Kennedy : les Damnés de l’Amérique

19 Mai 1962 : dans la tête de JFK. On a beaucoup parlé des Damnés de Visconti/Van Hove pendant le festival d’Avignon 2016. Tous les jours à 15h, jusqu’au 30 juillet, le Chêne Noir nous donne l’occasion de pénétrer dans une autre légende noire familiale : celle des Kennedy.
Nous sommes le 19 Mai 1962, dans une suite d’un luxueux hôtel new yorkais. Marylin Monroe vient de susurrer à la tribune, en Mondovision, un Happy Birthday aussi sensuel qu’éméché. JFK, pourtant, est vite parti se réfugier en coulisses. Les crises de la maladie d’Addison dont il souffre sont de plus en plus fréquentes. Et ce soir, derrière l’apparence d’une fête d’anniversaire parfaitement réussie, se cachent l’intolérable souffrance d’un Président et les démons d’une famille.

Bobby (Dominique Rongvaux) a beau tenter de raisonner son frère de président (Alain Leempoel) : John ne veut pas entendre parler d’un retour sur scène. La douleur dans son dos est une vraie torture ce soir, et aller serrer toutes les mains qui l’attendent, qu’elles soient soumises, admiratives, ou déjà conspiratives, est au-dessus de ses forces. De plus, très vite, apparaît une jeune femme à l’identité mystérieuse (Anouchka Vingtier) mais à(aux) apparence(s) pourtant familière(s). Qui est-elle ? Que veut-elle ?

KENNEDY
©Aude Vanlathem

« Si JFK n’a pas commandité son propre assassinat, qu’a-t-il fait pour éviter la balle fatale ? » (Thierry Debroux)

C’est là tout l’astucieux parti pris de l’auteur belge Thierry Debroux (par ailleurs directeur du Théâtre Royal du Parc à Bruxelles) : et si, finalement, l’issue fatale de JFK était moins due à Oswald, à Castro, à la Mafia… qu’à un acte manqué porté par JFK lui-même, un rendez-vous inéluctable avec le destin d’un homme et d’une famille ? Dans ce huis-clos habilement mené, on (re)découvre la face cachée de John : les relations ambigües avec son cadet, Bobby, la raison d’un appétit sexuel presque maladif, le pacte passé avec Jackie… On regrettera, peut-être, ça et là, un texte un peu trop foisonnant et didactique, voulant jouer avec toutes les composantes de « l’imagier Kennedy ». On sort de cette suite d’hôtel ému et touché d’avoir assisté à un bout d’Histoire américaine…même si celle-ci est totalement inventée : elle est très justement restituée grâce à un travail théâtral parfaitement maîtrisé.

Kennedy Anouchka Vingtier

Le théâtre ne s’était pas si souvent emparé de la légende des Kennedy : c’est chose faite, et c’est chose bien faite.

1 – La mise en scène de Ladislas Chollat est précise, soignée et, comme souvent, cinématographique. L’intégration de vidéos d’archives projetées sert le récit en y amenant même une certaine émotion.
2 –Les trois personnages joués par les comédiens sont très profondément ancrés dans notre imaginaire collectif : pourtant, ils parviennent à les incarner avec beaucoup de justesse, sans les imiter.
3 – Sous l’enveloppe parfaite des Kennedy se cachait un côté très obscur : beaucoup d’ouvrages ont révélé l’envers du mythe. Cela offrait un « ferment dramaturgique » idéal que Thierry Debroux a efficacement utilisé.

KENNEDY– spectacle vu le 22 juillet 2016 au Théâtre du Chêne Noir.
Une pièce de Thierry Debroux
Mise en scène : Ladislas Chollat
Avec : Alain Leempoel, Dominique Rongvaux, Anouchka Vingtier
Reprise parisienne prévue la saison prochaine

Parlons d’autre chose, choral de la jeunesse

Parlons d'autres choses - photo
9 chaises en ligne, 8 jeunes filles qui semblent sages, mocassins, jupettes, un clavier d’ordinateur à leurs pieds, 1 jeune homme en bout de ligne qui leur tourne le dos.
Chacun va se présenter, on fait connaissance avec la classe de terminale L du lycée St-Sulpice, le ton est grave, les visages sont fermés, la jeunesse ne s’avance pas le sourire aux lèvres.
Une communauté bien huilée, avec ses secrets et ses règles strictes. Un « repère» qui leur permet de s’extraire d’une société qui les asphyxie.
Jusqu’au jour où…
Lors d’un de leurs rendez-vous clandestins, tout dérape. La violence jusqu’ici contenue se défoule jusqu’à l’insupportable.
Début d’un naufrage pour cette jeunesse… ou possible résilience?

« Un spectacle actuel, pertinent et plein d’humour qui questionne en profondeur les horizons possibles d’une génération nourrie à grandes cuillerées de crise. » Léonore Confino

La mise en scène de Catherine Schaub propose un dispositif simple et franc, tout le monde à vue tout le temps, en action ou en attente, en groupe, en individu, ou en groupe-individu, petit chœur antique d’aujourd’hui. On parle beaucoup, on s’adresse au spectateur, on l’apostrophe directement ou on l’oublie pour se plonger dans le jeu, on chante, on danse. Beaucoup de musiques traversent le spectacle, variées comme celles du quotidien, sons pop dance Lady Gaga, standards plus rares, Wild is the wind, Lillies of the valley
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« Décérébrés ? maladivement connectés ? incapables d’engagement politique ? ou familial ? limités dans leur vocabulaire ? matérialistes ? Mais pas seulement.
Alors s’il vous plaît, parlons d’autre chose.
 »

Léonore Confino dresse un portrait de génération nourri des questions adolescentes.
Les peurs grandes et petites, j’ai peur de déplaire à mes parents, peur du cancer du sein, peur de boire de l’eau avec une tartiflette, peur du vide… « Mais on ne peut pas avoir peur du vide, il y a toujours quelque chose pour le remplir : la mort de Michaël Jackson, la mort de Jean-Paul II, les sms illimités, la carte de ciné illimité… » Pour oublier tout ce qu’on sait, on a trouvé une solution miracle, on fait la fête. Et ça nous coûte cher en alcool.

« On n’est pas en colère, faut du temps pour la colère. »

Les amours, la jalousie, la peur de l’amour, plutôt baiser sans aimer, ça évite de souffrir, ça évite de se faire embobiner par la neurochimie « l’amour c’est mieux dans les livres, l’amour c’est mieux chez les vieux », fredonne-t-on en chœur…
Et le corps ? qu’en faire, comment l’aimer, l’accepter, le transformer, peut-on se plier à l’injonction de perfection sans se détester, peut-on résister à l’injonction, veut-on résister… ?; et la liberté ? la soif de liberté, celle qu’on peut admirer chez la « chanteuse à succès international » : « Lady Gaga, elle est libre. La chanteuse à succès international, elle danse. Et elle danse comme si un rappeur l’obligeait à s’éclater dans son clip, sauf que le rappeur, il est éjecté, il a plus besoin d’être là »; et l’amitié ? « Nous, c’est vachement important pour nous ».
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Autogénération de la jeunesse

Et les hommes ? Comment faire avec eux, avec l’image qu’on a de l’ancestrale phallocratie qui a soumis nos mères ? Leur faire payer, leur pardonner, continuer ? Chacune cherche, ensemble elles vont repousser les limites, découvrir le pouvoir des dangereuses amazones qu’elles peuvent devenir, l’apprivoiser peut-être, avec la complicité un peu rudoyée de l’ami Tom…

La lutte est âpre mais la (ré)conciliation possible : au bout de ce parcours initiatique cette jeunesse clame – comme toutes les jeunesses de tous temps ? – son envie de « réinventer tout, le couple, l’éducation, le désir ». Et affirme, enfin solaire, que « ce qui est sûr, c’est qu’on est bien vivant, et en mouvement ».

Les questions posées sont sans doute celles qui se posent depuis que l’adolescence existe, mais elles sont offertes sans impudeur et sans tabou. Et elles sont portées par une belle justesse d’observation, servies par une troupe aux personnalités riches, à l’énergie fraîche et intense, et cette jeunesse « bien vivant(e), en mouvement », c’est très beau à voir.

Parlons d’autre chose – spectacle vu le 12 juillet 2016
A l’affiche du théâtre Le Nouveau Ring jusqu’au 30 juillet
Un texte de Léonore Confino
Mise en scène : Catherine Schaub
Avec Aliénor Barré, Solène Cornu, Marion de Courville, Faustine Daigremont, Thomas Denis, Marguerite Hayter, Elise Louesdon, Camille Pellegrinuzzi, Léa Pheulpin
Un spectacle du Collectif Birdland

Addition : « deviens ce que tu es ! »

Addition de Clément Michel – Spectacle vu le 14 juillet 2016
A l’affiche du Théâtre de la Gaîté-Montparnasse jusqu’au 4 septembre 2016
Mise en scène : David Roussel
Avec Sébastien Castro, Stéphan Guérin-Tillé et Clément Michel

« J’ai la chance et le bonheur de jouer la cinquième pièce de Clément Michel, … pièce de la maturité ! J’apprécie cette écriture élégante et fine, mûrie au fil du temps, sans perdre son sens de la réplique et de la comédie » – Stéphan Guérin-Tillé

Nous partageons un week-end dans la maison de campagne d’Axel (Stéphan Guérin-Tillé), qui a invité deux amis Antoine (Sébastien Castro) et Jules (Clément Michel) afin de se retrouver et de passer un bon moment. Le week-end démarre sur les chapeaux de roues par une querelle initiée par Jules qui, le lendemain du dîner où il a voulu payer l’addition, leur demande de se faire rembourser son cadeau de la veille !

Pendant 1h20, des discussions animées s’échangent entre les amis. Sont tour à tour passés au crible les relations entre chacun d’eux, leur degré d’estime mutuel, leur vision de l’amour et de l’adultère, bref, tous les choix de vie des quadras, qui – vous l’avez compris – sont de natures très différentes !

 

L’écriture de Clément Michel est agile, le rythme est trépidant (pas un seul silence), les rebondissements multiples ! Le spectateur sourit ou rit en permanence.

Dans ce registre de la comédie légère contemporaine, l’enjeu était de réussir une description et une interprétation des trois personnages, plus fine que la caricature à laquelle on pourrait s’attendre. Axel, séducteur pathologique, aux 105 conquêtes féminines, nous apparait avec une fêlure attendrissante à la fin de l’histoire ; Antoine, professeur inhibé, nous étonne par sa décision de changement de vie et Jules, seul célibataire du trio, connaîtra une issue réjouissante ! Ainsi, chaque personnage assume sa personnalité au fur et à mesure de l’évolution de l’intrigue.

La mise en scène est simple et astucieuse avec une table centrale se transformant en table de ping-pong, à l’image de la joute verbale des amis face au jeu de leur propre vie. Le délicieux intérêt de cette pièce est de nous faire ressentir la profonde valeur de l’amitié et sa puissance pour se connaître soi-même.

Sans hésiter, pendant cet été parisien, allez, « entre potes » ou en famille, payer l’Addition au Théâtre de la Gaité Montparnasse.

Magali Rosselo

 

J’appelle mes frères, ou la vie après l’épreuve

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Jonas Hassen Khemiri, voix singulière de la littérature suédoise contemporaine, avait écrit ce texte après des explosions terroristes à Stockholm en 2010. En ces lendemains d’attentat en France, J’appelle mes frères est d’une poignante actualité.

L’apprentissage du lendemain

Un plateau nu, un écran occupe tout le mur du fond, quelques chaises de chaque côté.
Dans le silence brutal d’après un déferlement de musique électro-rock, Amor (Aurélien Pawloff) regarde le spectateur droit en face, on sent la fièvre du personnage et l’énergie condensée du comédien.

« J’appelle mes frères et je dis : Il vient de se passer un truc complètement fou. Vous avez entendu? Un homme. Une voiture. Deux explosions. En plein centre. »

Ainsi résonnent les premiers mots d’Amor, fils de l’immigration, plongé en plein coeur de Stockholm, ville paniquée par un attentat terroriste.

J’appelle mes frères et je dis : «Faites attention. Ne vous faites pas remarquer pendant quelques jours. Fermez les portes. Tirez les rideaux. Si vous devez sortir, laissez votre keffieh à la maison. Ne portez pas de sac suspect. Montez le son dans votre casque pour ne pas être blessé par les commentaires des gens. Fermez les yeux pour éviter de croiser les regards. Mêlez-vous à la foule, devenez invisibles, évaporez-vous. N’attirez l’attention de personne, je dis d’absolument personne.»

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C’est l’apprentissage du lendemain que va devoir faire Amor, savoir se regarder en sachant qu’on ressemble (peut-être) à « celui qui », apprivoiser le regard des autres.
C’est « le temps de l’épreuve », comme le nomme Ahlem, la cousine, celle qui contre toute logique est à la fois et avec autant de conviction musulmane et communiste.
Amor, Shavi le copain de toujours, Valeria l’amoureuse, Ahlem la cousine… chacun de son côté, mais surtout ensemble, vont traverser ce lendemain.

Prendre la parole

J’appelle mes frères et je dis : «Oubliez ce que je viens de dire. Fuck le silence ! Fuck l’anonymat ! Sortez en ville en ne portant que des guirlandes de Noël. Mettez des anoraks fluorescents, des jupes en raphia orange. Soufflez dans des sifflets. Hurlez dans des mégaphones. Occupez les quartiers, envahissez les centres commerciaux. Soyez le plus visibles possible pour qu’ils comprennent qu’il existe des forces d’opposition. Tatouez-vous « Politiquement correct for life » en lettres gothiques noires sur le ventre. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que nous ne sommes pas ceux qu’ils croient que nous sommes».

Jonas Hassen Khemiri, loin de se reposer sur son sujet, déjà riche et fort, apporte une rythmique, une matière particulière au texte. L’écriture est vive et puissante, alterne dialogues à la juste liberté de ton, narration, échappées mentales parfois fantasmagoriques.

On passe avec fluidité du « je » au « il », du présent au passé. Le texte est traversé de monologues brûlants, portés par Aurélien Pawloff, comédien au jeu solide et incarné, physique comme un Guillaume Gouix. La fantaisie y crée des ruptures bienvenues, comme parfois, souvent, dans les moments graves de la vie. Une morte passe des coups de fil ; des amoureux au téléphone s’enlacent ; Amor, chimiste et rêveur, attribue des noms d’éléments à ses proches : Shavi sera « hélium » car il rend tout plus léger, Ahlem « titane » car elle est résistante… : un petit grain de folie douce dans ce quotidien tendu.

Donner corps

La mise en scène, frontale et implacable, fait la part belle au texte, en en relevant sans ambages la structure interne. Nourrie au vocabulaire du théâtre d’aujourd’hui – adresse face au public, utilisation de média variés, elle l’utilise avec sensibilité, humilité et intelligence. La vidéo, très présente, a le bon équilibre, jamais redondante, amenant la ville sur le plateau, images noir & blanc belles et utiles.

L’amitié, l’amour, la tendresse familiale, soudent ces personnages, les tiennent en bloc face à l’épreuve, les nouent ensemble. Sur scène, cela abolit même les distances, et ce n’est pas l’éloignement qui pourra les empêcher de se serrer dans les bras.

À l’image de ce groupe à haute densité affective, les comédiens ne quittent jamais le plateau. Hors jeu, ils restent auprès de leurs comparses, sur les chaises installées de part et d’autre de la scène, présence attentive, concentrée. Ahlem (Yasmine Boujjat) deviendra une Karolina le temps d’un appel de la SPA locale en quête de donateurs, Shavi (Paul-Antoine Veillon) le temps d’une scène d’une drôlerie cruelle sera agent du service après-vente d’un magasin de bricolage, Valeria (Millie Duyé) portera aussi la voix de la grand-mère – les glissements se font avec simplicité et clarté. Amor reste Amor, et c’est déjà beaucoup, car il a à se débattre avec ses peurs, celles de son cœur et celles qu’on lui instille – la peur est une maladie très contagieuse, avec les différents Amor qui s’agitent en lui, noyés entre paranoïa grandissante et force de vie chargée d’espoir.

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« J’appelle mes frères »

J’appelle mes frères et je dis : «Il vient de se passer un truc complètement fou. Je suis monté dans le métro et j’ai vu un individu extrêmement douteux. Il avait des cheveux noirs et un énorme sac à dos».
J’appelle mes frères et je dis : «Il m’a fallu une fraction de seconde pour comprendre que ce que j’avais vu, c’était mon propre reflet dans la vitre».

Le spectacle se clôt sur l’image de son visage, en plein écran, traversé de mille questions, mille émotions ; et sur ce visage-palimpseste, sur le visage de celui qui s’attribue le nom d’un élément chimique qui n’a pas encore de nom, on peut apprendre à lire l’humanité.

J’appelle mes frères – spectacle vu le 16 juillet 2016
A l’affiche du théâtre Le Grand Pavois jusqu’au 30 juillet
Un texte de Jonas Hassen Khemiri
Texte publié aux Éditions Théâtrales, agent et éditeur de l’auteur, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy
Mise en scène Mélanie Charvy
Avec Aurélien Pawloff, Paul-Antoine Veillon, Yasmine Boujjat et Millie Duyé
Un spectacle de la Compagnie Les Entichés

 

La nouvelle création du f.o.u.ic. théâtre : Timeline

Après notamment Abélifaïe Leponex (prix du public festival d’Avignon 2010), Mangez-le si vous voulez (prix du théâtre ADAMI 2014, deux fois nommés aux Molières 2014), la compagnie f.o.u.ic. poursuit son chemin, exigeant et audacieux. Pas peur des sujets complexes (Abélifaïe Leponex : paroles de schyzophrènes, Mangez-le… : la folie collective…) : ici, avec Timeline, le théâtre, ses fragilités, ses ennemis, ses ressorts… et donc, des questions métaphysiques qui y sont corrélées, le rapport au temps, à la parole, aux autres… « il est 22h31, tout le monde est là… » , le f.o.u.i.c théâtre peut revenir distiller son humour corrosif et son regard affuté sur les travers de notre société.
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«  Et si la réalité augmentée avait rendu nos existences ternes ? Et si l’avènement de la réalité virtuelle avait rendu le théâtre obsolète ? Timeline, ou la mise à l’épreuve du théâtre par les forces obscures de la virtualité. » f.o.u.ic. théâtre.

On pourra peut-être regretter, selon sa sensibilité, que parfois le discours prenne le dessus sur le théâtre, mais de toutes façons on ne perdra pas son temps, bien au contraire, à se plonger dans cette « timeline ».
Les moyens sont à la hauteur de l’ambition. Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève (se) jouent de tout pour dénoncer ce qui semble élimer, vider, tuer le théâtre – doute des acteurs, impuissance de l’auteur, mort de l’émotion causée par la mort du temps causée par la soumission à l’immédiat causée par la société du « jeveuxjai », mort du spectateur causée par la mort de l’émotion, impuissance de l’auteur, décadence du langage… Sarabande effrénée mais méthodique de saynètes – certaines irrésistiblement drôles, autant de « tentatives » d’épuiser le sujet. Les coupables sont à l’œuvre, les victimes à l’épreuve. Certains finiront au tombeau, d’autres liront comme on écrit (mal), la plupart s’égarent dans leurs interrogations. Le plateau lui-même se métamorphose à vue pour recréer sans cesse de nouveaux espaces de jeu, les projections loin d’être illustratives apportent leur propre univers, les comédiens sont tous impeccables.
Timeline ou l’éternel paradoxe du théâtre : nous démontrant point par point avec lucidité, humour, cruauté, tout ce qui peut causer la mort du théâtre, Dollé fait théâtre de tout, se faisant mentir lui-même, pour la plus grande excitation des neurones des spectateurs.

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Timeline – spectacle vu le 11 juillet 2016
A l’affiche du Girasole jusqu’au 30 juillet
Un spectacle de Jean-Christophe Dollé
Mise en scène : Clotilde Morgiève et Jean-Christophe Dollé
Avec Juliette Coulon, Yann de Monterno, Erwan Daouphars, Félicien Juttner, Clotilde Morgiève, Aurélie Vérillon, Élisa Oriol
Vidéo : Mathias Delfau

Métallos et Dégraisseurs, une mémoire bien vivante

La création de ce spectacle commence par une collecte de paroles, une série d’entretiens menés par Raphaël Thiéry auprès d’anciens ouvriers et de quelques encadrants de l’usine actuelle. Métallos et Dégraisseurs, c’est l’histoire de millions d’hommes et de femmes d’une classe qui, en un siècle et demi, a été aspirée dans le tourbillon de la révolution industrielle avant d’être engloutie par la révolution financière.
 C’est l’histoire d’un père, d’un oncle, d’une tante, que l’on reconnaît soudain, là, présents.

« Des Forges de Sainte-Colombe à Arcelor Mittal,
récit de la débandade de la métallurgie française. »

Un fond de scène barré par ce qui sera l’horizon des métallos, la petite maison, les murs de l’usine. À l’avant, un panneau permettra de marquer l’avancée du temps : à chaque génération, on y accrochera une petite marionnette faite des fils qu’on fabrique dans l’usine, vêtue d’un « bleu de travail », l’aîné, le premier « tréfileur » de la génération suivante.
Du théâtre-document, un texte écrit et mis en scène avec beaucoup de cœur et de gaité par Patrick Grégoire, nourri des entretiens menés par Raphaël Thiéry, qui porte aussi tous les rôles des pères successifs (ou des fils, qui deviendront des pères…), avec une belle faconde et une grande finesse.
On va traverser 150 ans de la vie d’une usine métallurgique, 7 générations d’ouvriers de fiction qui vont en raconter l’histoire particulière (politique, économique, affective) – bien sûr écho de l’histoire générale du monde ouvrier.

Sujet grave et forme légère.

Un décor modeste et astucieux, qui « enferme » les 5 acteurs à l’avant-scène devant ses panneaux de bois, comme un décor de marionnettes. La mise en scène se joue avec malice des codes du théâtre, laissant ses acteurs présenter leurs personnages successifs ou commenter leurs déboires « bon, là, j’suis la sage-femme parce que la fille n’est pas encore née, alors faut bien que je serve à quelque chose. C’est bizarre d’accoucher sa grand-mère de sa mère, allez poussez madame, allez », faisant surgir leurs visages de pans découpés dans le décor comme des diables hors de leur boîte…
Le propos est réaliste, le sujet rude, mais le ton est volontiers allègre, la forme fantaisiste : l’humour, le burlesque soulignent la vitalité des hommes autant que la cruauté de la société.
Raphaël Thiéry joue les hommes de la famille, Michèle Beaumont, pétillante, joue les mères, Jacques Arnould, vif et fin, sera le col blanc, l’ingénieur, Lise Holin, au jeu polymorphe, mobile et malicieux, accouchera sa grand-mère de sa mère et sa mère d’elle-même avant d’apparaître comme aînée de la 6e génération; l’usine, entité vorace, dévoreuse d’enfants et elle aussi fragile, trône sur le plateau. Maquillage expressionniste, couvre-chef-couronne de fil de fer, Alexis Louis-Lucas, perché sur une structure qui le transforme en haut-fourneau, donne corps et voix à l’usine, bruiteur précis de ses rouages. « Figurez-vous monsieur l’curé que mes ouvriers croient qu’un jour je leur appartiendrai » « Eh bien, figurez-vous que mes fidèles croient qu’un jour le ciel leur appartiendra » « Ahahahah ! »

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Alexis Louis-Lucas, Lise Holin © Yves Nicot

« On a sa dignité dans la famille : le grand-père à son fils :
la grillagerie, ça sert à fabriquer du grillage, et le grillage, ça sert à protéger la propriété privée. Et nous on est communiste de père en fils, alors on travaille pas à la grillagerie. »

Les temps changent…
L’usine geint : « en ’36, j’avais déjà passé 100 ans, je n’avais jamais connu de grève, quand on m’a remis en marche j’ai senti mes premières douleurs… » et ce n’est pas fini… « Je n’ai pas bien vécu la guerre. C’est pendant la guerre que les communistes ont développé l’esprit de sabotage. Et moi, l’idée qu’il sortait de moi des choses défectueuses, moi, ça m’faisait du mal »…
Les hommes sont à la guerre ou au STO, les femmes entrent à l’usine, la cadette va être embauchée à la grillagerie, le père serre les dents.

On ferme la clouterie, l’ingénieur est muté à Paris « ça veut dire que désormais ceux qui vont décider connaîtrons plus l’usine. Lui, il la connaît encore, il y a travaillé, mais les prochains… », les Forges de Sainte-Colombe deviennent l’Aciérie de Neuves-Maisons Châtillon, en ’65 ça sera « Tissmetal » « ça m’plait, ça fait jeune »
Puis la Société des tréfileries de Châtillon-Gorcy, Chiers-Châtillon-Gorcy, Tecnor, Trefil Union…
Restructuration au chronomètre, opération pour cause de soixanthuitite, évolution rationalisation, un ouvrier pour deux machines, fini le temps pour l’ouvrier avait « sa » machine, qu’il bichonnait, qu’il remettait entre les mains de son fils à son départ à la retraite, fini le temps où l’ouvrier connaissait sa machine, son rythme, ses faiblesses… « Une petite saignée de rien du tout pour vous rajeunir », ablation de la câblerie, c’est maintenant les années 80′, 90′, les temps changent…

« Le père à son fils :
Tu passes ton bac et tu dis rien à ton grand-père. »

…l’usine n’est plus l’héritage qu’on veut transmettre à ses enfants, de toutes façons, quelle fierté à appuyer sur des boutons, de toutes façons elle a de plus en plus mauvaise mine, de toutes façons plan de restructuration, départs en pré-retraite, démontage des ateliers…
Au début du XXe siècle l’usine de Sainte-Colombe-sur-Seine employait jusqu’à 1000 personnes. Dans les années 1970 encore 600 personnes y travaillent. Repris par le groupe Arcelor Mittal en 2006, le site ne compte plus qu’une cinquantaine de salariés et une quinzaine d’intérimaires… Les « dégraisseurs », on ne les voit pas, mais ce sont eux qui gagnent. Trefil Union est devenu Trefil Europe, Arcelor, Arcelor Mittal… Même le « restructurateur » a été mis en pré-retraite… les temps n’en finissent pas de changer…

Cinq acteurs, quelques pans de bois, beaucoup d’intelligence et d’humanité : Métallos et Dégraisseurs donne une parole précise autant que vivante à ce monde ouvrier si peu loquace, à cette mémoire discrète et pourtant nécessaire ; on en sort aussi vivifié qu’édifié.

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Michèle Beaumont, Lise Holin, Raphaël Thiery © Yves Nicot

Métallos et Dégraisseurs – spectacle vu le 11 juillet 2016
A l’affiche du Chapeau d’Ébène jusqu’au 30 juillet
Ecriture et mise en scène : Patrick Grégoire
Avec 
Jacques Arnould, Michèle Beaumont, Lise Holin, Alexis Louis-Lucas et Raphaël Thiery

Les inoubliables Damnés d’Avignon

Les Damnés – spectacle vu le 6 juillet 2016
Dans la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon jusqu’au 16 juillet 2016 et à la Comédie-Française du 24 septembre 2016 au 13 janvier 2017
D’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli
Mise en scène : Ivo van Hove

Les Damnes Avignon 2016
© Jan Versweyveld, coll. Comédie-Française

 

« Et ceux qui cherchent refuge dans la neutralité seront les perdants de la partie. »

Toute vie de spectateur est traversée par des événements d’exception. Des spectacles attendus, imaginés, espérés, rêvés. Des sorties programmées longtemps à l’avance, des soirées nécessitant un rituel hors-normes. Et parmi ces expériences particulières, certaines, rares et précieuses, sont à la hauteur de nos attentes, voire les surpassent. Ces représentations sont celles dont les souvenirs forgent notre ADN de spectateur. Les Damnés d’Ivo van Hove fut pour moi l’une de ces expériences magiques.

L’immensité de la Cour d’Honneur est naturellement, logiquement, parfaitement exploitée par le metteur en scène belge. Parterre orange immaculé, grand écran en fond de scène, peu d’éléments de décor. Juste de quoi se changer et se maquiller côté jardin, et six cercueils côté cour. Des cercueils vers lesquels nous méneront la succession de drames, assassinats et crimes qui ponctuent la pièce. Ivo van Hove interprète le scénario de Visconti – l’histoire de la famille Essenbeck, riche propriétaire d’aciéries en Allemagne à l’heure du triomphe du régime nazi – comme « une célébration du Mal ». Comment, de compromissions en trahisons, de meurtres en manipulations, chacun tente-t-il de se rapprocher d’un pouvoir coupable de toutes les ignominies ?

 

Les Damnes d'Avignon Christophe Montenez Elsa Lepoivre Guillaume Gallienne

 

Le résultat est noir, glaçant, dérangeant, perturbant, certes. Mais il est surtout immensément beau. Tout est dans l’épure et la verticalité chez Ivo van Hove. Rien de superflu, chaque geste est précis, correspondant à un objectif bien défini. Conscient de diriger d’immenses comédiens, le metteur en scène leur fait déployer une infinie palette d’émotions, surlignées par la sonorisation qui permet encore davantage de nuances. D’une Elsa Lepoivre impériale et shakespearienne à un Guillaume Gallienne tranchant et inquiétant, d’un Eric Génovèse maléfique et mielleux à une Jennifer Decker mutine et sensuelle, d’une Adeline d’Hermy touchante et vulnérable à un Denis Podalydès fourbe et odieux, d’un Loïc Corbery doux et violent à un Clément Hervieu-Léger gracieux et fragile…tous sont sublimés dans la « Cour d’Ivo ». Cette chaîne humaine et maléfique a pour point de départ Joachim von Essenbeck, le patriarche, incarné par un Didier Sandre tout en retenue. La scène où il bascule, cédant à la compromission, est le premier moment fort du spectacle. Sur fond de clarinette (Clément Hervieu-Léger nous révéle ici un autre de ses talents), Ivo van Hove projette en gros plan les doutes de Joachim. Les secondes s’égrennent, on passe du plan large de la fête familiale au cadre serré qui capture les larmes de Didier Sandre et l’on est saisi par tant de beauté.

 

Les Damnes d'Avignon ivo van Hove

 

A l’autre bout de la chaîne et de la lignée : le jeune Martin, fils de la baronne Sophie von Essenbeck, considéré par Ivo van Hove comme le personnage central de l’histoire. « Un caméléon, un nihiliste sans ambitions, qui ne pense qu’à sa survie ». Christophe Montenez incarne à merveille ce nihilisme, cette absence totale de scrupules, cette incapacité à éprouver le moindre sentiment. Il nous glace, nous transporte, nous amuse, nous émeut et nous terrorise. Car son Martin nous fait toucher du doigt un danger terriblement actuel qui rôde et nous menace… Et si les Damnés d’Ivo van Hove sont inoubliables, c’est aussi parce qu’il est primordial de les toujours garder en mémoire.

 

La demande d’emploi au Studio-Théâtre : du concret à l’intime

La demande d’emploi de Michel Vinaver – Spectacle vu le 2 juin 2016
A l’affiche du Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 3 juillet 2016
Mise en scène : Gilles David
Avec Alain Lenglet, Clotilde de Bayser, Louis Arene, Anna Cervinka

 

« Cette pièce a été un travail au long cours, passionnant, pour trouver le mode d’emploi de cette Demande » –  Alain Lenglet

Dans cette pièce, écrite il y a près de 50 ans, composée de 30 bribes de conversation, le spectateur rencontre Fage/Alain Lenglet, cadre commercial quinquagénaire récemment « remercié » de sa société. Fage fait face aux échanges verbaux successifs avec deux de ses proches : Louise/Clotilde de Bayser -son épouse aimante et protectrice- et Nathalie/Anna Cervinka -leur fille de 16 ans, lycéenne contestataire. Ainsi qu’avec un troisième intervenant externe à la famille Wallace/Louis Arene, le recruteur du futur poste escompté –caricatural par son absence d’humanité.

Ce qui fait travailler notre plasticité neuronale est l’extraordinaire combat de fleuret mené par Fage pour exister, s’extirper de cette mort sociale annoncée en même temps qu’il gère les préoccupations de sa famille, notamment la présumée grossesse de Nathalie.
Le rythme des interjections permanentes entre les protagonistes sur mille sujets du quotidien est scandé par les multiples questions du recruteur visant à cerner la personnalité du potentiel candidat.

La mise en scène de Gilles David est précise, non-linéaire, pleine d’humour, avec parfois des airs de transe chamanique. Elle participe à ce processus d’explosion continue avec un texte écrit sans aucune ponctuation.
L’interprétation puissante et subtile des quatre comédiens nous tient en haleine. Fage, bel homme, attachant par les différents souvenirs partagés avec sa fille, fragilisé par sa peur de l’exclusion, est d’une grande dignité. Nathalie, adolescente spontanée, nous émeut par sa candeur et sa répartie. Wallace nous envoute par une perverse manipulation mentale et Louise révèle sa force de survie.
La Liberté individuelle est partie prenante de cette pièce qui renvoie à toutes les dimensions de son auteur vivant, Michel Vinaver –écrivain, homme d’entreprise, enseignant, père, etc… Chaque spectateur, face à sa propre fragmentation de vie professionnelle et privée, va co-écrire l’issue, fatale ou pas, de cette œuvre étonnante… Comme le dit Nathalie : « Tu me vois sur un seul plan, on vit sur plusieurs plans ».

Alors, pour imaginer votre propre fin, il ne vous reste qu’à vous rendre au Studio-Théâtre…

Magali Rosselo

LaDerniereBandeJacquesWeber

La Dernière bande à l’Œuvre… Bobine ! Bobiiiine !

La Dernière bande de Samuel Beckett – Spectacle vu le 16 avril 2016
A l’affiche du Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 30 juin 2016
Mise en scène : Peter Stein
Avec Jacques Weber

 

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Dans cette courte pièce écrite par le prix Nobel de Littérature à l’âge de 52 ans, nous sommes projetés dans les derniers moments de vie de Krapp, écrivain âgé, myope et dur d’oreille. Il se remémore des souvenirs enregistrés depuis 30 ans, à sa date anniversaire sur un magnétophone d’époque.

Cette pièce est jouissive et tendue par de multiples paradoxes, liés tant à l’écriture de Samuel Beckett qu’à l’incarnation voulue par Jacques Weber et Peter Stein.

Le début de ce monologue se déroule sans que le comédien –travesti en clown, grâce aux costumes d’Annamarie Heinrich et au maquillage de Cécile Kretschmar, Jacques Weber est méconnaissable- ne prononce un seul mot, se livrant à un rituel de dégustation de bananes et de recherche de bobines dans un immense bureau –décor majestueux et épuré de Ferdinand Wögerbauer. Le public devient immédiatement le geôlier de cet animal qui lui renvoie l’image de sa propre prison !

 

La dernière bande_photo2

 

Le souvenir de la balade en barque avec une jeune amoureuse va hanter par trois fois l’esprit du vieil homme et là-encore ce sont les oppositions entre les différentes temporalités qui nous prennent aux tripes : le corps de l’homme affaibli, alcoolique, tordu entre deux quintes de toux, se confrontant à la vitalité et l’exubérance des émotions amoureuses qui surgissent sous nos yeux !

Enfin, l’histoire est rythmée par un humour imprévu, lié à des ruptures de langage et des mots qui sortent de nulle part ; la danse dans laquelle Krapp nous entraîne pour reconnaitre le mot « viduité » est une pure délectation.

Enfin, Jacques Weber est un Maître accompagné par un autre Maître Peter Stein.

Alors, pas d’hésitation, allez rembobiner la bande au Théâtre de l’Œuvre, et ce pour la dernière pièce programmée par son Directeur Frédéric Franck !

Magali Rosselo

 

SurLesCendresEnAvant Pierre Notte

Sur les cendres en avant : la grande fête macabre de Pierre Notte

Sur les cendres en avant – Spectacle vu le 20 avril 2016
A l’affiche du Théâtre du Rond-Point jusqu’au 14 mai 2016
Texte, musique et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Juliette Coulon, Blanche Leleu, Chloé Olivères, Elsa Rozenknop
Au piano : Donia Berriri

« Une grande fête macabre et joyeuse sur la question du voisinage »C’est en ces termes que Pierre Notte résume son dernier spectacle.

En cette fin avril 2016, à l’heure où Paris est gris, triste et froid, il est un endroit où se ressourcer et reprendre espoir. Oublier ses tracas le temps d’une parenthèse (en)-chantée… Rendez-vous au Théâtre du Rond-Point, salle Jean Tardieu. Ne soyez pas effrayé par les gravats et décombres qui jonchent la partie droite de la scène. De ces débris, de ces ruines, de ces cendres naîtront des trésors.

Pour raconter un drame de voisinage, Pierre Notte convie sur scène quatre femmes plus ou moins cabossées par la vie. D’abord, il y a Mademoiselle Rose, celle qui reste assise au milieu de ses meubles calcinés. Celle qui n’a que ses jumeaux à la bouche, mais de jumeaux point de trace. Celle qui feint d’ignorer que la cloison a brûlé. Parce qu’elle serait contrainte d’adresser la parole à sa prostituée de voisine. Il y a donc aussi Macha, la putain, qui n’a trouvé d’autre moyen pour subvenir aux besoins de sa sœur Nina. Nina, l’adolescente rebelle en mal de figure paternelle. Nina qui cherche de façon quasi obsessionnelle son épluche-légumes. Nina qui veut de jolies jambes fines de danseuse.
Et puis, surgie sans crier gare et armée jusqu’aux dents, il y a cette femme trompée, jalouse, prête à tout pour sauver son honneur et récupérer son homme.

 

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© Giovanni Cittadini Cesi

Comment ces quatre destins brisés, désespérés parviendront-ils à former un quatuor aussi harmonieux ?
Simplement, l’air de rien, sur des airs spontanés et faciles.
En chansons, en ritournelles, en rengaines et leïtmotivs.
Naturellement, grâce à la poésie instinctive de Pierre Notte qui a su créer cet objet théâtral drôle, tendre, grinçant, léger, pétillant et joliment optimiste.

Au Rond-Point, jusqu’au 14 mai ce ne sont pas les cendres qui vous réchaufferont le coeur, mais les airs d’une truculente comédie de voisinage :

1 – Pierre Notte souhaitait contrebalancer l’aspect très simple et quotidien de l’écriture par la musique et la chanson : pari gagné !
2 – Les quatre comédiennes sont toujours justes, le chant n’altérant pas leur jeu : challenge relevé !
3 – Au final, on sort léger, optimiste, joyeux et réchauffé : soirée gagnée !