Santa Park : un conte initiatique gothique pour mômes d’aujourd’hui

Ambre Kahan dont on avait aimé le baroque et intense Merlin ou La Terre dévastée a inventé pour les mômes un étonnant « spectacle d’horreur ».
Jouant des codes du cinéma d’horreur, elle a concocté un Santa Park sombre, drôle, farfelu, gore et tendre. Le parc d’attraction éponyme a des couleurs timburtonniennes, des cruautés de contes traditionnels… Dans ce Santa Park sympathise une étrange communauté. Gardien nous apprend en aparté qu’il est dans un lit d’hôpital, dans le coma. Sommes-nous à l’intérieur de son circuit neuronal, dans les grésillements qui agitent son cerveau hermétique ? Ou dans un no man’s land où se rejoindraient tous les êtres qui comme lui sont dans des limbes entre vie et mort ? Fruit de son imagination ou voisins de coma, deux gamins partagent le quotidien de Gardien, Arthur et Hécate. Hécate, déesse de la croisée des chemins, symbole de la mort ou de la renaissance, Arthur, roi de légende en quête d’une coupe qui donnerait accès à la vie éternelle… L’ont-ils accueilli, l’ont-ils attendu ? Peu importe, Arthur et Hécate sont ici deux enfants et avec Gardien, ils se sont fabriqué un quotidien, des jeux, des fêtes, des habitudes…
 

 
Lumières rougeoyantes, brouillard rampant et silhouettes errantes, éclairs et tonnerre… drôle d’ambiance ! Un brinquebalant portique d’entrée de parc d’attraction d’un côté, de l’autre une cabane de rondins de bois pleine de surprise, un sol tourbeux, des grincements et des grondements, frissons garantis !
On joue à 1-2-3 sommeil, à cacher le bras de tante Jeannette, Hécate aux tresses bondissantes déborde de vitalité et parle très vite, Arthur se laisse balader par sa cousine, toujours plus rapide que lui, et un brin plus taquine. La vie si l’on peut dire va son bonhomme de chemin, même si les deux enfants s’inquiètent des absences de Gardien, qui se multiplient. Emerge-t-il de son coma, fait-il quelques pas dans la mort ? Allez savoir, toujours est-il qu’il délaisse un peu le Santa Park, tergiverse et louvoie, s’en va et revient. Un Pépé tombé du ciel, de noir et d’ailes de chauve-souris vêtu, Charon affable, débarque avec pour mission secrète de le convaincre de sauter le pas et de partir en catimini…
 

 
L’univers de ce Santa Park est plein d’ombres et d’étrangetés, mais aussi de fantaisies qui amusent, et de moments magiques, beaux et doux, qui envoûtent. Les interprètes sont fantastiques, portés par un univers sonore et visuel particulièrement cohérent et fort. Lumières, costumes et décor sont oniriques, inventifs et beaux. Et même derrière des masques, dans l’improbable comme dans le familier, la justesse des comédiens touche.
Sous les habits gothiques de cette fable « d’horreur » se cache un conte initiatique, où les frissons laissent passer des interrogations profondes, sur la mort et le deuil, sur la difficulté d’accepter la séparation, d’inventer un après. Pas de réponse clef-en-main, simplement des questions, des images, des situations, à décrypter, à interpréter, à ressentir, pour nourrir l’imaginaire, pour apprendre à grandir.
À voir en famille, à partir de 8 ans.

Marie-Hélène Guérin

 

SANTA PARK
Au Théâtre de la Ville du 12 au 15 mars 2026
à guetter ensuite en tournée…
conception et mise en scène Ambre Kahan
avec Hicham Boutahar, George Cizeron, Élise Martin, Tristan Rothhut
Conception et mise en scène Ambre Kahan
Dramaturgie Tristan Rothhut
Assistant à la mise en scène Romain Tamisier
Collaboration visuelle Louise Digard
Création lumières Léa Maris
Création musicale et son Orane Duclos
Conception & construction du décor Jean-Luc Malavasi
Peinture Marine Antoine
Masques et marionnettes Louise Digard avec le soutien des ateliers costumes des Célestins
Diaporama Léa Thuong-Soo
Régie générale Jean-Luc Malavasi
Régie lumières Gaëlle Courcier et Anthony Lampin
Direction de production Nathalie Untersinger et Olivier Talpaert
Chargé de production Simon Gelin
Photos © Christophe Raynaud de Lage
 

 
avec la participation de l’équipe technique permanente des Célestins, Théâtre de Lyon et du Théâtre de la Croix-Rousse.
Production déléguée Compagnie Get Out.
Coproduction Les Célestins,Théâtre de Lyon – Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon – Théâtre de Nîmes, Scène Conventionnée d’intérêt national – art et création – Danse Contemporaine, – Théâtre de la Cité, CDN Toulouse-Occitanie.
Ambre Kahan / Compagnie Get Out est artiste associée aux Célestins, Théâtre de Lyon.
Avec le soutien de l’Adami – la région Auvergne-Rhône-Alpes – la ville de Lyon.
La compagnie Get Out est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.
Accueilli en résidence de création au Théâtre de la Cité-CDN Toulouse-Occitanie, au Théâtre de la Croix-Rousse et au Théâtre des Célestins.
Création le 16 décembre 2025 aux Célestins, Théâtre de Lyon.

Kabarett Klub : cabaret pour un temps présent

L’ESCA sous la houlette dynamique de Tatiana Breidi et Paul Desveaux invente depuis 2022 des Expériences, jetant ses apprentis dans le grand bain de la scène avec des aventures cousues main. Samuel Gallet, Pauline Sales, Fabrice Melquiot ont peaufiné les précédentes Expériences, autant de moments de création qui « marque la volonté d’inscrire l’école au centre de la fabrication d’un théâtre contemporain et de travailler sur des sujets en lien avec l’actualité » selon les voeux de ses directeur.rices.
Cette année, pour cette Expérience #4, les travaux de Maria Laura Baccarini et Emiliano Begni avait fait naître en Paul Desveaux « un désir de comédie musicale », bien dans l’air du temps transdisciplinaire. Lui qui a toujours « pensé qu’il y avait un lien indéfectible entre le verbe, le chant et le mouvement » a confié à un ancien apprenti de l’ESCA, Joris Mugica, le soin de s’emparer et de réinterpréter le fameux Cabaret de Masteroff, Ebb et Kander, à l’aune de la contemporaine montée des extrêmes.
 

 
L’intrigue posera ses pas dans celle du mythique Cabaret pour ensuite en dériver et aborder les rivages d’un lendemain proche. Nous sommes en 2032, à Paris, le Président de la République se prénomme Jordan, les extrémismes de droite sont installés bien confortablement en Europe, et un Kabarett Klub à Pigalle s’obstine, poil-à-gratter noctambule, queer, chaleureux.
Trois grands écrans, pour faire le pont entre hier et un demain qui est quasiment aujourd’hui, diffusent une salve d’images de vie quotidienne et d’actualités, catastrophes naturelles ou guerrières, grand-messe hitlérienne et Elon Musk bras levé. Avant de disparaître, pour laisser place en fond de scène à un mur de tulle permettant de jouer des niveaux, et accueillant deux musiciens qui orchestreront tout l’univers sonore du spectacle en direct, ainsi qu’à un grand espace de jeu qui se transformera, par la grâce d’une mise en scène tout en mobilité et fluidité, en cabaret à paillettes – loges ou scène, en palier d’immeuble où l’on se croise et recroise, en rebord de trottoir où l’on s’assoit pour partager quelques confidences.
 

 
Une voluptueuse Emcee (Ambre Brisset, impériale stature, blondeur nordique et soprano charnel), en fard à paupière, bijoux, souliers et queue-de-pie dorés, « Wilkommen welcome, bienvenue », sur une techno rêveuse apostrophe le public.

Les créatures du Kabarett Klub – Safir, forte personnalité et accent à couper au couteau (énergique Ayşe Kargili), Tito (Néhémie Kokodé) et Dany (Titouan Garbay), beaux gosses et interprètes sensibles, l’enthousiaste et fraîche Perle (Suzanne Dauthieux, pétillante), Zélie-Rosange (Jade Désirée – de la technique et un charisme fous), la gracile Colombe (Charlotte Bombana, complexe et intense), dans le cocon des loges et sous les feux de la scène font famille, réparent leurs blessures ou réalisent leur rêve.
Strass, high heels, corsets et jambes lancées très haut, ils perpétuent avec ténacité et flamme les chansons et l’esprit de la comédie musicale de Bob Fosse, dont les textes sont adaptés plutôt que traduits en français.
Gus (Victor Letzkus-Corneille, sincère et juste), le co-directeur du lieu, va confier à son ami américain – et réfugié politique, Larry (Blaise Jouhannaud, plus à l’aise quand il oublie son accent des States), la mission de rédiger une « biographie » de son cabaret, lui ouvrant les portes du lieu et de ses habitant.es.
 

 
Ce Kabarett s’amuse volontiers du langage et de ses modes. Perle jargonne genZ grave genre mode slay, Pénélope, l’aristo désargentée, jure ses grands dieux à tout bout de champ alors qu’elle n’est « même pas catho »; du slam et des confidences, des mots de tous les jours et des préciosités, des invectives et des douceurs tressent une langue très dynamique.

Certains ont le chant dans la peau, d’autres dansent comme ils respirent, ou encore étincellent de vis comica (délicieux couple Pénélope-Louvin, Abigaille Janssens-Rivallain ultra naturelle en piquante bourgeoise et Nicolas Dépée-Martin désarmant de spontanéité et d’humanité), tous ont le goût du jeu et un engagement réjouissant.

Il y a du travail, une belle énergie et du talent dans cette troupe, ce sont les artistes de demain, les artistes d’aujourd’hui qu’on découvre dans cette passionnante pépinière de l’ESCA.
Un cabaret est par nature un espace de créativité, d’altérité et de liberté, leur Kabarett, inclusif et fougueux, affiche un panache, un esprit de jeunesse et de joyeuse résistance tout à fait ragaillardissants ! À voir aussi avec des grands ados, pour le souffle d’air frais et la vitalité qui animent ces jeunes artistes, et ce spectacle.

Marie-Hélène Guérin

 

KABARETT – EXPÉRIENCE #4
au Studio | ESCA à Asnières, du 5 au 29 mars 2026
une comédie musicale de Joris Mugica – mise en scène Paul Desveaux
scénographie Paul Desveaux
musiciens Emiliano Begni et Marc Chalosse
avec Charlotte Bombana, Ambre Brisset, Suzanne Dauthieux, Nicolas Dépée-Martin, Jade Désirée, Titouan
Garbay, Abigaëlle Janssens-Rivallain, Blaise Jouhannaud, Ayşe Kargili, Victor Letzkus-Corneille et Néhémie Kokodé.
collaboratrice artistique Enora Ciapponi-Wahl | cheffe de chant Maria Laura Baccarini | chorégraphie Jean-Marc Hoolbecq | arrangements musicaux Marc Chalosse | assistant musical Emiliano Begni | lumières Laurent Schneegans | costumes Baptiste Znamenak | régisseur son Thelonious Bouvet | régisseur lumière Maël Livergnage | construction de décors Les Ateliers du Spectacle
Photos © Laurent Schneegans
 

Grâces : la beauté du rire

Grâces, pièce de Silvia Gribaudi, a été créé il y a quelques années déjà et revient au Théâtre du Rond-Point pour quelques dates.
Sur une grande surface blanche comme une page à écrire, Andrea, Francesco, Siro et Silvia viennent y tracer quatre traits bien nets : trois gaillards en shorts cyclistes, chaussettes noires et silhouettes athlétiques, et une sautillante petite dame en maillot de bain noir. Quatre traits bien nets qui ne vont pas tarder à partir en gribouillis, farfouillis, esquisses, déhanchements excessifs, désarticulations improbables, disharmonies planifiées – d’où émergeront d’impressionnantes démonstrations de danse grand classique, coup de pied impeccablement cambré et saut de biche, pieds en 5e position et bras en couronne.

@ Fabio Sau

Dans cette pièce farfelue et profonde, Silvia Gribaudi, inspirée par Les Trois Grâces, centenaire sculpture de Canova, interroge notre idée de la beauté et en défie les règles. Avec ses trois acolytes en guise de Grâces – Splendeur, Joie et Prospérité -, elle interpelle le public, le chahute et le titille, l’embarque dans leurs prouesses et leurs farces.
Ils sont danseurs chevronnés aux corps puissants et élastiques, elle est danseuse alerte et tonique et clown d’immense talent. Les quatre larrons et larronesse décomplexé•es jouent avec virtuosité des interactions avec les spectateurs, et d’un vocabulaire gestuel foutraque où courses sur place et mouvements de brasse se télescopent à du voguing ou des pas de menuet.
Les saynètes pleines d’autodérision défilent au pas de charge, sans lasser tant le rythme – et ses ruptures ! – est parfaitement dosé et les propositions variées dans ce méta-spectacle où saluts, applaudissements, répétitions, fatigue, essoufflement, font partie de la représentation.
C’est hilarant, très enjoué, ludique, généreux. D’une énergie gaie et communicative. Enivrant de liberté et de plaisir. Beau aussi, de grâces parfois inattendues. Corps, sueur et éclats de rire. À la croisée de la danse, du théâtre et du grand art du clown, Grâces emporte le public dans un élan joyeux !

@ Giovanni Chiarot Zeroidee

On pourra retrouver deux pièces de Silvia Gribaudi en mai : Suspended Chorus et Amazzoni au Théâtre de la Ville/Les Abbesses en mai 26.

Marie-Hélène Guérin

 

@ Riccardo Panozzo

GRÂCES
Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 1er mars 2026
Chorégraphie Silvia Gribaudi
Dramaturgie Silvia Gribaudi et Matteo Maffesanti
Interprètes Silvia Gribaudi, Andrea Rampazzo, Francesco Saverio Cavaliere, Siro Guglielmi
Création lumière Antonio Rinaldi | Costumes Elena Rossi
Photo en-tête © Matteo Maffesanti

Production Zebra
Coproduction Santarcangelo Festival
Avec le soutien du MiC – ministère de la Culture italien

Une Ecole des femmes post-MeToo aussi éclairante que réjouissante !

Livrons nous à un petit exercice d’abstraction mentale. Une petite révolution temporelle. « L’Ecole des femmes », pièce géniale et emblématique de la littérature dramatique française, n’a pas été écrite en 1662 mais en 2026 et Molière n’est pas un auteur classique du XVIIe siècle mais une plume hyper talentueuse du microcosme théâtral de ce début du XXIe siècle. Franchir une telle faille spatiotemporelle et culturelle demande un petit effort d’imagination. Au théâtre Artistic Athévains, la metteuse en scène Frédérique Lazarini franchit ce pont et transforme cet exercice fantasmagorique en réalité bien concrète.

L’intrigue est connue, Arnolphe, homme mûr et installé craint par-dessus tout d’être cocu. Sa crainte le terrifie depuis si longtemps que pour se prémunir d’une éclosion de cornes du côté de son front, il recueille une enfant de 4 ans contre « bons soins » (entendez argent sonnante et trébuchante offerte à la mère, miséreuse), avec la promesse d’assurer son éducation. Aussitôt, il la cloître dans un couvent auquel ordre est donné de veiller à ce que la fillette soit rendu « idiote autant qu’il se pourrait », tant il est certain que seules les femmes d’esprit sont capables de trahison avers leur mari. La pièce démarre treize ans plus tard. Au moment où Agnès, devenue jeune femme, est sortie du couvent par notre homme afin, ni plus ni moins et sans autre forme de consentement, d’en faire son épouse. Durant les cinq actes qui vont suivre, rien ne se passera comme sur les plans du barbon. Agnès l’ingénue n’en est pas moins femme en devenir. Femme dans son entièreté. Femme de corps et d’esprit. Femme dans sa poésie, sa candeur, sa bonté mais aussi sa clairvoyance et sa détermination.

L’arrivée inattendue d’un jeune et beau chien fou, Horace, va bousculer les quilles pourtant bien ordonnées par Arnolphe. Avec lui, plus encore que l’amour, c’est l’extérieur, la jeunesse, la liberté, en un mot la vie, qui s’introduit dans les rouages de la belle machine à soumission imaginé par le maître des lieux. Dès lors, ni la vigilance des gardiens de la maison, ni la paranoïa despotique d’un Arnolphe dépassé, ni même les tenants d’une société conservatrice et rétrograde ne pourront plus contraindre Agnès à un destin qu’elle refuse.
« Barbon », « couvent », « valets », « cornes au front », « mariage forcé », tout cela sent bon son XVIIe siècle. Où est le saut temporel promis, là-dedans ? En enfermant Agnès, dans une cage de verre sous l’œil de caméras de surveillance contrôlées par un couple de vigiles aux ordres d’un patron implacable dans son costume trois pièces, le dispositif scénique, évocation orwellienne du contrôle total par les moyens technologiques, répond dès l’ouverture du rideau à cette interrogation. Non seulement c’est aussi surprenant que beau mais c’est avant tout limpide. A partir de cette minute, la première, il n’est pas de doute à opposer à la contemporanéité de l’action, pas de remise en cause possible du « ici et maintenant » dont la mise en scène prend résolument le parti. Point de vue qui se révèle d’une justesse glaciale au fur et à mesure de la narration. Plus que la peur panique du cocuage, qui en dit déjà long sur l’obsession éternelle d’une masculinité anxieuse, ce qui est mis en lumière ici est bel et bien l’emprise. Emprise psychique, morale, physique. Arnolphe devient un prédateur qui à travers les écrans observe sa proie et ne la lâche jamais. Agnès, chose due, cèdera de gré ou de force ! Le maître à décidé, il en sera ainsi fait ! Et comme, dans ce cas précis la proie est une toute jeune femme, dix-sept ans, et le prédateur un homme déjà vieux, il devient évident que le thème de la pédophilie fait partie des enjeux de l’entreprise. Difficile de faire plus actuel à l’heure de l’affaire Epstein, des attaques répétées contre les dénonciations Me Too et de la remise en cause affichée des droits des femmes.

Sous les traits d’un impeccable Cédric Colas, Arnolphe est d’autant plus dangereux que sa séduction est grande. L’acteur nous offre une vision neuve du personnage. Blessé d’amour autant que d’amour propre, bourreau des autres et victime de lui-même, attirant, sensible, drôle, terrifiant… redoutable. Son interprétation de chair et d’affres apporte une magnifique pierre à l’édifice construit par ses illustres prédécesseurs. Face à ce diable de tuteur il fallait une Agnès pétrie de finesse, du charme et d’esprit. Sara Montpetit dépasse cela. Son talent s’impose comme la force de l’évidence. Sa naïveté désarme et sa détermination rassure. Avec elle l’avenir devient possible. Illuminée par ce couple phare, le reste de la distribution est au cordeau. Hugo Givort est réjouissant d’enthousiasme et de douleur dans le rôle d’Horace. Jeune premier à la fois moderne et intemporel. Guillaume Veyre donne toute sa malice et sa lucidité à Chrysalde. Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer, couple de comédie parfait et réinventé, sont irrésistibles dans les personnages de Georgette et Alain, vigiles trop vite dépassés, dont les gaffes et les gags enchantent.
Après l’incontestable réussite de son précédent spectacle « Le Voyage de Monsieur Perrichon », d’Eugène Labiche, Frédérique Lazarini, avec « L’Ecole de femmes » signe de nouveau une mise en scène de très haut vol. Créatrice inspirée, talentueuse, érudite, irrévérencieuse et pourtant si fidèlement honnête aux œuvres, elle porte les valeurs d’un théâtre exigent à la portée du plus grand nombre. Un théâtre éclairant !

L’ECOLE DES FEMMES (1662)
de Molière (1622-1673)
actuellement au théâtre Artistic Athévains
puis à retrouver en juillet à Avignon au Théâtre du Chêne Noir et en tournée la saison prochaine
Adaptation, dramaturgie et mise en scène Frédérique Lazarini assistée de Lydia Nicaud
Avec Cédric Colas / ARNOLPHE, dit « Monsieur de la Souche »
Sara Montpetit / AGNÈS, amoureuse d’Horace, nièce de Chrysalde
Hugo Givort / HORACE, amoureux d’Agnès, fils d’Oronte
Guillaume Veyre / CHRYSALDE, ami d’Arnolphe et oncle d’Agnès
Emmanuelle Galabru / GEORGETTE, paysanne, servante d’Arnolphe
Alain Cerrer / ALAIN, paysan, valet d’Arnolphe / ORONTE, père d’Horace et ami d’Arnolphe
et la voix de Michel Ouimet / Préceptes du Mariage
Scénographie et lumière François Cabanat assisté de Tom Peyrony et Grégory Lechat | costumes Dominique Bourde et Isabelle Pasquier | musique et son François Peyrony | vidéo Hugo Givort
photos © Marion Duhamel

Les Secrets de la Méduse : une bouleversante traversée à travers l’histoire et la création 

« L’envers du décor » ! Expression riche de possibles, de promesses, d’inconnu, de révélations…  Voir ce qu’il y a derrière l’image. Entendre les sujets, vivre leurs péripéties, saisir leur vérité…

Assister à la conception d’un tableau, la naissance d’une fulgurance artistique. Comprendre ce moment où la curiosité, l’intérêt pour une histoire, un fait, se meut en nécessité de raconter, de dire, de montrer. En nécessité de faire témoignage, de partager. De faire œuvre d’art ! C’est à cette folle aventure que nous convie « Les Secrets de la Méduse ». Pénétrer les vertiges de la création d’une des toiles majeures de la peinture du dix-neuvième siècle, phare de la naissance du romantisme. Percer les secrets de la genèse de l’emblématique tableau de Théodore Géricault « Le Radeau de la Méduse » !

Entre une table  misérable et une chaise de paille branlante, pièces de bois flottantes dans un clair-obscur crépusculaire, un homme est seul, les jambes mangées par un océan de brume. Menaçante fumée prête à l’engloutir. L’homme, c’est Pierre Laurent Coste le narrateur, le survivant. Mais c’est aussi le marin Letort-pipe au bec, la brute Bambou, le chapardeur Jeannot, la belle Angélique, le chirurgien Savigny, le gouverneur Schmaltz, le fourbe Richefort, et bien d’autres encore. L’homme, c’est eux. Ces trois cent quatre-vingt dix sept passagers, colons, militaires et gars d’équipages qui en 1816, sur une frégate nommée La Méduse, partirent pour le Sénégal et le rayonnement du commerce français. Mais l’homme c’est surtout le trois cent quatre-vingt dix-huitième passager, celui en plus, le surnuméraire, l’imaginaire, Géricault lui-même. L’artiste qui sait qu’il n’est pas de chef d’œuvre possible sans compréhension de l’entièreté des faits qu’il illustre, sans conscience viscérale du calvaire des hommes qu’il va peindre. Il faut donc se mettre à leur place autant que faire ce peut ! Alors il le fait, l’homme. Oui, monsieur, jusque dans sa chair. Il cherche la révélation, l’absolu. Alors, dans un ultime effort, refusant de se faire engloutir comme tous ses compagnons d’infortunes par cet océan de fumée, l’homme va nous livrer la véritable histoire du naufrage de la Méduse. Il va nous révéler que Hugues Duroy de Chaumareys qui commande cette puissante et moderne frégate, n’a pas navigué depuis plus de vingt-cinq ans. Il va nous dire, oui monsieur, que l’incompétence et la vanité de ce commandant ont enlisé le navire sur un banc de sable si énorme et si connu de tous que seul un incapable présomptueux pouvait faire cap dans sa direction. Dès lors le naufrage est inévitable. Et comme le nombre de canots de sauvetage est insuffisant pour embarquer tous les passagers (histoire qui se répétera lors du naufrage du Titanic) on décide de construire un énorme radeau sur lequel seront entassés cent cinquante malheureux marins et soldats choisis pour la modestie de leur condition. Dès lors et durant les treize jours qui vont suivre, les passagers du radeau, livrés à eux-mêmes, sans eau ni nourriture, sous le soleil brûlant des côtes mauritaniennes, vont traverser l’enfer, la folie, l’insoutenable.

Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud, auteurs et interprètes en alternance de ce seul-en-scène, relatent avec force et humanité un fait divers devenu historique. Leur langue est précise, claire, évocatrice, d’un souffle épique et dramatique jamais altéré. Sans manichéisme, avec la seule force d’incarnation de l’exceptionnelle interprétation de l’acteur et la beauté d’une pudique et implacable mise en scène, ils parviennent à offrir toute l’universalité de cette affaire qui aurait pu rester dans les oubliettes de l’histoire si la royauté fraichement restaurée avait réussi à l’étouffer. Car, oui monsieur, tout est là. L’aventure, L’héroïsme, la bassesse, l’ambition, l’amour, l’incompétence, la fatuité du puissant, la vulnérabilité de l’indigent. La cruauté d’une vérité historique qui répète inlassablement ses inégalités et atteste la lâcheté de ceux qui en sont responsables.

Les spectateurs touchés au cœur, dans un immense merci, applaudissent à tout rompre l’homme au centre du plateau qui nous offert cette bouleversante traversée à travers l’histoire et la création !

 

LES SECRETS DE LA MÉDUSE
Au Lucernaire jusqu’au 12 avril 2026
De et avec Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud (en alternance)
Mise en scène Antoine Guiraud assisté d’Émilien Fabrizio
Photos © Emilien Fabrizio
Lumières Rémi Saintot | Costumes Corinne Rossi
Production Théâtre le Ranelagh

Dans ma cuisine, un désert ? : danse, théâtre et cirque fusionnent pour un spectacle solaire et sensible sur l’eau

Les frères chorégraphes Christian et François Ben Aïm croisent leur talent à celui de l’autrice Mariette Navarro pour cette oeuvre dansée-jouée. Avec Dans ma cuisine, un désert ?, ils continuent d’adresser à l‘enfance leur réflexion sur l’écologie. En 2013 La Forêt ébouriffée et en 2018 Mirages – les âmes boréales emmenaient le jeune public dans des mondes arboricoles ou glaciaires. Aujourd’hui, c’est l’eau qui irrigue cette nouvelle pièce.

C’est l’eau petite goutte berceau de vie, l’eau comme élément fondateur nos corps et de notre planète bleue qui parcourt ce spectacle, mais aussi l’eau anthropocène, vénérée et maltraitée par les humains, ressource fragilisée devenue enjeu géopolitique et capitaliste.
Le sujet est vaste et complexe, mais les frères Ben Aïm et Mariette Navarro en ont fait une oeuvre sensible, à portée de jeune public. Mots, danses, acrobaties font poésie et sens pour raconter-montrer cette eau vitale et vivante, cet objet physique et mental hautement politique, hautement poétique.

La cage de scène des Plateaux sauvages est à nu, une grande table au fond, à l’avant-scène une colonne de bois clair portant robinetterie, et au centre un vaste espace de jeu. Elle et lui, vêtements androgynes couleur d’automne et de fruits mûrs, de cerise et de citron, sont grands et fins comme roseau, souples comme anguille. Leur danse un peu circassienne, portée par la superbe composition de Patrick de Oliviera, enveloppante, au remarquable pouvoir d’évocation, est tout en mouvements fluides, ondulants comme rivière.

Ils guettent l’eau au robinet « Toujours rien ? – non, pas d’eau, regarde, ma peau est sèche comme une terre craquelée, sèche comme un morceau d’argile oublié, comme la terre et l’océan divorcés »

De la douche couleront du sable, de la fumée, des grondements d’orage.

Les souvenirs s’épanchent, douce mémoire qui remonte si loin et si proche.
« Est-ce que tu te souviens dans l’eau coulait ? La première goutte sur la terre, comme ça s’infiltrait jusqu’aux racines. »
Ils sont très aériens, acrobates et rayons de soleil.
« Tu te souviens de la nage ? De la carapace d’eau contre la brûlure du soleil ? Tu te souviens du ventre de maman, son eau tiède et sucrée, son balancement ? »
Dans un beau pas de deux, elle et lui sont portant.es et porté.es, pieds nus légers comme des plumes.
Une goutte d’eau avalée circule d’un corps à l’autre et les agite drôlement de l’intérieur, Louise Hardouin et Jules Sadoughi se font clowns et algues dans le courant, les yeux des petits spectateurs pétillent de plaisir.

Texte et gestes se complètent, se répondent et se révèlent, pour rendre perceptible l’eau du monde, de nos corps et de nos esprits. Salti et glissandi, bref tango et taqueneries – Christian et François Ben Aïm ont composé une grammaire de souplesse et de rebonds, un vocabulaires de sourires, de volutes, ondulations et tourbillons. Et Mariette Navarro a offert aux interprètes une langue joueuse, pleine d’humour, qui ouvre la porte à l’imaginaire, et pour autant explore les enjeux avec clarté.

Un verre d’eau enfin ! « – C’est mon eau. – C’est ton eau ? – Oui, c’est mon verre. – Ça va pas, il met un pronom possessif au mot « eau » ! L’eau, ça n’appartient pas. Ou alors, je te la vends. »
Dans ma cuisine, un désert ? raconte aussi bien sûr, on l’entend dans le titre, l’eau devenue rare, eau qui n’appartient plus à tous, mais qu’on traque, qu’on s’approprie, qu’on monnaye, qu’on vole. Les notes de piano, claps de main et guitares chaleureuses font place à une clarinette nerveuse, des percus sombres, des violons hachés hachant, la complicité du duo fait place à la confrontation. Les auteurs et autrice ont tenu à faire ressentir, à donner parole, forme et mouvement à cette crise de l’eau et ce qu’en font les humains.
Pourtant, sur une rythmique de battements de coeur, dans un tournoiement de soufi, sous les belles lumières sensuelles et précises signées Laurent Patissier, c’est la force intrinsèque de cet élément, c’est la puissance de la vie qui emporte.
Et les spectateurs grands et petits applaudissent avec enthousiasme, repartant la conscience un peu éclairée et l’âme émerveillée de ce spectacle joyeux et solaire, qui invite à se sentir « vaste comme l’océan ».

Marie-Hélène Guérin

 

DANS MA CUISINE, UN DÉSERT ?
Un spectacle de la compagnie CFB 451
À voir – dès 6 ans- aux Plateaux sauvages jusqu’au 21 février
Avec Louise Hardouin et Jules Sadoughi
Chorégraphie Christian et François Ben Aïm
Écriture et dramaturgie Mariette Navarro
Création musicale Patrick de Oliveira | Création lumières Laurent Patissier | Création costumes Aurore Thibout
Régie générale Stéphane Holvêque
Remerciements à Toma Roche et Maxime Segher
Photos © Patrick Berger

À voir :
Du 13 Fév 2026 au 21 Fév 2026 – Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
Du 12 au 14 Mars 2026 – L’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne (95)
Les 29 et 30 Mars 2026 – Le Figuier Blanc, Argenteuil (95)
Le 26 Avril 2026 – Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (69)
Les 28 et 29 Mai 2026 – Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93)

Coproductions L’Odyssée – Scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » de Périgueux (24), Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50), Le Figuier Blanc d’Argenteuil (95), Fondation Royaumont (95), Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec (93)
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages de Paris (75)
Accueil en résidence de création Théâtre Jacques Carat de Cachan (94), L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard (77), Monastère de Saorge – Centre des Monuments Nationaux (06)
Soutiens SPEDIDAM, Région Île-de-France, Ville de Paris
Mise à disposition de studio Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national (75), Les Tréteaux de France – Centre dramatique national

Qui a peur de Lysistrata ? : pour une résistance joyeuse !

Dans la comédie portant son nom, Lysistrata, en d’autres temps, et sous d’antiques ciels grecs, avait convaincu ses consoeurs de faire la grève du sexe pour faire pression sur leurs époux et les persuader de cesser leurs interminables combats. Le pouvoir et la guerre était affaire d’hommes et la vie domestique et l’intime affaire de femmes, la fable d’Aristophane renversait les valeurs, l’intime prenait le pouvoir et mettait la guerre au pas.
2400 ans plus tard (j’arrondis), le pouvoir et la guerre marchent toujours main dans la main, et Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth ont demandé à leur complice MarDi de leur inventer une ou des nouvelles Lysistrata, vivantes armes contre l’hubris et les inclinations belliqueuses – qui ne font jamais que des perdants, vainqueurs comme vaincus. De MarDi, Marie Dilasser, on avait aimé le délicieux Señora Tentación vu cet été à Avignon, ou Soudain, Chutes et envols, moderne carte du tendre explorant le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux.
 

 
Devant un tulle soyeux, en robes de dentelles noires, l’oeil pétillant, apparaissent deux belles extravagantes, parées de cols-bijoux, de perruques vaporeuses et d’un sacré bagout : on retrouve la sensualité joueuse des metteuses en scène-dramaturges-interprètes Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth (dont on avait déjà savouré le talent de conteuses par le verbe et par le geste dans Señora Tentación).

« On passait par là – non, on est venues exprès – on voulait vous dire… On entend trop de bruits de la Terre. Elle gronde, elle rote elle pète comme les humains, ça c’est normal, mais là ça devient assourdissant »
Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth se font pythies, vestales, émissaires facétieuses, hérautesses chics et drôles. C’est le toujours, l’hier et le demain qui viennent enguirlander le présent, râler sur le gâchis que les humains laissent derrière eux, désordre infécond et rebuts nauséabonds.
 

 
Le tulle s’ouvre sur un champ de ruines, une décharge de tissus disparates, entre fragile installation à la Boltanski de vêtements-dépouilles et prairie de fleurs clairsemées. Sous des grondements et roulements de graviers, crissements de cordes et fumées, sept glaneuses et glaneurs s’avancent, farfouillant dans les déchets.

Ces sept qui ne sont pas les deux fantasques maîtresses de cérémonie, ces sept sont les humaines et les humains. Danseuses et danseurs, oratrices et proférateurs, vêtus de quotidien, ils et elles sont enfants, femmes, hommes, vivants et morts, sont puissances de destruction, complices, blessé.es, lésé.es, sont celles qui refusent, ceux qui objectent, celleux qui cherchent une autre voie.

Pour dire ce monde parcouru de volontés de destruction et de forces de résistance, l’écriture de MarDi est puissante et lyrique.
Une langue drôle, tragique, crue, déchirante et ignoble – à l’image de cet terrible couple qui s’embrasse avant que lui ne parte à la guerre : lui « toi ma compagne qui fait les courses l’amour le jardin les papiers le ménage prends soin de nos enfants » elle « toi mon compagnon j’espère que tu vas torturer, violer, piller, écraser, que tu vas donner ton nom à une avenue, un arrêt de bus, que je vais recevoir des lettres pleines de pluie, d’hémoglobine et de détresse ». Le rire éclate et s’étrangle, acide et noir.
 

 
Le théâtre dansé de Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth jette sur scène langage de verbes et de gestes, superposés ou se succédant, s’engendrant ou se heurtant, pas de deux rêveur, choeurs dansés, tourbillon de corps désordonnées et hagards ou longue diatribe, incisives apostrophes des immortelles maîtresses de cérémonie ou solo empruntant aux danses urbaines comme au vocabulaire classique contemporain.

Il y a des manichéismes dans cette extrapolation personnelle du mythe de Lysistrata, des démonstrations qu’on aurait aimé plus subtiles, des naïvetés – mais des naïvetés toniques, vivifiantes, car certes « cela va sans dire », mais cela va bien en le disant aussi – d’où vient la prédation et où va le monde, qui viole et pille et qui pleure et, les poings serrés, répare.

Ce sont des Madres, antiques déesses oubliées, qui viendront, matriarches femelles et mâles, emplumées, majestueuses et baroquement nommées (Mascarpone, Anticyclone, Prostitucion, Minestrone, Interphone et Perséphone, Madres du lait, du vent, des amours tarifées, des tubercules, de la communication, des vivants et des morts…) qui viennent couronner de panache les errances de cette pauvre humanité qui a encore peur des Lysistrata. À chacune sa poésie et son pouvoir, comme autant de chemins de traverse à explorer vers la réconciliation des êtres humains tous genres confondus, des non-humains, de la nature.

Pourtant, dans ce pamphlet féministe, un homme dans un cercle de lumière offre un solo dégingandé désarticulé et doux, comme une possibilité de réconciliation. Et sur une musique électro qui enfle, c’est par un chorus combatif et libérateur, énergisant et radieux que les Lysistrata, l’esprit de rébellion et l’espoir gagnent. Et la tragi-comédie, la fantaisie funèbre, laisse passer un grand et gai rayon de soleil.

Marie-Hélène Guérin

 

QUI A PEUR DE LYSISTRATA ?
Un spectacle de la Compagnie Toujours après Minuit
Au Théâtre Gérard Philippe jusqu’au 22 février 2026
De MarDi (Marie Dilasser)
Mise en scène, chorégraphie, scénographie Roser Montlló Guberna, Brigitte Seth
Avec Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Roser Montlló Guberna, Alice Rahimi, Brigitte Seth
Collaboration artistique Emmanuelle Bischoff | Musique et vidéo Hugues Laniesse | Lumière Guillaume Tesson | Costumes Sylvette Dequest | Assistanat mise en scène Gwennina Cloarec, Aliénor Suet
Photos © Christophe Raynaud de Lage

Coproduction Compagnie Toujours Après Minuit ; Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis ; Château Rouge – scène conventionnée d’intérêt national « Art et création », Annemasse.
Avec le soutien du Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec ; du Triangle – Cité de la danse, Rennes ; de La Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.
 

Nous ou Le Paradoxe du hérisson : « familles je vous aime » – une fable humaniste réjouissante

En préambule, pour celleux qui ne connaissent pas, un petit rappel du paradoxe du hérisson :
Il était une fois, dans une forêt bien glaciale, une tribu de hérissons frigorifiés. Ils se blottirent les uns contre les autres pour se réchauffer. Bientôt, la douleur causée par les piquants des uns et des autres les fit s’éloigner. Mais le besoin de chaleur les rapprocha à nouveau, et la blessure des piquants se répéta, ils tâtonnèrent ainsi jusqu’à découvrir la bonne distance, à partir de laquelle ils se réchaufferaient sans désagrément.
C’est Schopenhauer, pas étouffé par la bonhomie, qui brandit cette parabole pour souligner combien « le besoin de société qui naît du vide et de la monotonie de la vie des hommes les rapproche ; mais leurs nombreuses qualités désagréables et répugnantes et leurs insupportables inconvénients les séparent à nouveau »…

Muriel Imbach, elle, va plutôt explorer dans ce « paradoxe du hérisson » la pluralité des formes que peut prendre la famille, cherchant dans ce flux et reflux des êtres les uns vers les autres la matrice d’un « nous » protéiforme.
La Suissesse, élevée par un père philosophe, travaille depuis longtemps déjà non seulement pour mais surtout avec les enfants. Femme de théâtre et femme de philosophie, Muriel Imbach entrelace finement ces deux disciplines pour offrir aux enfants (et aux adultes) un formidable outil de réflexion, une fabuleuse machine à grandir, étendre sa compréhension du monde et de ses habitants et s’amuser !

Dans une forêt d’humus noir et de lianes ondulantes, passe une cordée hétéroclite et vaguement égarée d’humain.es (+ une plante grasse) d’âges et de carnations diverses. Elles et ils sont vêtu.es de jupes et blousons couleur de pivoines et pavots, se ressemblant mais dissemblables, relié.es par un cordage comme les alpinistes affrontant de rudes montagnes.
L’image, très graphique, est à la fois jolie et drôle, et donne le ton de ce « Nous », vif, joyeux, ludique autant que sensible.

Ensemble, ils sont quoi, ces cinq encordé.es ? Une tribu, un orchestre, un troupeau, une famille ? Ils ont l’aisance de la routine, chacun.e sa place, chacun.e son accessoire et sa fonction, et ne se posent pas la question, jusqu’à ce qu’ils rencontrent une joliment prénommée Selvi de bleu vêtue, nez au vent, promeneuse solitaire, curieuse et liante.
« Qu’est-ce qui nous arrive quand tout autre arrive ? » , interroge Marie-José Mondzain (Accueillir, venu.e d’un ventre ou d’un pays), dont les réflexions ont nourris la création de Nous. Qu’est-ce qui nous arrive, comment faire place à l’autre ? Que faire des liens qui existent si on veut que d’autres naissent ? Comment d’un « vous + moi » faire un nouveau « nous » ?

La nouvelle venue rompt en douceur l’ordre établi, oxygène le groupe et permet la recomposition d’autres modules, de « nous » multiples et changeants, autant d’affinités, de façons de se reconnaître et de cheminer ensemble – « nous qui aimons les oranges » « nous qui avons le nombril rentré » « nous qui aimons bien être seul parfois » « nous qui avons parfois peur la nuit » « nous qui avons une petite faim »…
Nous, à la suite du petit groupe qui apprend à se reconfigurer, à fluctuer/se transformer, ouvre la porte à l’interrogation des liens possibles, au foisonnement des formes et des définitions. Face au modèle restreint de la famille papa-maman-deux-enfants, le spectacle déploie un imaginaire de familles élargies, mobiles, englobantes. Un imaginaire, mais aussi une réalité, qui sans doute manque de mots, de narrations, de représentations dans l’espace mental commun, et à qui ce Nous donne une parole, joyeuse et vivace.
Familles sociales, amicales, de naissance, familles composites, choisies. Entité miniature d’un parent-un enfant, couple sans enfant, ou large « parentèle ressentie » incorporant des personnes sans validation généalogique ou administrative, foyers non-hétéronormés, couples queers, fratrie ou sororerie sans ADN commun… Et pourquoi pas même se sentir faire famille avec des êtres qui nous ont construits sans nous connaître, des œuvres, des lieux, des non-humains qui nous protègent et qu’on chérit – autant de façon d’être soi et de faire société.

Au cœur du plateau se dresse un tipi de cordes joliment électrifié de fibre optique, qui évoque une aire de jeu d’enfant, une cabane, un filet de pêche mais aussi un réseau de connexions neuronales, grésillant-scintillant au gré de l’activité synaptique du groupe-organisme.

Dans ce décor beau comme un conte, un peu mystérieux aussi, les interprètes sont irrésistibles, à la fois stylisant leurs personnages et leur donnant une merveilleuse humanité. On jubile de leur spontanéité et de leur justesse. Une ambiance musicale très texturée, d’électro, de sons de nature ou d’hypnotiques boucles mélodiques compose un univers sonore riche et envoûtant.

Interrogeant l’individualité et la communauté, les origines et l’à-venir, avec subtilité et sourire, Nous ou Le Paradoxe du hérisson est une fable humaniste et joyeuse, aussi réjouissante visuellement que stimulante émotionnellement.

Marie-Hélène Guérin

 

NOUS OU LE PARADOXE DU HÉRISSON
Un spectacle de Muriel Imbach / compagnie La Bocca della Luna
Au Théâtre Public de Montreuil du 12 au 20 février 2026
Dès 7 ans
Mise en scène et direction artistique Muriel Imbach
Avec Coline Bardin, Pierre-Isaïe Duc, Linna Ibrahim, Cédric Leproust, Fred Ozier, Selvi Pürro
Création lumière Antoine Friderici | Création son Charlotte Vuissoz | Création scénographie Neda Loncarevic | Création costumes Isa Boucharlat | Dramaturgie et collaboration artistique Adina Secretan, Marie Romanens | Assistanat mise en scène Alexia Hebrard | Collaboration artistique Paulin-Aloïse Jaccoud | Régisseuse de tournée Charlotte-Prune Rychner
Production Émilie Monnet | Communication Catia Bellini | Administration Léonore Friedli | Diffusion Clémence Faravel / Ledou
📸 © Sylvain Chabloz

Production La Bocca della Luna
Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Théâtre Public de Montreuil, Théâtre Le Reflet – Vevey, Théâtre Les Halles – Sierre, Théâtre du Loup – Genève, Scène nationale de Bourg-en-Bresse
Spectacle coproduit par ACT – Art en Coopérative Transfrontalière: Château Rouge – Annemasse, Théâtre Am Stram Aram – Genève, Usine à Gaz – Nyon, Scène nationale de Bourg-en-Bresse, Les Scènes du Jura – Scène nationale
Soutiens Canton de Vaud, Ville de Lausanne, Pro Helvetia – Fondations suisse pour la culture, Ernst Göhner Stiftung, Loterie romande, Pour-cent culturel Migros, Corodis
La compagnie est au bénéfice d’une convention de durée déterminée avec l’État de Vaud (24-27) et la Ville de Lausanne (25-28)
Muriel Imbach est artiste complice à la Scène nationale de Bourg-en-Bresse de janvier à avril 2026

Avec la collaboration de Agustin Casalia, Association proPhilo

Forcenés : dévorer la route et la vie, un seul-en-scène intense

Forcenés, c’est d’abord une aventure de rencontres. Jacques Vincey donnait un stage au Théâtre 14, auquel participait Léo Gardy. Le lendemain, son attention est retenue par un entretien avec Philippe Bordas sur France Culture, qui évoque son ouvrage Forcenés, célébrant le cyclisme et ses « héros ». Coup de coeur partagé de Jacques et Léo pour ce texte, qui parle à leur tête, leur coeur et leurs jambes d’artistes et d’amoureux du vélo.
Ces petites chroniques, toutes en écritures brèves, en vifs portraits, Jacques Vincey va les adapter, les lier pour en composer un tout fluide, alternant longues courbes et sprints nerveux.

La scénographie de Caty Olive, qui signe aussi les élégantes lumières, est nette, dépouillée, laissant toute la place à la langue très littéraire, d’un vocabulaire sophistiqué, riche, précis et expressif, une langue un peu dandy, rapide, jazzy, et à l’incarnation, physique, tendue, de Léo Gardy.
En fond de salle, un grand écran portera images d’archives, gros plans – rayons et pignons, presque abstraits, évoquant le futurisme italien, ou paysages défilant à la vitesse d’une course cycliste (création vidéos de Othello Vilgard). Au sol un petit écran-témoin égrènera rythme cardiaque, vitesse, kilomètres parcourus : Loé Gardy joint le geste à la parole. On apprécie la création sonore d’Alexandre Meyer particulièrement soignée, étoffée et évocatrice – roulements et cliquettements, bruits de nature ou de mécanique, souffle du vent, vivats des spectateurs, musiques souples ou crissantes -, qui plonge le public dans le « patrimoine sonore du cycliste » et aiguise ses sensations.
 

 
Perché sur un home trainer de pointe, Léo Gardy, voix grave, débit linéaire, corps et visage très fins, dos courbé sur le guidon, va s’emparer de la langue rythmée de Philippe Bordas, et donner chair à la passion de l’auteur pour le vélo et les « forcenés » qui ont nourri le mythe du cyclisme.

Jacques Anquetil, « magnétique et farouche », René Pottier, René Vietto, Gino Bartali, Coppi « d’une nonchalance féroce », Charlie Gaul « castrat nerveux sustenté aux amphèt’ », Robic, Luis Ocaña, Lucien Aymard, Roger de Vlaeminck…
Des noms connus ou moins connus, une litanie de fous flamboyants, dopés aux mêmes substances que les chevaux de course, enivrés de liberté, qui prenaient revanche sur la misère souvent – la revanche des pauvres sur l’âpre terre paysanne, sur l’usine, sur le cheval, sur la voiture, et lançaient leur vie sur des routes qu’ils grimpaient avec fureur, qu’ils dévalaient avec frénésie, qu’ils avalaient avec des ailes dans le dos.

« Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre.
Les genres comme les civilisations déclinent et meurent.
L’épopée versifiée a disparu. Le cyclisme est mort »

Dans le XXe finissant, Hinault n’est plus seulement un vainqueur c’est un gagneur, et de trop d’artifices, trop de stratégie, le « cycliste sauvage » est mort. Les dopés contemporains ne transpirent plus, lunettes sombres et oreillettes les séparent de leur environnement, le cycliste devient un homme-machine dont on aperçoit l’étrange silhouette dans l’ombre fusionnée de l’acteur et son home-trainer futuriste.

Forcenés, c’est un cri d’amour pour les poètes et les insensés et contre le règne de la technologie, c’est un hommage au cyclisme du temps de la folie, du temps de la fougue et de la voracité, de la grâce fiévreuse.

Portraits, paysages, exaltations et regrets, drogues et exploits défilent ici comme la route sous les roues des coureurs. Dos parallèle au sol, jambes toujours en mouvement, le débit qui s’accélère, le souffle qui se raccourcit, le comédien passe les vitesses, se met en danseuse, prend une gorgée d’eau, essuie sa sueur. Il dévore les kilomètres. On est suspendu à son rythme, à ses mots. Analyse sociologique, brève histoire d’un cyclisme qui n’existe plus, Forcenés est par-dessus tout une déclaration de passion, un grand geste d’amour poétique et sans concession, et une remarquable performance, physique et mentale, de Léo Gardy, impressionnant d’engagement, de précision, d’intensité.

Marie-Hélène Guérin

 

FORCENÉS
Au Théâtre de la Concorde du 18 au 28 février 2026
Texte Philippe Bordas (éditions Librairie Arthème Fayard, 2008)
Adaptation et mise en scène Jacques Vincey
Avec Léo Gardy
Scénographie et lumières Caty Olive | Musique Alexandre Meyer | Vidéo Othello Vilgard
Production Compagnie Sirènes
Coproduction Théâtre de la Concorde

Photo portrait Othello Vilgard / Photos de scène Christophe Raynaud de Lage

Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, de la Maison des Métallos et des Plateaux Sauvages.

Remerciements à WAHOO France, FRANSCOOP et à la compagnie In-quarto – Julie Duclos.
 

À l’air libre : un seul-en-scène plein de fantaisie

Dans la jolie petite salle intimiste de pierres et de bois clair du Théâtre du Temps, patientent un prie-velours vêtu de velours rouge, un cintre, et une petite bouteille d’eau. Trois accessoires qui suffiront à Laurent Balaÿ pour meubler la scène de son nouveau spectacle « À l’air libre »

Après avoir promené pendant quelques années son précédent seul-en-scène « De l’air » sur les routes de France – de salles parisiennes en festival ou en tournée, Laurent Balaÿ est de retour avec un bondissant « À l’air libre ». Dans « De l’air » il évoquait son itinéraire de comédien, aujourd’hui il parcourt les rencontres religieuses ou spirituelles qui ont émaillé sa vie de catho un brin farfelu.
Ce bon chrétien honnêtement baptisé va nous faire rencontrer tout un petit monde gentiment fêlé, des évangélistes surinvestis, un néo-prêtre qui fait la quête des likes sur TikTok, un curé venu d’Afrique avec un franc-parler à toute épreuve, des fidèles énamourées, un pique-assiette collé au buffet au pot de la paroisse, une bande de kynergistes bucoliques qui tenteront de lui réaligner le centre énergétique par des câlins sylvestres…
De bains vibratoires en forêt en confession 2.0, de voyage pour célibataires chrétiens en quizz TV catho, Laurent Balaÿ brosse un tableau tonique du milieu catho contemporain, qu’il caricature avec beaucoup de tendresse.
Avec une énergie malicieuse, des jeux de mots et des boutades, du mime et quelques pas de danse, des cascades d’anecdotes réelles ou fantaisistes, des airs pop et de la musique de cinéma muet, Laurent Balaÿ, agile et pétillant, offre un spectacle modeste, sincère et souriant.

À L’AIR LIBRE
Au Théâtre du temps
Un spectacle écrit et interprété par Laurent Balaÿ
Mise en scène Natalie Stadelmann
Photo © Yvan Teulé

Production Moriyya Théâtre