourdissent le ventre du spectacle, mais le plateau s’épure, le geste et le propos se resserre.

Dans une belle langue sale, crue, lyrique et poétique, avec une réjouissante magique grande troupe de 19 comédiens, Wajdi Mouawad livre un chant de la jeunesse, sombre mais pugnace, entre nihilisme et fureur de vivre, un cri d’amour aux enflammés, aux enfiévrés, à ceux qui veulent sauver leur insouciance, l’amitié, qui – contre l’enfermement, contre la société, contre le désespoir – choisissent la résistance et la liberté – de bouger, de créer, d’aimer et de s’envoler.

Reprendre Willy Protagoras… pour clore une époque :
une façon de finir par un début, de laisser le dernier mot au vilain gamin, à la jeunesse, à l’irrévérence, à la fougue.

Marie-Hélène Guérin

 

WILLY PROTAGORAS ENFERMÉ DANS LES TOILETTES
Au Théâtre de la Colline jusqu’au 8 mars 2026
Texte et mise en scène Wajdi Mouawad
Avec Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard et Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel de la Jeune troupe de La Colline et le musicien M’hamed El Menjra
dramaturgie Charlotte Farcet | assistanat à la mise en scène Valérie Nègre | scénographie Emmanuel Clolus | lumières Éric Champoux | composition musicale Pascal Sangla | son Sylvère Caton et Michel Maurer | costumes Emmanuelle Thomas assistée d’Anne-Emmanuelle Pradier | maquillages et coiffures Cécile Kretschmar assistée de Mélodie Ras | suivi de texte Dena Pougnaud | fabrication des accessoires et décor ateliers de La Colline
Photos © Simon Gosselin

Production La Colline – théâtre national
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet

Une première version du spectacle a été créée le 26 mai 1998 dans le cadre du Quatrième carrefour international de théâtre de Québec.

Notre histoire (se répète) : réjouissant manuel d’anti-manichéisme

En 2019, Jana Klein et Stéphane Schoukroun se lançaient à quatre mains dans Notre histoire. Lui, le Français juif de gauche d’origine algérienne, elle la Française d’origine allemande, lui au grand-père tailleur sur bois, elle au grand-père paternel sous-officier de la Wermacht et au grand-père maternel tchèque résistant et tzigane. Notre histoire, pour pouvoir transmettre à leur fille, 9 ans alors, leur histoire familiale, ses identités multiples, et la Shoah; puisque la Shoah est imbriquée à leurs familles, et qu’ils préféraient offrir à leur fille leurs mots à eux pour raconter leur histoire à eux.
Et puis cette année, le Théâtre de la Concorde a invité le couple à reprendre Notre histoire. Mais la fillette est devenue une grande ado, le couple n’a plus la fraîcheur de la jeunesse, et le monde, qui va de bouleversements en bouleversements, s’est, pour Stéphane et Jana comme pour beaucoup d’autres, retourné comme un gant aux lendemains d’un sanglant 7 octobre 2023.

Dès lors, puisque tout a changé, comment reprendre ?

Réactivant les bornes Alexia et Siri à qui ils avaient confié la mémoire de leur spectacle, soulevant les draps qui recouvrent les cantines métalliques pour ranimer petit à petit le décor, en extraire lustre à pampilles, verres à vodka et souvenirs, Jana et Stéphane vont remettre en jeu Notre histoire.

Pas besoin d’avoir vu Notre histoire (c’est mon cas, je l’avais manqué) pour suivre Jana et Stéphane dans les méandres de leur déconstruction-reconstruction : Notre histoire (se répète) est un spectacle en soi. Les bribes du spectacle précédent qui le nourrissent suffisent à saisir le travail de recréation qu’effectuent le duo.

Il y a de la drôlerie dans cette Histoire : l’apparition de la grand-mère de Jana, est irrésistible, blonde glamour, « lilimarlen » au franc-parler qui, enjambant les décennies sans ménagement, gratte « le nombril sale de l’Histoire » d’un air dégagé en sirotant une liqueur sucrée dans un verre en cristal, les duettistes numériques Alexia et Siri se prennent pour des metteurs en scène, font de la direction d’acteur et du coaching personnel et les artistes se chamaillent comme des mômes.
Et cette légèreté aère la densité des questionnements qui sous-tendent cette Histoire ((qui) se répète).

« Qu’est-ce qui reste de notre spectacle, qu’est-ce qui reste de notre amour », qu’est-ce qu’il reste de l’image qu’ils ont d’eux-même, de l’image qu’ils pensent que l’autre à d’eux, qu’est-ce qu’il reste de leur complicité, qu’est-ce qu’il reste de leur rapport aux autres ? Peut-on continuer à se présenter comme juif devant une classe de collégiens de banlieue parisienne avec qui on va faire un atelier, a-t-on le droit de ne pas être engagé ? La politique peut-elle fragiliser l’amour, comment garder l’esprit serein quand votre religion vous relie à des exactions, quelque part à la lisière du Moyen-Orient ?

Jana et Stéphane remontent le courant vers la source, parlent/partent du pays du père, du pays de la mère, trinquent avec les fantômes pour chercher comment perpétuer leur(s) identité(s). Eux qui sont tombés amoureux par delà le chaos de l’Histoire, par delà l’incompatibilité de leurs origines, se retrouvent, fluctuat nec mergitur, secoués dans le tourbillon d’une actualité brûlante.

Avec ce spectacle, ils témoignent à deux voix de la complexité des êtres et des relations, de la porosité du couple au monde, du caractère politique de l’intimité. Dans une société d’où parfois la nuance semble bannie, c’est une réjouissante bataille contre le manichéisme, un vigoureux appel à accepter la contradiction, le flou, l’altérité. Et si le propos, aiguisé, est hautement sociologique et profondément personnel, c’est aussi une vraie proposition théâtrale que cette Histoire (se répète). L’écriture de Jana Klein vagabonde entre des dialogues du quotidien très concrets et une langue poétique, intègre des archives, joue des registres. La création visuelle et sonore est très soignée, tout en mouvements. Dans des lumières précise et élégantes, le décor change de forme au fil du spectacle, la vidéo s’y immisce avec subtilité, la sonorisation des voix ou les airs pop apporte une jolie matière, un grain auditif, comme on dit d’un grain sur une photo. Et Jana et Stéphane, qui ont conçu et mis en scène à quatre main ce spectacle, jouent juste, jouent vrai et jouent vivant.

Jana et Stéphane évoquent le Tikoun Olam, la réparation du monde que professe le judaïsme. Cette Histoire (se répète) est sans nul doute une esquisse de réparation du monde, un kintsugi qui tente d’apporter de la beauté à une fêlure. Ils ont su faire d’un questionnement sur des fragilités un spectacle puissant.

Marie-Hélène Guérin

 

NOTRE HISTOIRE (SE RÉPÈTE)
Vu le 23 janvier en avant-première à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Tout public à partir de 14 ans
Conception, dramaturgie, mise en scène : Jana Klein & Stéphane Schoukroun
Texte Jana Klein
Avec Jana Klein, Stéphane Schoukroun
et les voix de Vanessa Bettane et Baptiste Febvre
Collaboration artistique Baptiste Febvre | Conception lumière et vidéo Loris Gemignani | Scénographie Margaux Folléa | Création musicale et sonore Pierre Fruchard | Création vidéo Frédérique Ribis | Création costumes Séverine Thiébault | Régie son Paul Buche | Régie générale Maëlle Payonne | Administration de production Clara Duverne | Visuels © Lucie Jean
Photos © Christophe Raynaud de Lage

À VOIR À PARIS ET EN ÎL-DE-FRANCE
Les 23 et 24 janvier 2026 (vendredi à 20h et samedi à 17h) : Avant-premières à Lilas en Scène, Les Lilas (93)
Du 3 au 14 février 2026 à 20h : création au Théâtre de la Concorde à Paris (75)
Le 11 mars 2026 au Théâtre Jacques Carat à Cachan (94)
Les 17, 19 et 20 mars 2026 au Musée national de l’histoire de l’immigration dans le cadre du Grand Festival (17 mars et 19 mars à 14h30 : représentation scolaire, vendredi 20 mars à 20h : représentation tout public en soirée)


Production Cie (S)-Vrai
Soutiens DRAC Île-de-France, EPT Grand-Orly Seine Bièvre, DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine-anti-LGBT), Fondation pour la Mémoire de la Shoah, Fondation Humanités, Digital et Numérique
Coproduction Théâtre de la Concorde, Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre
Accueil en résidence Théâtre du Fil de l’eau à Pantin, Lilas en Scène
La compagnie (S)-Vrai est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France, par la Région Île-de-France. Elle est en résidence sur le territoire de Grand-Orly Seine Bièvre (2024-2028).
Le texte de Notre histoire (se répète) sera publié chez Esse que Éditions au second semestre 2026.

Le processus de création s’adosse à une série d’ateliers dans plusieurs lycées du 91, menés en partenariat avec Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre et la région Île-de-France. Ces ateliers permettent à la compagnie d’appuyer l’écriture du spectacle sur un dialogue approfondi avec 160 adolescent.e.s de banlieue parisienne.

5 secondes : un seul-en-scène pudique et flamboyant

« personne n’a remarqué que celle qui est sortie sous les regards
furieux et celle qui est remontée tout de suite après, c’était la même,
avec la seule différence que ses deux mains étaient vides et qu’au lieu
des cris, elle était pleine de silence. Du silence partout, à l’intérieur
d’elle, autour d’elle, un silence comme après une catastrophe »

5 secondes, c’est le temps qui sépare l’annonce de la fermeture des portes dans le RER, et leur fermeture.
5 secondes, c’est le temps qui suffit à changer des vies.

Au sol un cercle blanc, au centre un petit clavecin anguleux, comme une petite arène, un rond de lumière de théâtre. Dans cet espace à la fois contraint et sans limite, va se jouer un moment-clé, et son déploiement dans l’hier et le demain, et l’à-venir.

Catherine Benhamou s’est inspiré d’un fait divers – une fraction de réel, une bribe de vie. Dans le RER, un jour de fatigue, un jour comme tous les autres jours, une femme a déposé son nourrisson entre les mains du jeune homme qui était là, juste là, celui qui a tendu les bras pour l’aider, elle empêtrée avec sa poussette, avec son bébé qui pleure, l’aider à sortir de la rame. Et un jour de dépit, de désespoir, un jour d’épuisement, pendant les 5 secondes de la fermeture des portes, une femme qui avait déposé son enfant entre les mains d’un inconnu, une femme défaite a fait un pas en arrière, et est remontée dans le RER. Et les portes se sont refermées, et un autre temps s’est ouvert, celui pendant lequel le jeune homme allait avoir cet enfant dans les bras, et pendant lequel la mère allait avoir du vide dans ses bras.

On entre dans ce geste par son dénouement provisoire, son « heureux dénouement », délivrés d’un suspens qui aurait pu corrompre l’ampleur émotionnelle de la performance par une inutile dramatisation.
C’est le jeune homme qui va porter cette histoire, lui qui a reçu l’enfant dans ses bras. Lui qui traînait ses jours, traînait ses nuits, volets clos, vague solitude d’un jeune adulte qui vit chez sa mère, fait « du son » casque sur les oreilles, cerveau embrumé de haschich et de techno, ultra-moderne hikkikomori. Et ce jour-là, un besoin de forêt, un besoin de racines et d’oxygène, le jeune homme ouvre ses volets, sort, prend le RER, le même que la mère et le bébé.

Maxime Taffanel – seul en scène, voix basse, douce et posée, fringues streetwear, ongles vernis de sombre, pieds nus, corps solide, ancré, pour l’instant statique mais animé d’un souffle, parcouru de menus mouvements qui accompagnent sa parole comme un frémissement de muscles, comme une danse minuscule des mains, des épaules – s’adresse au bambin, et à nous.
Pour le bambin, et pour nous, il chemine de lui à l’enfant, de ses souvenirs à ses rêves, et lui tisse un lien de mots et d’histoires, lui raconte sa maman, le juge, la foule du métro, mais aussi ses proches à lui, sa mère haute en couleur, son père jumeau dans son absence de celui du petit, sa psy.

Dans un espace unique se métamorphosant du seul jeu des lumières, Maxime Taffanel tel un conteur ancestral, tel un parent le soir à l’heure des histoires, fait surgir tout un monde de gestes et de pensées, toute une galerie de personnages.
Quelques accessoires suffisent, un manteau bleu, une poupée grandeur nature, une poussette jouet, des escarpins argent, qu’il anime en chaman, en marionnettiste magicien, y insufflant une autre vie que la sienne d’un léger changement de ton, d’une gestuelle précise.
Quelques accessoires, et la puissance du magnifique texte de Catherine Benhamou, qui déboule comme une rivière, fluide, rapide, avec des accélérations et des accalmies, des silences et des escapades, au gré des ondulations et bifurcations du monologue intérieur dont le flot est bousculé par le récit du procès, l’invention de l’errance de la mère, par une échappée dansée en un krump souple et fiévreux, par la narration d’un conte pour endormir le bambin…

C’est une histoire d’impuissances,
Une histoire de femmes et d’hommes aussi, de ce qu’on attend des femmes et des hommes,
Une histoire de pères qui partent et de mères qui restent,
Une histoire d’individus dans la foule aveugle, une histoire d’anges qui cherchent refuge
Une histoire d’abandon et de ressaisissement (au sens propre comme figuré),
Une histoire de rencontre, une histoire d’échos entre deux enfances

La mise en scène d’Hélène Soulié est compacte, resserrée, sans esbroufe, idéal écrin pour la puissante incarnation de Maxime Taffanel, subtil et charnel et pour la force de la langue, poétique, rythmique et concrète de Catherine Benhamou; la création lumière (Juliette Besançon) précise, aiguë, structure l’espace et en modifie la densité; l’univers sonore (Jean-Christophe Sirven) mêle notes aigrelettes du clavecin et sons électro, d’une basse continue qui progressivement s’étoffe, hypnotique et prenante; l’intelligente création visuelle (Emmanuelle Debeusscher à la scénographie, Pétronille Salomé aux costumes) crée des moments d’une grande beauté, parfois teintés d’étrangeté, presque de fantasmagorie : le masque de maille manifestant un temps la mère du petit en fait un être dé-figuré, au visage reconstruit, la mère du jeune homme a des allures baroques de reine d’opéra et son père est un loup, la poussette trop petite contraint l’interprète à se pencher exagérément – petites distorsions presque lynchéennes qui abolissent le réalisme pour laisser plus de place encore à la vérité.

Il y a aussi beaucoup de légèreté dans le texte comme dans l’interprétation, on y rit et sourit souvent, éloignant toute tentation de pathos pour laisser la place à une rare émotion, intense, complexe et délicate.
De ce spectacle, qui interroge la force des faibles, qui questionne aussi la maternité, la masculinité, la structure familiale, qui use de masques pour mieux dévoiler les âmes, de ce spectacle pudique, flamboyant, doux et vibrant, où circule une grande empathie pour ces êtres bousculés, on gardera le coeur battant et un souvenir tenace.

Marie-Hélène Guérin

 

5 SECONDES
Un spectacle de la compagnie EXIT
Aux Plateaux sauvages du 19 au 31 janvier 2026
Mise en scène Hélène Soulié
Texte Catherine Benhamou
Avec Maxime Taffanel
Assistanat à la mise en scène Lenka Luptakova | Scénographie Emmanuelle Debeusscher et Hélène Soulié | Création lumière Juliette Besançon | Composition musicale Jean-Christophe Sirven | Costumes Pétronille Salomé | Construction décor et marionnette Emmanuelle Debeusscher | Regards extérieurs Morgane Peters (marionnette) & Chloé Bégou | Régie générale Marion Koechlin

Production EXIT | Coproduction et soutien Les Plateaux Sauvages, Théâtre Public de Montreuil – CDN,
Théâtre Charles-Dullin – Grand Quevilly, Théâtre Jérôme Savary – Villeneuve-lès-Maguelone
et Théâtre Jacques Cœur – Ville De Lattes | Coréalisation Les Plateaux Sauvages | Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages | Avec le soutien de la DRAC Occitanie au titre des compagnies conventionnées, d’ARTCENA, de la Ville de Montpellier et du dispositif Impulsions de Montpellier Méditerranée Métropole et du département de l’Hérault | Direction de production En Votre Compagnie – Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
Le texte est publié aux Éditions des femmes – Antoinette Fouque. | Ce texte est lauréat de l’Aide nationale à la création de textes dramatiques – ARTCENA.

Ix Variations : tracklist d’une quête d’identité

À « jardin », une loge avec un miroir et un portant couvert de fringues promettent du jeu, du travestissement, du théâtre ! À « cour », un lit blanc. Ce sera une chambre d’enfant ou d’hôpital, le lieu de l’intime, de ce qu’on traverse, reçoit et extériorise seul.
Et en fond de scène, grand comme le mur du fond, un panneau avec une tracklist à l’ancienne, du temps des CD, 18 intitulés qui s’enchaînent, numérotation, titre, minutage.
Du numéro 000 au numéro 017, tubes ou pépites méconnues des années 2010’ ou standard des 60’, les titres s’égrènent, autant de chapitres, de fragments d’une jeune vie.

Track 000, au commencement était le commencement, « Born this way », dans la pénombre naît Ix. Sueur humeurs et forceps, paroles encourageantes de la sage-femme et jurons de la parturiente : solennité du récit en voix off et pittoresque de la scène, réjouissant télescopage ! L’écriture de Marcos Caramés-Blanco est alerte, rapide, elle gardera cette vivacité tout du long du récit de cette jeunesse.

La sage-femme découvrant l’enfant a « juste un flou ». L’enfant aura juste un flou dans sa vie, oui, si on n’a pas d’autres mots. Et comme le flou c’est pas bien net, le corps médical avec l’approbation de la société va prendre en charge ce flou pour lui donner une forme plus aisément assimilable, à coup de testostérone et de dissimulation aux parents et à l’enfant concernés. À Ix – x comme l’inconnu de l’équation, pas à pas, grandissant, de déchiffrer ce flou qu’on lui interdit et d’y dénicher son identité.

« Au départ de l’écriture, il y a le sentiment qu’on passe sa vie entière à se remettre de son enfance. Les paysages familiaux de la campagne pyrénéenne. » confesse Marcos. Ces cartes postales où l’on se retrouve enfermé.es. Et le manque, le creux que représente l’enfant queer dans la société, qui a fait preuve de beaucoup de créativité pour éliminer cet « être bizarre » de ces rangs : opérations, traitements, thérapies de conversion, toutes sortes de violence contre une identité involontairement mais profondément déstabilisante.

Face A, petite enfance, Face B pré-adolescence, Face C adolescence,
Sacha Starck offre sa présence fluide à ce parcours heurté. Marcos Caramés-Blanco, dont on avait aimé Trigger warning, où irradiait déjà Sacha Starck, a composé sur mesure pour le jeune interprète une partition aux multiples couleurs, se jouant des formes et des registres, 17 variations + 1 autour de la quête d’une identité, d’une affirmation de soi.
Sacha Starck a la virtuosité indispensable pour slalomer d’un registre à l’autre, monologues, lip syncs, stand-up, performance visuelle, introspection et éructation, langue hachée et cryptique des réseaux sociaux, pour jongler avec les personnages extérieurs, passer d’un âge à l’autre, d’un état à l’autre, s’abandonner à la fiction, plonger dans sa propre intimité. Pour se faire gamin bondissant, truculente mère méditerranéenne, docteur sans état d’âme, popstar. Danser, taguer, rager, éprouver le réconfort d’une amitié qui ne juge pas. Jouer sous le masque du maquillage, offrir son visage nu. De la virtuosité, mais aussi une touchante justesse.

Deux poèmes en miroir trouent le spectacle de leurs mots impitoyables et tendres, textes se déroulant sur l’écran. Deux moments immobiles, denses, chargés d’ombres et de poésie.
« il était une fois
sur un tas de pétales un ange sans ailes
il était une fois l’enfance… »
« il était une fois
sur une route départementale un ange et son sac de sport
un soir sans lune il était une fois l’adolescence… »

On aurait pourtant aimé être plus chamboulé.e, mais le format en brèves séquences laisse peu de place pour que se déploient des émotions plus intenses, sans doute. Ça n’enlève rien au plaisir et à l’intérêt de ces Ix Variations : c’est un spectacle riche, sincère et généreux. Eclairant sans être didactique. Le sujet est grave, le traitement est pétillant comme un album pop, mais sans concession. Les violences queerphobes au sein de la société et des familles, l’histoire des brutalités à l’encontre des personnes queer au fil des siècles, l’emprise médicale s’avalanchent dans les mots de Marcos Caramés-Blanco et électrisent le corps de l’interprète.

À voir pour l’écriture contemporaine, bouillonnante, explosive et humaniste de Marcos, pour ce sujet de l’intersexuation rarement abordé (on se souvient tout de même d’un beau Herculine Barbin vu au Théâtre 14) et finement traité, pour la performance sensible d’un acteur polymorphe, vibrant, agile et sincère dans la fantaisie comme dans la gravité, et parce que ça fait du bien de voir un horizon s’éclairer.

« il était toutes les fois
où les anges qui tombent
tombent
et se relèvent
du sang dans la bouche
et un prénom à cracher
toute la vie à faire »

Toute une vie à inventer.

Marie-Hélène Guérin

 

IX VARIATIONS
Au Théâtre Ouvert du 20 au 31 janvier 2026
Conseillé à partir de 14 ans
Texte Marcos Caramés-Blanco
Mise en scène Marcos Caramés-Blanco, Sacha Starck
Avec Sacha Starck
Collaboration artistique Maëlle Dequiedt | Création sonore Thibaut Farineau | Création lumière Enzo Cescatti | Costumes Noé Quilichini
Photos © Christophe Raynaud de Lage
Vidéo © Valentine Borlant

PRODUCTION DÉLÉGUÉE Théâtre de la Bastille
COPRODUCTION Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans ; Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines pour la re-création en salle
SOUTIEN La Colline-théâtre national ; La Chartreuse – CNES de Villeneuve-lez-Avignon

Le roi se meurt : superbe farce funèbre, cruelle et drôle

Un tapis et un trône somptueux rappellent la splendeur d’un royaume aujourd’hui délabré, où désormais les murs se fissurent, les radiateurs ne se déclenchent plus, même le soleil prend du retard. Le roi se meurt dans un palais déserté, muet et défait.
L’ancienne reine chicane la nouvelle reine, elle aurait dû consolider le royaume, reboucher les trous, empêcher les voisins de repousser les frontières jusqu’à la rivière en bordure du château, de son temps ça ne se serait pas passer comme ça. Il faut dire que sur les neuf milliards d’habitants du pays, il ne reste que quelques milliers de vieillards, et quarante cinq jeunes gens, mais qui vieillissent si vite, qui sait dans combien de jours, ou d’heures, ils seront à leur tour des vieillards…
 

 
Drapé dans un manteau de cour majestueux sur son pyjama rayé, le roi s’obstine dans le déni de réalité, il mourra, oui, « dans 40 ans, dans 50 ans, dans 300 ans, quand je le déciderai, quand j’aurai le temps ».
Mais son royaume tient dans un mouchoir de poche, son spectre est un brigadier de théâtre, son garde tombe en panne, il a été couronné roi à sa naissance, son royaume et lui ont grandi ensemble, le roi meurt et son royaume avec lui.
Tandis que son garde transmet imperturbablement des bulletins de santé plus ou moins objectifs, elliptiques, confinants au métaphysique, le roi gamin impatient dit « j’ordonne », et rien ne se réalise, la parole performative du monarque n’a plus d’effet.
Pourtant le roi est infini, Héphaïstos, il a inventé la brouette et la fission de l’atome, écrit l’Odyssée et les sonnets de Shakespeare. Mais les murs se désagrègent et les vivants désertent le palais : l’immortalité des rois est provisoire.
 

 
Sous des lumières soignées, décors et costumes séduisent dans leur faste décati, avec des airs d’heroic fantaisy sans âge. La création sonore est remarquable : musiques diégétiques, bruitages, sonorisation des voix, tout en anachronismes et allusions, elle s’ajuste parfaitement à l’esthétique et au propos.
Dans cet univers presque fantastique, en tout cas symbolique, le réalisme fait une incursion, mais à distance, par une projection, où dans une chambre d’hôpital d’aujourd’hui, on retrouve les mêmes protagonistes sous des attributs actuels, en blouse médicale, portable en main.

Dans la mise en scène limpide et sous l’élégante direction d’acteurs de Christophe Lidon, la distribution est impeccable, gorgeant d’humanité leurs personnages. Autour de l’impeccable Vincent Lorimy, roi boudeur et déchiré, Valérie Alane, Chloé Berthier, Thomas Cousseau, Armand Eloi, Nathalie Lucas, jeu droit, net et sensible, sont des interprètes très fins et justes, aussi bien de l’humour que dans la gravité, et donnent une grande contemporanéité à ce classique du théâtre du XXe siècle.

On dit Ionesco maître du théâtre de l’absurde mais à y regarder de près, c’est une farce cruelle et drôle plus qu’absurde.
On rit beaucoup, des dialogues acérés, du tragicomique des situations, de la distorsion des rapports de force. Mais on a le cœur qui se serre aussi à cette superbe farce funèbre, qu’un onirique chant d’adieu, lamento a capella, clôt avec émotion. Un spectacle d’une belle théâtralité, et d’une grande humanité.

Marie-Hélène Guérin

 

LE ROI SE MEURT
À voir au Théâtre des Gémeaux Parisiens jusqu’au 6 février 2026
D’Eugène Ionesco
Mise en scène et scénographie  Christophe Lidon
Assistante à la mise en scène Mia Koumpan
Avec Valérie Alane, Chloé Berthier, Thomas Cousseau, Armand Eloi, Vincent Lorimy, Nathalie Lucas
Lumières Cyril Manetta | Musique Cyril Giroux | Vidéos Léonard
Photos © Barbara Buchmann-Cotterot
 

 
Production : Théâtre des Gémeaux Parisiens, avec l’aimable autorisation de François Volard, Acte 2
Une création CADO Centre National de Création Orléans-Loiret
 

Valse avec W… : une valse à mille temps facétieuse et tonique !

Et un, et deux, et trois, et un et deux et trois… Un grand décor un peu foutraque (un open-space, une coloc, une galerie d’art ? Les jeunes spectateurs ne se posent pas tant de question et c’est très bien !) va servir de salle de bal-terrain de jeu pendant une heure à cinq danseurs farfelus et rigolards.

Marguerite, Lauriane, Laurent, Sam et Marc s’interpellent par leurs prénoms, comme des gamins qui élaborent des jeux compliqués dans la cour, alors toi là tu tiens les cartons, toi là tu viens danser avec moi, pendant ce temps on dirait que moi je suis un cowboy, et puis on dirait qu’il y aurait des monstres, moi moi j’veux faire le monstre, raaaah t’as tout fait rater, on recommence du début !

Marc Lacourt avait envie de convoquer dans ce spectacle à destination de la jeunesse la figure du monstre. D’ailleurs, en clin d’oeil, le titre anglais du classique « Max et les maxi monstres » se dissimule en anagramme-farfouillis dans le titre du spectacle. Il rêvait de s’offrir et d’offrir à ces jeunes spectateurs, un jeu avec la peur du monstre, du différent, de l’autre. Avec la peur, mais aussi la surprise de la découverte, l’apprivoisement…
Alors, avec cette envie de monstres, ce goût pour une douce bizarrerie, avec une inventivité réjouissante, Marc Lacourt et ses interprètes ont bricolé une folle machinerie de création, jetant comme en vrac sur scène la fabrication d’un spectacle, ses fulgurances, ses tâtonnements, ses fous-rires, ses micro-tyrannies, ses débordements, ses complicités. On voit un metteur en scène tenter de donner des directives à sa troupe, des interprètes lancer des propositions, des duos se former, des mouvements d’ensemble se mettre en place, le décor changer. Des objets prennent leur liberté, des bouts de ficelle transforment un danseur en être fantastique mi-yeti blond mi-boujloud joueur, un groupe composé de particules agitées apprend à faire corps…

De l’art rupestre à Basquiat en passant par Brueghel et Soulages, l’histoire de la peinture sert de décor – parsemant les murs colorés, autant que de sujet – les artistes se lanceront même dans une paraphrase dansée de Kandinsky : Valse avec W… fourmille de références visuelles ou sonores à la culture pop ou classique, qui restent légères comme des plumes, titillant les esprits curieux mais n’entravant pas le plaisir des spectateurs à qui elles échapperaient en partie ou en totalité, pour les plus minots.

Sur des notes de baroque, de bel canto, de rock ou des trompettes balkaniques enflammées, sur du folk ou du punk-rock, la tonique troupe fait danse de tout, tabouret et lampadaire, rythmes et cris, gestes et grimaces, moments solitaires ou collectifs, bouderies et enthousiasmes, romantisme et cocasserie. Les instantanés se succèdent, solo fantaisistes, scènes théâtrales, diagonales de groupe, portés tendres, une vraie valse passe comme dans un spectacle de Pina Bausch, les émotions se télescopent, le jeune public pris dans la tornade de sensations s’esclaffe, s’écrie, s’étonne ou, captivé, se fait muet devant la magie d’une séquence.

Une Valse tout en mouvement et en facéties, malicieuse, ludique et énergique, qui nous entraîne dans un tourbillon d’images et de musiques, et laisse le public repartir avec un sourire radieux et comme une envie de danser au bout des pieds. Cette mosaïque festive, chatoyante, bigarrée, optimiste même, donne de la joie ! À voir en famille dès 6 ans, sans réserve, et même avec des plus grands, qui s’en régaleront différemment mais tout autant.

Marie-Hélène Guérin

 

Valse avec Wrondistilblegretralborilatausgavesosnoselchessou
Au Théâtre du fil de l’eau le 21 janvier 2026
Un spectacle de Ma Compagnie
Chorégraphe : Marc Lacourt
Avec Lauriane Douchin ou Lisa Magnan, Laurent Falguieras, Marc Lacourt, Pauline Valentin ou Marguerite Chaigne, Samuel Dutertre
Régie Régis Raimbault ou François Poppe

 

À voir en tournée :

19 > 21 janvier 2026 – Theâtre du fil de l’eau | PANTIN (93)
23 > 24 janvier 2026 – Centre Culturel – Ville de Jouy le Moutier | JOUY-LE-MOUTIER (95)
27 janvier 2026 – Théâtre du Cormier | CORMEILLES-EN-PARISIS (95)
30 > 31 janvier 2026 – Centre Culturel Jean-Houdremont | LA COURNEUVE (93)
3 > 4 mars 2026 – Le champ de foire / Association CLAP | SAINT ANDRE DE CUBZAC (33)
6 mars 2026 – Théâtre municipal Ducourneau | AGEN (47)
20 mars 2026 – Mairie de Villenave d’Ornon – Le Cube | VILLENAVE-D’ORNON (33)
7 > 11 avril 2026 – Théâtre Antoine Vitez | IVRY-SUR-SEINE (94)
17 avril 2026 – Mairie St Jean d’Illac | ST JEAN D’ILLAC (33)
4 > 5 mai 2026 – MAUGES COMMUNAUTÉ – service culture – Scènes de Pays / la Loge | BEAUPRÉAU-EN-MAUGES (49)
6 > 7 mai 2026 – CARRÉ MAGIQUE | LANNION (22)
26 > 27 mai 2026 – Centre d’Animation de Beaulieu | POITIERS (86)

Marc Lacourt est artiste associé à L’éCHANGEUR CDCN Hauts de France ( 2022-2024) et au Théâtre de l’Hôtel de Ville de Saint-Barthelemy d’Anjou (2022-2024).
Ma compagnie est hébergée à la Manufacture CDCN Bordeaux-La Rochelle
La compagnie MA est subventionnée par le Ministère de la Culture – Drac Nouvelle-Aquitaine, le Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine, la Ville de Bordeaux.

Sans faire de bruit : un seule-en-scène sensible et précieux

On l’avait découvert à La Péniche Pop, on le retrouve au 104 dans le cadre du passionnant festival des Singulier.es : Sans faire de bruit est un précieux et inattendu petit bijou, un seule-en-scène qui nous plonge au creux d’une famille bouleversée par la tombée en surdité de la mère de famille.

Louve Reiniche-Larroche, initiatrice du projet, magnifique interprète, et coautrice avec Tal Reuveny (qui signe l’impeccable mise en scène), nous embarque dans ce qui semble être du théâtre documentaire. Quelques années après que sa mère, Brigitte, ait brutalement perdu ses facultés d’audition, Louve a entamé un travail d’enquête dans sa famille, interrogeant Brigitte, ses parents, ses enfants, sa belle-fille, sa petite-fille Ava, 3 ans au moment du « basculement », 5 ans au moment de l’enquête. De riches extraits de ses entretiens constituent la trame du spectacle, étoffés d’enregistrements de vie de famille.
 


 

Mais, en un geste théâtral subtil et très beau, Louve Reiniche-Larroche métamorphose cette matière documentaire. Elle la rend au présent en faisant traverser son corps par les voix de sa famille. Il y a comme un vertige à entendre ces hommes, ces femmes de tous âges parler par la bouche de Louve, en parfaite synchronisation labiale. Comme un envoûtement. C’est une chamane douce et subtile qui fait vivre d’autres êtres et d’autres temps à travers elle, si finement que les deux passés, celui des jours où Brigitte puis les siens ont commencé à vivre avec cette surdité et celui des jours où Louve a mené les entretiens, celui de l’événement et celui de l’interrogation – et la contemporéanéité de la restitution sont comme fondus en un seul temps. Voix absentes rendues présentes par sa corporalité.
 


 

C’est un voyage dans le cœur mouvant d’une famille, où un repère – cette mère « pilier » – qui, se transformant, va faire bouger chacun.
C’est aussi dans un voyage dans la puissance du son et du silence.
La création sonore, palpitante, de Jonathan Lefèvre-Reich, nous fait savourer la force d’évocation des bruits du quotidien, conversations indistinctes, rires, couverts qui s’entrechoquent – on a tous ces sons familiers quelque part dans notre mémoire -, cris d’animaux, interjections – souvenirs très personnels et pourtant très partagés, et nous fait effleurer du bout des oreilles l’étrangeté et la violence des sons qu’a pu percevoir Brigitte avant de ne plus entendre, et du bout du cœur le désarroi qu’a ressenti cette psychanalyste privée de son outil de travail.
 


 

C’est aussi un splendide travail visuel (mise en scène Tal Reuveny, scénographie Goni Shifron, création d’objet Doriane Ayxandri, lumières Louise Rustan), où des mouchoirs en papier, un abat-jour, une chevelure peuvent devenir des marionnettes, et faire vivre devant nous une belle-fille, un fils, une mère…
L’acte est esthétique mais aussi effectif : plongé dans le noir, le public écoute autrement, partageant brièvement cette sensation de modification intime quand un sens fait défaut.

Sans faire de bruit est une expérience sensorielle troublante et rare, un spectacle puissant et doux, d’une drôlerie folle – les protagonistes n’en manquent pas ! – et d’une poésie infinie.
À voir de toute urgence (dates de tournée ci-dessous).

Marie-Hélène Guérin

 

SANS FAIRE DE BRUIT
Un spectacle de la compagnie Nachepa
À voir au 104 dans le cadre des Singulières les 29,30 et 31 janvier 26
Création, texte Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny
Mise en scène Tal Reuveny
Interprétation Louve Reiniche-Larroche
Création sonore Jonathan Lefèvre-Reich | Scénographie Goni Shifron | Création d’objet Doriane Ayxandri | Création lumière Louise Rustan
Photo Fred Mauviel
Attaché de presse Olivier Saksik – Elektronlibre

→ Le spectacle a reçu le prix Beaumarchais SACD ainsi que le Prix du Jury, dans le cadre du festival Impatience 2024 présidé par Thomas Jolly.

À VOIR EN TOURNÉE :

4 et 5 février 26 – le Pommier, Neuchâtel, Suisse
3 mars Saint-Genis-Laval La Mouche
6-7 mars 26 – La Paillettes MJC, Rennes
10-11 mars 26 – Théâtre de Guingamp
14 mars Pont L’Abbé Centre culturel Le Triskell
du 17 au 20 mars 26 – Théâtre du Beauvaisis
3 avril – Mirepoix – L’Estive hors les murs
10 avril Rouen CDN de Rouen
23 avril 26 – Théâtre des 4 Saisons, Gradignan
25 avril Saint Paul-lès-Dax Salle Felix Arnaudin
28-29 avril 26 – Théâtre d’Angoulême
du 6 au 9 mai 26 – Théâtre Nanterres-Amandiers
12 septembre St-Claude La Fraternelle

Gretel, Hansel et les autres : fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire

« C’est rangé ça ou c’est pas rangé ? »

Deux mômes qui tardent à aller se coucher, jouent la montre et avec les nerfs de leurs parents, une histoire, une histoire ! non mais encore une histoire ! Papa, maman et tonton Sylvain piaffent d’impatience de voir les marmots roupiller, allez, 22h c’est l’heure des grands depuis longtemps !
Mais ils n’y couperont pas, une histoire ! une histoire ! et rentreront eux-mêmes dans le jeu, narrateurs à trois voix de la SuperProduction maison. « Papa, Maman et tonton Sylvain présentent »…

Une grande petite chambre pastel, un grand petit train et une jolie licorne, des maisons de poupées
Un lit perché, un lit caché, des petites voitures des dessins scotchés au mur
Un monde miniature et immense, où tout peut advenir, par la magie du conte.

Papa a décidé que dans sa famille de Gretel et Hansel, le papa serait riche, et débordé, et occupé, et qu’il n’a pas le temps.
Et que dans leur village où plus rien n’a de saveur, on se nourrit de gélules, ce qui arrange bien les parents débordés, et occupés, et qui n’ont pas le temps. Plus de goût = plus de cuisine, l’affaire est réglée.

Papa, maman et tonton Sylvain vont donc narrer aux deux loupiots l’étrange et fabuleuse aventure de Gretel et Hansel, qui ce jour-là ne sont pas rentrés chez eux. Pourquoi et comment toute la communauté va se lancer dans l’enquête…

Qu’est-ce donc que ces petits cailloux blancs qu’Hansel s’est évertué à récolter depuis quelques jours ? et ces livres sur la forêt que Gretel a emprunté à la médiathèque ? N’y aurait-il pas quelques indices qui mèneraient à la forêt ? mais personne ne va dans la forêt. Qu’irait-on faire dans la forêt ? et d’ailleurs, tout le monde a peur de la forêt…

Pendant que le commissaire-agent spécial-enquêteur en chef Pierre Mazout progresse dans son enquête, Gretel et Hansel s’enfoncent eux plus profond dans la forêt…

La forêt est de plus en plus sombre, on n’a plus de caillou blanc à semer, il y a des trous dans le paysage, et une sorcière guette les mômes au coin du bois.
Gretel et son petit frère Hansel affrontent l’inquiétude, la solitude, sortis du cocon surprotecteur et sans saveur de leur coquette douillette maisonnette et découvrent la liberté, l’autonomie, le courage qu’entre frère et sœur on se donne en prenant soin l’un de l’autre, et le besoin qu’on a, adultes comme enfants, de forêts, de légendes et de récits……

Au village, depuis trop longtemps on se gave de gélules pour compenser l’absence de saveurs par la satiété, on se sature de fausse nourriture et le langage finit par se remplir de mots de gourmandise qui sortent en vrac pour un oui céleri pour un non champignon, servant de rimes de ponctuations de respirations d’exutoires à frustration. Mince, s’il n’y a plus que par TOC qu’on peut se régaler, quelle tristesse !

La sorcière de la forêt, elle, ne mange plus d’enfants mais a besoin d’assistants pour préparer un banquet pour le village : il est urgent de faire revenir les villageois dans la forêt et dans l’imaginaire, sinon licorne, maison de pain d’épices, elfes et fées, lacs magique et arbres à miroir s’effaceront des rêves à jamais, comme le goût des saveurs s’est effacé de la vie des villageois…

L’inventive mise en scène d’Igor Mendjisky déborde de jeu et d’astuces, de malice et d’intelligence. Elle se déploie encore avec la magnifique création vidéo qui baigne le public dans l’univers de la forêt. Marionnettes, théâtre d’ombre, JT en live, mini-marionnettes-doigts, dessins enfantins pour décor, figurines filmées dans la nature : Mendjisky et ses acolytes usent de mille registres pour donner vie à ce merveilleux spectacle de quotidien et de fantaisie.

Les trois acteurs (Igor Mendjisky en alternance avec Guillaume Marquet, Clémentine Bernard en alternance avec Esther Van Den Driessche et Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin) sont tous formidables. Ils incarnent tous les personnages, réels ou imaginaires, avec beaucoup de vivacité. Leur aisance, leur complicité font plaisir à voir.

Un fantastique hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la magie vivifiante des récits, à la puissance créatrice du théâtre et de ses artifices. Un conte initiatique ludique et beau, drôle et poétique, à voir en famille dès 7 ans, pour en sortir un peu plus heureux et un peu plus grand !

Marie-Hélène Guérin

 

GRETEL, HANSEL ET LES AUTRES
Au Théâtre Paris Villette jusqu’au 4 janvier 2026
librement inspiré du conte des frères Grimm / écriture, mise en scène Igor Mendjisky
avec Igor Mendjisky – en alternance avec Guillaume Marquet, Esther Van Den Driessche – en alternance avec Clémentine Bernard, Sylvain Debry en alternance avec Thomas Christin
assistanat à la mise en scène Thomas Christin / dramaturgie Charlotte Farcet / confection artistique May Katrem / collaboration costumes Sandrine Gimenez / animation 2D Cléo Sarrazin / musique Raphaël Charpentier / scénographie Igor Mendjisky, Anne-Sophie Grac / vidéo Yannick Donet / lumières Stéphane Dechamps / construction décors Jean-Luc Malavasi / partition marionnettes Laura Fedida
Photographies © Christophe Raynaud de Lage

Production : Compagnie Moya Krysa – compagnie conventionnée par la DRAC Île-de-France / coproduction Festival d’Avignon, La Colline – théâtre national, Célestins – Théâtre de Lyon, L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry, Pôle National Cirque en Ile-de-France, Le Grand T – théâtre de Loire-Atlantique, Les Gémeaux – Scène Nationale Sceaux, Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur, Théâtre Romain Rolland de Villejuif – Scène conventionnée d’intérêt national Art et création / avec la participation artistique du Jeune théâtre national / soutiens Fonds d’Insertion pour Jeunes Comédiens de l’ESAD – PSPBB et de l’Espace Sorano / Projet soutenu par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France et la Région Ile-de-France / Igor Mendjisky est artiste associé à L’Azimut – Antony / Châtenay-Malabry