Grâces, pièce de Silvia Gribaudi, a été créé il y a quelques années déjà et revient au Théâtre du Rond-Point pour quelques dates.
Sur une grande surface blanche comme une page à écrire, Andrea, Francesco, Siro et Silvia viennent y tracer quatre traits bien nets : trois gaillards en shorts cyclistes, chaussettes noires et silhouettes athlétiques, et une sautillante petite dame en maillot de bain noir. Quatre traits bien nets qui ne vont pas tarder à partir en gribouillis, farfouillis, esquisses, déhanchements excessifs, désarticulations improbables, disharmonies planifiées – d’où émergeront d’impressionnantes démonstrations de danse grand classique, coup de pied impeccablement cambré et saut de biche, pieds en 5e position et bras en couronne.
@ Fabio Sau
Dans cette pièce farfelue et profonde, Silvia Gribaudi, inspirée par Les Trois Grâces, centenaire sculpture de Canova, interroge notre idée de la beauté et en défie les règles. Avec ses trois acolytes en guise de Grâces – Splendeur, Joie et Prospérité -, elle interpelle le public, le chahute et le titille, l’embarque dans leurs prouesses et leurs farces.
Ils sont danseurs chevronnés aux corps puissants et élastiques, elle est danseuse alerte et tonique et clown d’immense talent. Les quatre larrons et larronesse décomplexé•es jouent avec virtuosité des interactions avec les spectateurs, et d’un vocabulaire gestuel foutraque où courses sur place et mouvements de brasse se télescopent à du voguing ou des pas de menuet.
Les saynètes pleines d’autodérision défilent au pas de charge, sans lasser tant le rythme – et ses ruptures ! – est parfaitement dosé et les propositions variées dans ce méta-spectacle où saluts, applaudissements, répétitions, fatigue, essoufflement, font partie de la représentation.
C’est hilarant, très enjoué, ludique, généreux. D’une énergie gaie et communicative. Enivrant de liberté et de plaisir. Beau aussi, de grâces parfois inattendues. Corps, sueur et éclats de rire. À la croisée de la danse, du théâtre et du grand art du clown, Grâces emporte le public dans un élan joyeux !
@ Giovanni Chiarot Zeroidee
On pourra retrouver deux pièces de Silvia Gribaudi en mai : Suspended Chorus et Amazzoni au Théâtre de la Ville/Les Abbesses en mai 26.
Production Zebra
Coproduction Santarcangelo Festival
Avec le soutien du MiC – ministère de la Culture italien
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/graces-1_Matteo-Maffesanti-scaled-e1772203545237.jpg14902560Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-27 14:24:312026-02-27 15:14:31Grâces : la beauté du rire
Livrons nous à un petit exercice d’abstraction mentale. Une petite révolution temporelle. « L’Ecole des femmes », pièce géniale et emblématique de la littérature dramatique française, n’a pas été écrite en 1662 mais en 2026 et Molière n’est pas un auteur classique du XVIIe siècle mais une plume hyper talentueuse du microcosme théâtral de ce début du XXIe siècle. Franchir une telle faille spatiotemporelle et culturelle demande un petit effort d’imagination. Au théâtre Artistic Athévains, la metteuse en scène Frédérique Lazarini franchit ce pont et transforme cet exercice fantasmagorique en réalité bien concrète.
L’intrigue est connue, Arnolphe, homme mûr et installé craint par-dessus tout d’être cocu. Sa crainte le terrifie depuis si longtemps que pour se prémunir d’une éclosion de cornes du côté de son front, il recueille une enfant de 4 ans contre « bons soins » (entendez argent sonnante et trébuchante offerte à la mère, miséreuse), avec la promesse d’assurer son éducation. Aussitôt, il la cloître dans un couvent auquel ordre est donné de veiller à ce que la fillette soit rendu « idiote autant qu’il se pourrait », tant il est certain que seules les femmes d’esprit sont capables de trahison avers leur mari. La pièce démarre treize ans plus tard. Au moment où Agnès, devenue jeune femme, est sortie du couvent par notre homme afin, ni plus ni moins et sans autre forme de consentement, d’en faire son épouse. Durant les cinq actes qui vont suivre, rien ne se passera comme sur les plans du barbon. Agnès l’ingénue n’en est pas moins femme en devenir. Femme dans son entièreté. Femme de corps et d’esprit. Femme dans sa poésie, sa candeur, sa bonté mais aussi sa clairvoyance et sa détermination.
L’arrivée inattendue d’un jeune et beau chien fou, Horace, va bousculer les quilles pourtant bien ordonnées par Arnolphe. Avec lui, plus encore que l’amour, c’est l’extérieur, la jeunesse, la liberté, en un mot la vie, qui s’introduit dans les rouages de la belle machine à soumission imaginé par le maître des lieux. Dès lors, ni la vigilance des gardiens de la maison, ni la paranoïa despotique d’un Arnolphe dépassé, ni même les tenants d’une société conservatrice et rétrograde ne pourront plus contraindre Agnès à un destin qu’elle refuse.
« Barbon », « couvent », « valets », « cornes au front », « mariage forcé », tout cela sent bon son XVIIe siècle. Où est le saut temporel promis, là-dedans ? En enfermant Agnès, dans une cage de verre sous l’œil de caméras de surveillance contrôlées par un couple de vigiles aux ordres d’un patron implacable dans son costume trois pièces, le dispositif scénique, évocation orwellienne du contrôle total par les moyens technologiques, répond dès l’ouverture du rideau à cette interrogation. Non seulement c’est aussi surprenant que beau mais c’est avant tout limpide. A partir de cette minute, la première, il n’est pas de doute à opposer à la contemporanéité de l’action, pas de remise en cause possible du « ici et maintenant » dont la mise en scène prend résolument le parti. Point de vue qui se révèle d’une justesse glaciale au fur et à mesure de la narration. Plus que la peur panique du cocuage, qui en dit déjà long sur l’obsession éternelle d’une masculinité anxieuse, ce qui est mis en lumière ici est bel et bien l’emprise. Emprise psychique, morale, physique. Arnolphe devient un prédateur qui à travers les écrans observe sa proie et ne la lâche jamais. Agnès, chose due, cèdera de gré ou de force ! Le maître à décidé, il en sera ainsi fait ! Et comme, dans ce cas précis la proie est une toute jeune femme, dix-sept ans, et le prédateur un homme déjà vieux, il devient évident que le thème de la pédophilie fait partie des enjeux de l’entreprise. Difficile de faire plus actuel à l’heure de l’affaire Epstein, des attaques répétées contre les dénonciations Me Too et de la remise en cause affichée des droits des femmes.
Sous les traits d’un impeccable Cédric Colas, Arnolphe est d’autant plus dangereux que sa séduction est grande. L’acteur nous offre une vision neuve du personnage. Blessé d’amour autant que d’amour propre, bourreau des autres et victime de lui-même, attirant, sensible, drôle, terrifiant… redoutable. Son interprétation de chair et d’affres apporte une magnifique pierre à l’édifice construit par ses illustres prédécesseurs. Face à ce diable de tuteur il fallait une Agnès pétrie de finesse, du charme et d’esprit. Sara Montpetit dépasse cela. Son talent s’impose comme la force de l’évidence. Sa naïveté désarme et sa détermination rassure. Avec elle l’avenir devient possible. Illuminée par ce couple phare, le reste de la distribution est au cordeau. Hugo Givort est réjouissant d’enthousiasme et de douleur dans le rôle d’Horace. Jeune premier à la fois moderne et intemporel. Guillaume Veyre donne toute sa malice et sa lucidité à Chrysalde. Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer, couple de comédie parfait et réinventé, sont irrésistibles dans les personnages de Georgette et Alain, vigiles trop vite dépassés, dont les gaffes et les gags enchantent.
Après l’incontestable réussite de son précédent spectacle « Le Voyage de Monsieur Perrichon », d’Eugène Labiche, Frédérique Lazarini, avec « L’Ecole de femmes » signe de nouveau une mise en scène de très haut vol. Créatrice inspirée, talentueuse, érudite, irrévérencieuse et pourtant si fidèlement honnête aux œuvres, elle porte les valeurs d’un théâtre exigent à la portée du plus grand nombre. Un théâtre éclairant !
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/ecoledefemmes-1-scaled.jpg17102560Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-25 10:03:352026-02-27 14:10:46Une Ecole des femmes post-MeToo aussi éclairante que réjouissante !
« L’envers du décor » ! Expression riche de possibles, de promesses, d’inconnu, de révélations…Voir ce qu’il y a derrière l’image. Entendre les sujets, vivre leurs péripéties, saisir leur vérité…
Assister à la conception d’un tableau, la naissance d’une fulgurance artistique. Comprendre ce moment où la curiosité, l’intérêt pour une histoire, un fait, se meut en nécessité de raconter, de dire, de montrer. En nécessité de faire témoignage, de partager. De faire œuvre d’art ! C’est à cette folle aventure que nous convie « Les Secrets de la Méduse ». Pénétrer les vertiges de la création d’une des toiles majeures de la peinture du dix-neuvième siècle, phare de la naissance du romantisme. Percer les secrets de la genèse de l’emblématique tableau de Théodore Géricault « Le Radeau de la Méduse » !
Entre une tablemisérable et une chaise de paille branlante, pièces de bois flottantes dans un clair-obscur crépusculaire, un homme est seul, les jambes mangées par un océan de brume. Menaçante fumée prête à l’engloutir. L’homme, c’est Pierre Laurent Coste le narrateur, le survivant. Mais c’est aussi le marin Letort-pipe au bec, la brute Bambou, le chapardeur Jeannot, la belle Angélique, le chirurgien Savigny, le gouverneur Schmaltz, le fourbe Richefort, et bien d’autres encore. L’homme, c’est eux. Ces trois cent quatre-vingt dix sept passagers, colons, militaires et gars d’équipages qui en 1816, sur une frégate nommée La Méduse, partirent pour le Sénégal et le rayonnement du commerce français. Mais l’homme c’est surtout le trois cent quatre-vingt dix-huitième passager, celui en plus, le surnuméraire, l’imaginaire, Géricault lui-même. L’artiste qui sait qu’il n’est pas de chef d’œuvre possible sans compréhension de l’entièreté des faits qu’il illustre, sans conscience viscérale du calvaire des hommes qu’il va peindre. Il faut donc se mettre à leur place autant que faire ce peut ! Alors il le fait, l’homme. Oui, monsieur, jusque dans sa chair. Il cherche la révélation, l’absolu. Alors, dans un ultime effort, refusant de se faire engloutir comme tous ses compagnons d’infortunes par cet océan de fumée, l’homme va nous livrer la véritable histoire du naufrage de la Méduse. Il va nous révéler que Hugues Duroy de Chaumareys qui commande cette puissante et moderne frégate, n’a pas navigué depuis plus de vingt-cinq ans. Il va nous dire, oui monsieur, que l’incompétence et la vanité de ce commandant ont enlisé le navire sur un banc de sable si énorme et si connu de tous que seul un incapable présomptueux pouvait faire cap dans sa direction. Dès lors le naufrage est inévitable. Et comme le nombre de canots de sauvetage est insuffisant pour embarquer tous les passagers (histoire qui se répétera lors du naufrage du Titanic) on décide de construire un énorme radeau sur lequel seront entassés cent cinquante malheureux marins et soldats choisis pour la modestie de leur condition. Dès lors et durant les treize jours qui vont suivre, les passagers du radeau, livrés à eux-mêmes, sans eau ni nourriture, sous le soleil brûlant des côtes mauritaniennes, vont traverser l’enfer, la folie, l’insoutenable.
Geoffrey Callènes et Antoine Guiraud, auteurs et interprètes en alternance de ce seul-en-scène, relatent avec force et humanité un fait divers devenu historique. Leur langue est précise, claire, évocatrice, d’un souffle épique et dramatique jamais altéré. Sans manichéisme, avec la seule force d’incarnation de l’exceptionnelle interprétation de l’acteur et la beauté d’une pudique et implacable mise en scène, ils parviennent à offrir toute l’universalité de cette affaire qui aurait pu rester dans les oubliettes de l’histoire si la royauté fraichement restaurée avait réussi à l’étouffer. Car, oui monsieur, tout est là. L’aventure, L’héroïsme, la bassesse, l’ambition, l’amour, l’incompétence, la fatuité du puissant, la vulnérabilité de l’indigent. La cruauté d’une vérité historique qui répète inlassablement ses inégalités et atteste la lâcheté de ceux qui en sont responsables.
Les spectateurs touchés au cœur, dans un immense merci, applaudissent à tout rompre l’homme au centre du plateau qui nous offert cette bouleversante traversée à travers l’histoire et la création !
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/Les_Secrets_de_la_Meduse_c_Emilien_Fabrizio_8-1750x1080-1-e1771774366592.jpg8501750Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-22 15:31:292026-02-22 15:43:28Les Secrets de la Méduse : une bouleversante traversée à travers l’histoire et la création
Les frères chorégraphes Christian et François Ben Aïm croisent leur talent à celui de l’autrice Mariette Navarro pour cette oeuvre dansée-jouée. Avec Dans ma cuisine, un désert ?, ils continuent d’adresser à l‘enfance leur réflexion sur l’écologie. En 2013 La Forêt ébouriffée et en 2018 Mirages – les âmes boréales emmenaient le jeune public dans des mondes arboricoles ou glaciaires. Aujourd’hui, c’est l’eau qui irrigue cette nouvelle pièce.
C’est l’eau petite goutte berceau de vie, l’eau comme élément fondateur nos corps et de notre planète bleue qui parcourt ce spectacle, mais aussi l’eau anthropocène, vénérée et maltraitée par les humains, ressource fragilisée devenue enjeu géopolitique et capitaliste.
Le sujet est vaste et complexe, mais les frères Ben Aïm et Mariette Navarro en ont fait une oeuvre sensible, à portée de jeune public. Mots, danses, acrobaties font poésie et sens pour raconter-montrer cette eau vitale et vivante, cet objet physique et mental hautement politique, hautement poétique.
La cage de scène des Plateaux sauvages est à nu, une grande table au fond, à l’avant-scène une colonne de bois clair portant robinetterie, et au centre un vaste espace de jeu. Elle et lui, vêtements androgynes couleur d’automne et de fruits mûrs, de cerise et de citron, sont grands et fins comme roseau, souples comme anguille. Leur danse un peu circassienne, portée par la superbe composition de Patrick de Oliviera, enveloppante, au remarquable pouvoir d’évocation, est tout en mouvements fluides, ondulants comme rivière.
Ils guettent l’eau au robinet « Toujours rien ? – non, pas d’eau, regarde, ma peau est sèche comme une terre craquelée, sèche comme un morceau d’argile oublié, comme la terre et l’océan divorcés »
De la douche couleront du sable, de la fumée, des grondements d’orage.
Les souvenirs s’épanchent, douce mémoire qui remonte si loin et si proche.
« Est-ce que tu te souviens dans l’eau coulait ? La première goutte sur la terre, comme ça s’infiltrait jusqu’aux racines. »
Ils sont très aériens, acrobates et rayons de soleil.
« Tu te souviens de la nage ? De la carapace d’eau contre la brûlure du soleil ? Tu te souviens du ventre de maman, son eau tiède et sucrée, son balancement ? »
Dans un beau pas de deux, elle et lui sont portant.es et porté.es, pieds nus légers comme des plumes.
Une goutte d’eau avalée circule d’un corps à l’autre et les agite drôlement de l’intérieur, Louise Hardouin et Jules Sadoughi se font clowns et algues dans le courant, les yeux des petits spectateurs pétillent de plaisir.
Texte et gestes se complètent, se répondent et se révèlent, pour rendre perceptible l’eau du monde, de nos corps et de nos esprits. Salti et glissandi, bref tango et taqueneries – Christian et François Ben Aïm ont composé une grammaire de souplesse et de rebonds, un vocabulaires de sourires, de volutes, ondulations et tourbillons. Et Mariette Navarro a offert aux interprètes une langue joueuse, pleine d’humour, qui ouvre la porte à l’imaginaire, et pour autant explore les enjeux avec clarté.
Un verre d’eau enfin ! « – C’est mon eau. – C’est ton eau ? – Oui, c’est mon verre. – Ça va pas, il met un pronom possessif au mot « eau » ! L’eau, ça n’appartient pas. Ou alors, je te la vends. » Dans ma cuisine, un désert ? raconte aussi bien sûr, on l’entend dans le titre, l’eau devenue rare, eau qui n’appartient plus à tous, mais qu’on traque, qu’on s’approprie, qu’on monnaye, qu’on vole. Les notes de piano, claps de main et guitares chaleureuses font place à une clarinette nerveuse, des percus sombres, des violons hachés hachant, la complicité du duo fait place à la confrontation. Les auteurs et autrice ont tenu à faire ressentir, à donner parole, forme et mouvement à cette crise de l’eau et ce qu’en font les humains.
Pourtant, sur une rythmique de battements de coeur, dans un tournoiement de soufi, sous les belles lumières sensuelles et précises signées Laurent Patissier, c’est la force intrinsèque de cet élément, c’est la puissance de la vie qui emporte.
Et les spectateurs grands et petits applaudissent avec enthousiasme, repartant la conscience un peu éclairée et l’âme émerveillée de ce spectacle joyeux et solaire, qui invite à se sentir « vaste comme l’océan ».
À voir :
Du 13 Fév 2026 au 21 Fév 2026 – Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
Du 12 au 14 Mars 2026 – L’Orange Bleue*, Espace culturel d’Eaubonne (95)
Les 29 et 30 Mars 2026 – Le Figuier Blanc, Argenteuil (95)
Le 26 Avril 2026 – Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (69)
Les 28 et 29 Mai 2026 – Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93)
Coproductions L’Odyssée – Scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » de Périgueux (24), Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), Le Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50), Le Figuier Blanc d’Argenteuil (95), Fondation Royaumont (95), Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec (93)
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages de Paris (75)
Accueil en résidence de création Théâtre Jacques Carat de Cachan (94), L’Envolée – Pôle artistique du Val Briard (77), Monastère de Saorge – Centre des Monuments Nationaux (06)
Soutiens SPEDIDAM, Région Île-de-France, Ville de Paris
Mise à disposition de studio Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national (75), Les Tréteaux de France – Centre dramatique national
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/dansmacuisine-BERPA251212_40-e1771685640437.jpg14102100Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-21 14:44:012026-02-21 15:24:34Dans ma cuisine, un désert ? : danse, théâtre et cirque fusionnent pour un spectacle solaire et sensible sur l'eau
Dans la comédie portant son nom, Lysistrata, en d’autres temps, et sous d’antiques ciels grecs, avait convaincu ses consoeurs de faire la grève du sexe pour faire pression sur leurs époux et les persuader de cesser leurs interminables combats. Le pouvoir et la guerre était affaire d’hommes et la vie domestique et l’intime affaire de femmes, la fable d’Aristophane renversait les valeurs, l’intime prenait le pouvoir et mettait la guerre au pas.
2400 ans plus tard (j’arrondis), le pouvoir et la guerre marchent toujours main dans la main, et Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth ont demandé à leur complice MarDi de leur inventer une ou des nouvelles Lysistrata, vivantes armes contre l’hubris et les inclinations belliqueuses – qui ne font jamais que des perdants, vainqueurs comme vaincus. De MarDi, Marie Dilasser, on avait aimé le délicieux Señora Tentación vu cet été à Avignon, ou Soudain, Chutes et envols, moderne carte du tendre explorant le rapport des enfants et ados au sentiment amoureux.
Devant un tulle soyeux, en robes de dentelles noires, l’oeil pétillant, apparaissent deux belles extravagantes, parées de cols-bijoux, de perruques vaporeuses et d’un sacré bagout : on retrouve la sensualité joueuse des metteuses en scène-dramaturges-interprètes Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth (dont on avait déjà savouré le talent de conteuses par le verbe et par le geste dans Señora Tentación).
« On passait par là – non, on est venues exprès – on voulait vous dire… On entend trop de bruits de la Terre. Elle gronde, elle rote elle pète comme les humains, ça c’est normal, mais là ça devient assourdissant »
Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth se font pythies, vestales, émissaires facétieuses, hérautesses chics et drôles. C’est le toujours, l’hier et le demain qui viennent enguirlander le présent, râler sur le gâchis que les humains laissent derrière eux, désordre infécond et rebuts nauséabonds.
Le tulle s’ouvre sur un champ de ruines, une décharge de tissus disparates, entre fragile installation à la Boltanski de vêtements-dépouilles et prairie de fleurs clairsemées. Sous des grondements et roulements de graviers, crissements de cordes et fumées, sept glaneuses et glaneurs s’avancent, farfouillant dans les déchets.
Ces sept qui ne sont pas les deux fantasques maîtresses de cérémonie, ces sept sont les humaines et les humains. Danseuses et danseurs, oratrices et proférateurs, vêtus de quotidien, ils et elles sont enfants, femmes, hommes, vivants et morts, sont puissances de destruction, complices, blessé.es, lésé.es, sont celles qui refusent, ceux qui objectent, celleux qui cherchent une autre voie.
Pour dire ce monde parcouru de volontés de destruction et de forces de résistance, l’écriture de MarDi est puissante et lyrique.
Une langue drôle, tragique, crue, déchirante et ignoble – à l’image de cet terrible couple qui s’embrasse avant que lui ne parte à la guerre : lui « toi ma compagne qui fait les courses l’amour le jardin les papiers le ménage prends soin de nos enfants » elle « toi mon compagnon j’espère que tu vas torturer, violer, piller, écraser, que tu vas donner ton nom à une avenue, un arrêt de bus, que je vais recevoir des lettres pleines de pluie, d’hémoglobine et de détresse ». Le rire éclate et s’étrangle, acide et noir.
Le théâtre dansé de Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth jette sur scène langage de verbes et de gestes, superposés ou se succédant, s’engendrant ou se heurtant, pas de deux rêveur, choeurs dansés, tourbillon de corps désordonnées et hagards ou longue diatribe, incisives apostrophes des immortelles maîtresses de cérémonie ou solo empruntant aux danses urbaines comme au vocabulaire classique contemporain.
Il y a des manichéismes dans cette extrapolation personnelle du mythe de Lysistrata, des démonstrations qu’on aurait aimé plus subtiles, des naïvetés – mais des naïvetés toniques, vivifiantes, car certes « cela va sans dire », mais cela va bien en le disant aussi – d’où vient la prédation et où va le monde, qui viole et pille et qui pleure et, les poings serrés, répare.
Ce sont des Madres, antiques déesses oubliées, qui viendront, matriarches femelles et mâles, emplumées, majestueuses et baroquement nommées (Mascarpone, Anticyclone, Prostitucion, Minestrone, Interphone et Perséphone, Madres du lait, du vent, des amours tarifées, des tubercules, de la communication, des vivants et des morts…) qui viennent couronner de panache les errances de cette pauvre humanité qui a encore peur des Lysistrata. À chacune sa poésie et son pouvoir, comme autant de chemins de traverse à explorer vers la réconciliation des êtres humains tous genres confondus, des non-humains, de la nature.
Pourtant, dans ce pamphlet féministe, un homme dans un cercle de lumière offre un solo dégingandé désarticulé et doux, comme une possibilité de réconciliation. Et sur une musique électro qui enfle, c’est par un chorus combatif et libérateur, énergisant et radieux que les Lysistrata, l’esprit de rébellion et l’espoir gagnent. Et la tragi-comédie, la fantaisie funèbre, laisse passer un grand et gai rayon de soleil.
Coproduction Compagnie Toujours Après Minuit ; Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis ; Château Rouge – scène conventionnée d’intérêt national « Art et création », Annemasse. Avec le soutien du Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec ; du Triangle – Cité de la danse, Rennes ; de La Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne, Vitry-sur-Seine.
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/quiapeurdelysistrata-260211_RdL_0554-scaled.jpeg17072560Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-19 22:43:352026-02-20 07:35:39Qui a peur de Lysistrata ? : pour une résistance joyeuse !
En préambule, pour celleux qui ne connaissent pas, un petit rappel du paradoxe du hérisson :
Il était une fois, dans une forêt bien glaciale, une tribu de hérissons frigorifiés. Ils se blottirent les uns contre les autres pour se réchauffer. Bientôt, la douleur causée par les piquants des uns et des autres les fit s’éloigner. Mais le besoin de chaleur les rapprocha à nouveau, et la blessure des piquants se répéta, ils tâtonnèrent ainsi jusqu’à découvrir la bonne distance, à partir de laquelle ils se réchaufferaient sans désagrément.
C’est Schopenhauer, pas étouffé par la bonhomie, qui brandit cette parabole pour souligner combien « le besoin de société qui naît du vide et de la monotonie de la vie des hommes les rapproche ; mais leurs nombreuses qualités désagréables et répugnantes et leurs insupportables inconvénients les séparent à nouveau »…
Muriel Imbach, elle, va plutôt explorer dans ce « paradoxe du hérisson » la pluralité des formes que peut prendre la famille, cherchant dans ce flux et reflux des êtres les uns vers les autres la matrice d’un « nous » protéiforme.
La Suissesse, élevée par un père philosophe, travaille depuis longtemps déjà non seulement pour mais surtout avec les enfants. Femme de théâtre et femme de philosophie, Muriel Imbach entrelace finement ces deux disciplines pour offrir aux enfants (et aux adultes) un formidable outil de réflexion, une fabuleuse machine à grandir, étendre sa compréhension du monde et de ses habitants et s’amuser !
Dans une forêt d’humus noir et de lianes ondulantes, passe une cordée hétéroclite et vaguement égarée d’humain.es (+ une plante grasse) d’âges et de carnations diverses. Elles et ils sont vêtu.es de jupes et blousons couleur de pivoines et pavots, se ressemblant mais dissemblables, relié.es par un cordage comme les alpinistes affrontant de rudes montagnes.
L’image, très graphique, est à la fois jolie et drôle, et donne le ton de ce « Nous », vif, joyeux, ludique autant que sensible.
Ensemble, ils sont quoi, ces cinq encordé.es ? Une tribu, un orchestre, un troupeau, une famille ? Ils ont l’aisance de la routine, chacun.e sa place, chacun.e son accessoire et sa fonction, et ne se posent pas la question, jusqu’à ce qu’ils rencontrent une joliment prénommée Selvi de bleu vêtue, nez au vent, promeneuse solitaire, curieuse et liante.
« Qu’est-ce qui nous arrive quand tout autre arrive ? » , interroge Marie-José Mondzain (Accueillir, venu.e d’un ventre ou d’un pays), dont les réflexions ont nourris la création de Nous. Qu’est-ce qui nous arrive, comment faire place à l’autre ? Que faire des liens qui existent si on veut que d’autres naissent ? Comment d’un « vous + moi » faire un nouveau « nous » ?
La nouvelle venue rompt en douceur l’ordre établi, oxygène le groupe et permet la recomposition d’autres modules, de « nous » multiples et changeants, autant d’affinités, de façons de se reconnaître et de cheminer ensemble – « nous qui aimons les oranges » « nous qui avons le nombril rentré » « nous qui aimons bien être seul parfois » « nous qui avons parfois peur la nuit » « nous qui avons une petite faim »… Nous, à la suite du petit groupe qui apprend à se reconfigurer, à fluctuer/se transformer, ouvre la porte à l’interrogation des liens possibles, au foisonnement des formes et des définitions. Face au modèle restreint de la famille papa-maman-deux-enfants, le spectacle déploie un imaginaire de familles élargies, mobiles, englobantes. Un imaginaire, mais aussi une réalité, qui sans doute manque de mots, de narrations, de représentations dans l’espace mental commun, et à qui ce Nous donne une parole, joyeuse et vivace.
Familles sociales, amicales, de naissance, familles composites, choisies. Entité miniature d’un parent-un enfant, couple sans enfant, ou large « parentèle ressentie » incorporant des personnes sans validation généalogique ou administrative, foyers non-hétéronormés, couples queers, fratrie ou sororerie sans ADN commun… Et pourquoi pas même se sentir faire famille avec des êtres qui nous ont construits sans nous connaître, des œuvres, des lieux, des non-humains qui nous protègent et qu’on chérit – autant de façon d’être soi et de faire société.
Au cœur du plateau se dresse un tipi de cordes joliment électrifié de fibre optique, qui évoque une aire de jeu d’enfant, une cabane, un filet de pêche mais aussi un réseau de connexions neuronales, grésillant-scintillant au gré de l’activité synaptique du groupe-organisme.
Dans ce décor beau comme un conte, un peu mystérieux aussi, les interprètes sont irrésistibles, à la fois stylisant leurs personnages et leur donnant une merveilleuse humanité. On jubile de leur spontanéité et de leur justesse. Une ambiance musicale très texturée, d’électro, de sons de nature ou d’hypnotiques boucles mélodiques compose un univers sonore riche et envoûtant.
Interrogeant l’individualité et la communauté, les origines et l’à-venir, avec subtilité et sourire, Nous ou Le Paradoxe du hérisson est une fable humaniste et joyeuse, aussi réjouissante visuellement que stimulante émotionnellement.
Production La Bocca della Luna Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Théâtre Public de Montreuil, Théâtre Le Reflet – Vevey, Théâtre Les Halles – Sierre, Théâtre du Loup – Genève, Scène nationale de Bourg-en-Bresse Spectacle coproduit par ACT – Art en Coopérative Transfrontalière: Château Rouge – Annemasse, Théâtre Am Stram Aram – Genève, Usine à Gaz – Nyon, Scène nationale de Bourg-en-Bresse, Les Scènes du Jura – Scène nationale Soutiens Canton de Vaud, Ville de Lausanne, Pro Helvetia – Fondations suisse pour la culture, Ernst Göhner Stiftung, Loterie romande, Pour-cent culturel Migros, Corodis
La compagnie est au bénéfice d’une convention de durée déterminée avec l’État de Vaud (24-27) et la Ville de Lausanne (25-28)
Muriel Imbach est artiste complice à la Scène nationale de Bourg-en-Bresse de janvier à avril 2026 Avec la collaboration de Agustin Casalia, Association proPhilo
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/Nous_c_sylvain_chabloz_003-e1771416294253.jpg8281800Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-18 12:03:002026-02-18 13:40:30Nous ou Le Paradoxe du hérisson : "familles je vous aime" - une fable humaniste réjouissante
Forcenés, c’est d’abord une aventure de rencontres. Jacques Vincey donnait un stage au Théâtre 14, auquel participait Léo Gardy. Le lendemain, son attention est retenue par un entretien avec Philippe Bordas sur France Culture, qui évoque son ouvrage Forcenés, célébrant le cyclisme et ses « héros ». Coup de coeur partagé de Jacques et Léo pour ce texte, qui parle à leur tête, leur coeur et leurs jambes d’artistes et d’amoureux du vélo.
Ces petites chroniques, toutes en écritures brèves, en vifs portraits, Jacques Vincey va les adapter, les lier pour en composer un tout fluide, alternant longues courbes et sprints nerveux.
La scénographie de Caty Olive, qui signe aussi les élégantes lumières, est nette, dépouillée, laissant toute la place à la langue très littéraire, d’un vocabulaire sophistiqué, riche, précis et expressif, une langue un peu dandy, rapide, jazzy, et à l’incarnation, physique, tendue, de Léo Gardy.
En fond de salle, un grand écran portera images d’archives, gros plans – rayons et pignons, presque abstraits, évoquant le futurisme italien, ou paysages défilant à la vitesse d’une course cycliste (création vidéos de Othello Vilgard). Au sol un petit écran-témoin égrènera rythme cardiaque, vitesse, kilomètres parcourus : Loé Gardy joint le geste à la parole. On apprécie la création sonore d’Alexandre Meyer particulièrement soignée, étoffée et évocatrice – roulements et cliquettements, bruits de nature ou de mécanique, souffle du vent, vivats des spectateurs, musiques souples ou crissantes -, qui plonge le public dans le « patrimoine sonore du cycliste » et aiguise ses sensations.
Perché sur un home trainer de pointe, Léo Gardy, voix grave, débit linéaire, corps et visage très fins, dos courbé sur le guidon, va s’emparer de la langue rythmée de Philippe Bordas, et donner chair à la passion de l’auteur pour le vélo et les « forcenés » qui ont nourri le mythe du cyclisme.
Jacques Anquetil, « magnétique et farouche », René Pottier, René Vietto, Gino Bartali, Coppi « d’une nonchalance féroce », Charlie Gaul « castrat nerveux sustenté aux amphèt’ », Robic, Luis Ocaña, Lucien Aymard, Roger de Vlaeminck…
Des noms connus ou moins connus, une litanie de fous flamboyants, dopés aux mêmes substances que les chevaux de course, enivrés de liberté, qui prenaient revanche sur la misère souvent – la revanche des pauvres sur l’âpre terre paysanne, sur l’usine, sur le cheval, sur la voiture, et lançaient leur vie sur des routes qu’ils grimpaient avec fureur, qu’ils dévalaient avec frénésie, qu’ils avalaient avec des ailes dans le dos.
« Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre.
Les genres comme les civilisations déclinent et meurent.
L’épopée versifiée a disparu. Le cyclisme est mort »
Dans le XXe finissant, Hinault n’est plus seulement un vainqueur c’est un gagneur, et de trop d’artifices, trop de stratégie, le « cycliste sauvage » est mort. Les dopés contemporains ne transpirent plus, lunettes sombres et oreillettes les séparent de leur environnement, le cycliste devient un homme-machine dont on aperçoit l’étrange silhouette dans l’ombre fusionnée de l’acteur et son home-trainer futuriste.
Forcenés, c’est un cri d’amour pour les poètes et les insensés et contre le règne de la technologie, c’est un hommage au cyclisme du temps de la folie, du temps de la fougue et de la voracité, de la grâce fiévreuse.
Portraits, paysages, exaltations et regrets, drogues et exploits défilent ici comme la route sous les roues des coureurs. Dos parallèle au sol, jambes toujours en mouvement, le débit qui s’accélère, le souffle qui se raccourcit, le comédien passe les vitesses, se met en danseuse, prend une gorgée d’eau, essuie sa sueur. Il dévore les kilomètres. On est suspendu à son rythme, à ses mots. Analyse sociologique, brève histoire d’un cyclisme qui n’existe plus, Forcenés est par-dessus tout une déclaration de passion, un grand geste d’amour poétique et sans concession, et une remarquable performance, physique et mentale, de Léo Gardy, impressionnant d’engagement, de précision, d’intensité.
Marie-Hélène Guérin
FORCENÉS
Au Théâtre de la Concorde du 18 au 28 février 2026
Texte Philippe Bordas (éditions Librairie Arthème Fayard, 2008)
Adaptation et mise en scène Jacques Vincey
Avec Léo Gardy
Scénographie et lumières Caty Olive | Musique Alexandre Meyer | Vidéo Othello Vilgard
Production Compagnie Sirènes
Coproduction Théâtre de la Concorde
Photo portrait Othello Vilgard / Photos de scène Christophe Raynaud de Lage
Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, de la Maison des Métallos et des Plateaux Sauvages.
Remerciements à WAHOO France, FRANSCOOP et à la compagnie In-quarto – Julie Duclos.
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/forcenes-IMG_2507.jpg17082560Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-16 12:04:302026-02-16 12:40:25Forcenés : dévorer la route et la vie, un seul-en-scène intense
Dans la jolie petite salle intimiste de pierres et de bois clair du Théâtre du Temps, patientent un prie-velours vêtu de velours rouge, un cintre, et une petite bouteille d’eau. Trois accessoires qui suffiront à Laurent Balaÿ pour meubler la scène de son nouveau spectacle « À l’air libre »
Après avoir promené pendant quelques années son précédent seul-en-scène « De l’air » sur les routes de France – de salles parisiennes en festival ou en tournée, Laurent Balaÿ est de retour avec un bondissant « À l’air libre ». Dans « De l’air » il évoquait son itinéraire de comédien, aujourd’hui il parcourt les rencontres religieuses ou spirituelles qui ont émaillé sa vie de catho un brin farfelu.
Ce bon chrétien honnêtement baptisé va nous faire rencontrer tout un petit monde gentiment fêlé, des évangélistes surinvestis, un néo-prêtre qui fait la quête des likes sur TikTok, un curé venu d’Afrique avec un franc-parler à toute épreuve, des fidèles énamourées, un pique-assiette collé au buffet au pot de la paroisse, une bande de kynergistes bucoliques qui tenteront de lui réaligner le centre énergétique par des câlins sylvestres…
De bains vibratoires en forêt en confession 2.0, de voyage pour célibataires chrétiens en quizz TV catho, Laurent Balaÿ brosse un tableau tonique du milieu catho contemporain, qu’il caricature avec beaucoup de tendresse.
Avec une énergie malicieuse, des jeux de mots et des boutades, du mime et quelques pas de danse, des cascades d’anecdotes réelles ou fantaisistes, des airs pop et de la musique de cinéma muet, Laurent Balaÿ, agile et pétillant, offre un spectacle modeste, sincère et souriant.
Katte ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse, relate en 1730 et en alexandrins, l’histoire d’amour tragique entre le prince Frédéric II de Prusse et le jeune officier Hans-Hermann Von Katte. Frédéric, futur roi, âgé de dix-sept ans, est un être plein de vie, érudit et sensible. Il partage avec sa sœur et sa mère sa passion pour les arts et la littérature. Il danse, chante et cite Voltaire. Frédéric est de son siècle, celui des lumières ! Celui des philosophes Français et d’un universalisme en construction. Il est également de son âge ! Celui de l’adolescence, celui de tous les possibles, de toutes les audaces. Celui des choix et des découvertes. Frédéric préfigure les grands héros romantiques qui peupleront un autre siècle, le prochain. Son père, le roi Frédéric-Guillaume appartient à une autre époque. Celle d’avant. Frédéric-Guillaume est un monarque brutal, militaire, absolu. Il tyrannise sa famille autant que ses sujets et reste pétrifié d’incompréhension devant la liberté d’esprit de ses enfants et de son épouse. Lorsque ce roi despotique, surnommé le « roi sergent », découvre la passion amoureuse qu’entretient le prince son fils avec l’officier Katte, sa colère se transforme en rage et sa brutalité en cruauté. Dès lors, le père tout puissant usera, malgré les suppliques de sa femme, malgré les larmes de sa fille, malgré l’avis de ses conseillers et les requêtes de ses soldats, de la plus cruelle barbarie pour disloquer les passions réprouvées du fils. Dès lors, deux rapports au monde, deux visions de la vie, deux conceptions du sensible, se font face et se percutent.
Ecrire une tragédie en vers en 2026 exige de l’audace et du talent. Jean-Marie Besset ne manque ni de l’une ni de l’autre. Son texte est d’une ampleur qui tient du miracle à l’heure où les productions théâtrales se tournent plus immédiatement vers des récits ciselés, rapides, « efficaces »… Avec Katte ou La Tragédie de l’amant du Prince de Prusse, l’ambition littéraire forme la base même de la création théâtrale, le souffle nécessaire au développement du récit. Une langue essentielle, terreau de l’éclosion des sentiments et des sensations.
De l’audace et du talent, il en faut également pour mettre en scène cette œuvre. Frédérique Lazarini nous révèle dans un geste théâtral puissant et poétique qu’elle en est pétrie. Tout dans sa mise en scène est au service et à la hauteur du texte. Sa scénographie est de toute beauté. Une immense toile peinte abstraite tendue en fond de scène devant le magnifique mur de pierres du théâtre de l’épée de Bois, nous évoque tour à tour les paysages prussiens, l’incertitude d’un soir qui tombe, les feux d’un jour nouveau, les tapisseries chatoyantes d’une chambre, l’austérité d’une geôle… Un long et magnifique paravent se divise en deux éléments de décors qui figurent les lieux successifs du récit. Tout est beau, minutieux, précis, mis en valeur par une création lumière à la hauteur de l’exigence esthétique de l’ensemble.
Le texte et la mise en scène impressionnent tant ils révèlent profondément ce « foudroyant manifeste de la liberté d’aimer ». Les acteurs, tous les acteurs, impressionnent également. Odile Cohen passe de la mère aimante et joyeuse à la reine soumise et stratège avec maestria. Marion Lahmer enchante en sœur espiègle et émeut en fille déchirée. Thomas Paulos, impeccable, apporte sa pierre à l’édifice inébranlable de l’autorité royale. Stéphane Valensi excelle en ministre rusé. Philippe Girard, campe un roi cruel et dépassé, tour à tour minable et féroce, grand chef et petit homme. Monumental ! Tom Mercier enveloppe l’irrésistible Katte de sa sensibilité d’homme et de sa puissance de soldat. Nemo Schiffman enchanteur et bouleversant, ange aux ailes coupées, enfant au cœur brisé, offre sa virtuosité lumineuse au jeune Frédéric II.
Audace et talent, oui c’est bien de cela dont il s’agit.
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/katte-mg1_6765-c-Marc-Ginot-e1770996863583.webp5501024Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-13 15:33:502026-02-13 16:26:49Katte : du talent et des alexandrins pour les tragiques amours du Prince de Prusse
Avec audace et panache, Wajdi Mouawad a choisi de boucler la boucle en concluant son exercice à la tête du Théâtre de la Colline par une œuvre de prime jeunesse, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.
Pour situer rapidement l’action : les Protagoras apitoyés par l’errance de leurs voisins les Philisit-Ralestine qu’un coup du sort avait jetés à la rue les ont accueillis chez eux. Les années passent, les Philisti-Ralestine ont pris leurs aises et ne veulent plus partir, d’autant que les Protagoras ont le plus bel appartement de l’immeuble, ni trop froid en hiver ni trop chaud en été, celui avec la fenêtre qui donne sur la mer, tel un Liban miniature largement ouvert du la mer.
Le fils Willy à bout de nerf s’enferme dans les toilettes, bien décidé à n’en sortir que lorsque Marguerite Coteaux la fille de ses rêves viendra le rejoindre et que les intrus auront débarrassé le plancher.
On croit entendre, aujourd’hui, le conflit israélo palestinien, dans ces histoires de voisinages voraces, mais l’écriture faisait écho au conflit, dans les années 1975-1990, entre les communautés chrétiennes, donc Mouawad est issu, et les communautés palestiniennes entrées au Liban après la création d’Israël. Wajdi Mouawad avait 19 ans quand il a écrit Willy Protagoras…, sa famille avait quitté le Liban et son chaos depuis plusieurs années déjà, il vivait dans un Québec que, môme impétueux, jeune artiste bouillonnant, il trouvait bien trop lisse, bien trop obsédé par le propre. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, c’était une façon gamine, brouillonne et furieuse de jeter sur le papier sa colère d’ado, sa soif de liberté, de création, de parler aussi d’où il venait, c’est à dire à la fois de l’exil, et de la terre d’origine, le Liban.
Un lever de rideau « à l’ancienne » signe la théâtralité assumée du geste, à l’instar des astucieux costumes, comme crayonnés.
Se dévoile un haut mur percé de fenêtres, de grincements de volets et de gueules de déterrés. Orage et cris de corbacs, c’est une réjouissante symphonie de pérorages-commérages-médisances, dans une furie millimétrée qui a quelque chose d’extrêmement baroque avec ses maquillages terreux, sa gestuelle très chorégraphiée, sa rythmique exacerbée.
La petite communauté applaudit ou se désole du déménagement de Nelly (charismatique Nelly Lawson), la sœur de Willy, qui préfère fuir sa famille plutôt que supporter un jour de plus les intrus, et décarre, mine renfrognée et piano sur le dos.
À chacun sa liberté, à Nelly celle de partir, celle de l’ailleurs, à Willy celle de rester, celle du refuge.
Nelly part, la façade s’envole dans les cintres, la scénographie aura cette ampleur, les beaux murs de bois blonds aux découpes oniriques entre envol d’oiseaux et déchirures seront déplacés en de grands mouvements fluides comme des mouvements de caméra, espace et récit recomposés de scènes en scènes.
Nous entrons là de plain-pied dans l’appartement, dans le cœur du problème. Willy (Micha Lescot, fiévreux, impeccable comme l’ensemble de la distribution), fils de la famille Protagoras, grand ado plus enfant pas encore adulte, est bien décidé à camper dans ses water-closets, parce qu’il revendique son espace à lui, et aussi parce qu’il compte bien faire chier tout ce petit monde qui l’emmerde. Au sens figuré comme littéral. Alors il faudra laisser passer le cap du stade sadique anal, l’éruption scato – ou s’en marrer de bon coeur, selon affinités. Et une fois régler l’épineuse question de quand et où faire ses besoins, on peut parler d’autre chose : comme souvent chez Mouawad, de la famille comme champ de bataille, et aussi de la force performative de la création, de l’acte de peindre (qu’on retrouvait dans Seuls), du sentiment d’appartenance à un territoire, des rêves trop grands ou trop petits, de la peur, de la prédation, de la mort, de la jeunesse, de l’amour.
Les personnages ont de beaux noms novariniens, Maxime Louisaire, Tristan Bienvenu, Jane Jarry, Catherine Octobre, Naïmé Philisti-Ralestine, Astrid Machin, qu’on écoute comme une mélodie. C’est d’ailleurs un spectacle très musical, de chorals et de solos, de rythmes et de mélopées; la bande-son, diégétique et extradiégétique, y est un pan de décor, presque un protagoniste. Musique jouée sur scène, bruits de nature ou d’objets, amplification de sons ou de distorsion de voix, chansons a capella, oud ou guitare électrique (magique présence du musicien M’hamed El Menjra), l’univers sonore est dense, riche, stimulant.
Un peu trop de rebondissements, des vengeance et des disparitions, un arroseur arrosé, alourdissent le ventre du spectacle, mais le plateau s’épure, le geste et le propos se resserre.
Dans une belle langue sale, crue, lyrique et poétique, avec une réjouissante magique grande troupe de 19 comédiens, Wajdi Mouawad livre un chant de la jeunesse, sombre mais pugnace, entre nihilisme et fureur de vivre, un cri d’amour aux enflammés, aux enfiévrés, à ceux qui veulent sauver leur insouciance, l’amitié, qui – contre l’enfermement, contre la société, contre le désespoir – choisissent la résistance et la liberté – de bouger, de créer, d’aimer et de s’envoler.
Reprendre Willy Protagoras… pour clore une époque :
une façon de finir par un début, de laisser le dernier mot au vilain gamin, à la jeunesse, à l’irrévérence, à la fougue.
Production La Colline – théâtre national
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet
Une première version du spectacle a été créée le 26 mai 1998 dans le cadre du Quatrième carrefour international de théâtre de Québec.
http://pianopanier.com/wp-content/uploads/2026/02/willy_protagoras_simon_gosselin_2_36.jpg600899Marie-Hélène Guérinhttp://pianopanier.com/wp-content/uploads/2023/10/pianopanier.gifMarie-Hélène Guérin2026-02-06 14:17:242026-02-13 16:29:41Willy Protagoras enfermé dans les toilettes : retrouver son âme de sale gosse