Avant la terreur : danser sur les décombres

La fête est déjà finie.
Le public s’installe au milieu des ballons de baudruche qui dévalent la salle, des rubans de papier colorés… ici on s’est bien amusé, reste quoi ? Les stigmates de la fête ne sont jamais que des détritus.

Vincent Macaigne s’empare de Richard III, sinistre rejeton de lignées qui ont assis leur règne dans le sang. Il l’assaisonne au Henri VI, le dope au Macaigne, le customise à l’éternité de la soif de pouvoir et le fait muter en un précurseur pathétique et terrifiant des potentats de notre époque. Les siècles se télescopent, et c’est très bien ainsi, car qu’importe que le message arrive par porteur à cheval ou par téléphone, la férocité, l’avidité, la peur, la folie, n’ont pas d’âge.

L’ouverture du spectacle se fait dans une étrange mélancolie, plateau envahi de brumes des plus britanniques, sur un air de Purcell délivré avec une extrême délicatesse par la troupe au complet.
Elisabeth, sœur aîné de Richard, nous enjoint à fermer les yeux pour oublier, oublier trois fois
« Oublier Shakespeare
Oublier Richard III
Oublier notre avenir
»
Oublions, oublions, cela fait de la place, et n’ayons crainte, le spectacle se chargera de les ramener tous trois à l’esprit. De Shakespeare, de Richard et de notre avenir, Avant la terreur regorge, déborde, envahit. Vincent Macaigne ne fait pas du théâtre qui avance à pas feutrés. Macaigne, il pense, il lit, relit, repense, cérébralise, intellectionne, allez savoir, peut-être même a-t-il besoin de silence ? mais quand ça sort sur le plateau, faut que ça pulse, ça brasse, ça explose les tympans, secoue les cœurs.

« Je vous dépose le lourd fardeau de cette couronne et vous allez vous entretuer »
Madame Gloucester, Avant la terreur

Mais n’allez pas croire que parce que l’on y hurle on se contente de hausser la voix. Pour qu’un cri porte, il faut qu’il soit habité, il faut que l’interprète qui le porte puisse aussi bien ne pas le crier. Les interprètes d’Avant la terreur ont de la singularité, de la justesse, un jeu généreux et précis. Familiers du travail de Macaigne, tel Sharif Andoura ou nouveaux venus, ils sont à la hauteur de ce grand défi.
Entre les vociférations, naissent des silences intenses, des monologues sotto-voce tendus et bouleversants.
Douche écossaise qui force l’attention, déluges de fureurs et ondées de retenues.

Macaigne maîtrise le vocabulaire du théâtre contemporain et la grammaire de Shakespeare. Des caméras suivent les acteurs dans de faux dessous de scène, miroirs sorciers des entrailles des familles meurtrières, amoncellement de flingues, portraits grandeur nature de Trump et consorts, reproductions de caravagesques têtes de Saint Jean-Baptiste coupées et dégoulinantes. Les exactions d’hier tentent de nous mettre en garde contre celles d’aujourd’hui et de demain. Les protagonistes multiplient les adresses au public, les exhortations micro en main. La cage de scène (magistrale scénographie) est exploitée dans ces moindres recoins, dans toute sa hauteur, s’ouvrant ou se resserrant sur les errements et les affrontements des Plantagenêt.

« Les enfants crient tous d’effroi au moment de naître, c’est normal que le monde crie d’effroi au moment de venir au monde »
Clarence, Avant la terreur

Le corps des interprètes est mis à rude épreuve, celui des spectateurs aussi est sollicité, infrabasses qui font vibrer les cages thoraciques (des prudents bouchons d’oreille sont distribués…), odeur piquante des fumées, crépitements des stroboscopes. C’est un spectacle qui n’est pas de tout repos, un spectacle avec de la sauvagerie, du bruit et de la crasse. Mais puisqu’ici il s’agit de la boue de sang où poussent les racines du mal, eh bien, oui, la tragédie et le meurtre, le fratricide et la soif de pouvoir, oui, ça peut être sale et faire du bruit.

Macaigne a quelque chose d’adolescent dans sa fougue, ses emportements, son goût du grand-guignol et son romantisme punk, et cette jeunesse est revigorante, comme est hautement salutaire sa foi en la puissance du théâtre, de la fiction, et de l’espoir.
Du chaos, lui et ses interprètes font surgir de la beauté, des images puissantes et bouleversantes, qui resteront gravées dans les mémoires; et créent un théâtre spectaculaire, lyrique, poignant. Un théâtre de tête et de corps, avec de la sueur, des larmes, des grands éclats de rire, des murmures, du bruit et de la fureur, avec de la vie et de la mort. Un théâtre qui réveille.

Marie-Hélène Guérin

 

AVANT LA TERREUR
À La Colline
Ecriture, mise en scène, conception visuelle et scénographique Vincent Macaigne
très librement inspiré de Richard III de William Shakespeare
Avec Sharif Andoura, Max Baissette de Malglaive, Candice Bouchet, Thibault Lacroix, Clara Lama Schmit, Pauline Lorillard, Pascal Rénéric, Sofia Teillet et des enfants en alternance : Camille Amétis, Clémentine Boucher-Cornu et Mia Hercun
Photos © Simon Gosselin

assistanat à la mise en scène Clara Lama Schmit | lumières Kelig Le Bars assistée de Edith Biscaro | accessoires et régie générale adjointe Lucie Basclet | vidéo Noé Mercklé-Detrez, Typhaine Steiner | son Sylvain Jacques, Loïc Le Roux | costumes Camille Aït Allouache | régie générale François Aubry dit « Moustache », Sébastien Mathé | collaboration scénographique Carlo Biggioggero, Sébastien Mathé
régie lumière Edith Biscaro | régie accessoires Manuia Faucon | régie plateau Tanguy Louesdon | régie vidéo Laurent Radanovic, Stéphane Rimasauskas | régie son Jonathan Cesaroni, Vincent Hursin, Loïc Le Roux, Baptiste Tarlet
administration de production Florian Campos et Lucila Piffer
construction du décor Atelier de la MC93
collaboration à la mise en scène Francesco Russo | stagiaires à la mise en scène Noémie Guille, Nathanaël Ruestchmann
stagiaire à la production Nine Martin, Luwen Solomon et Hannah Starck
stagiaire aux accessoires Anna Letiembre-Baës

production
MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Compagnie Friche 22.66
coproduction La Colline – théâtre national, Théâtre national de Bretagne, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, TANDEM – Scène nationale Douai-Arras, Bonlieu – Scène nationale d’Annecy, Festival d’Automne à Paris, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Le Quartz – Scène nationale de Brest, Domaine d’O Montpellier – Cité européenne du théâtre, Théâtre de Liège
avec le financement de la région Île-de-France

Le Tigre bleu de l’Euphrate : Triste désir…

Triste désir morbide empli de terreur

Connaissez-vous l’histoire d’Alexandre le Grand. Comme beaucoup de Grand, il est devenu Grand par ses actes de guerre. C’est un bâtisseur de la civilisation grecque envahissant l’empire perse.

L’épure est de mise, Emmanuel Schwartz, le comédien qui joue les dernières heures d’Alexandre le Grand, est seul en scène, sur un lit immaculé placé au centre du plateau, tout le pourtour représente les paysages brouillés des hauteurs des crépuscules et des aubes d’Alexandre.
Un long monologue déclamatif va nous narrer les gloires morbides du grand Alexandre pendant 1h30.
La voix d’Emmanuel Schwartz a le métal et le débit d’un Vicky Messica, dans « La Prose du Transsibérien et la petite Jheanne de France » de Blaise Cendras, dans une bonne première partie du monologue et son corps, la dislocation du squelette d’un vieillard.

La première description de champs de bataille qu’évoque Alexandre m’a rappelé les descriptions de Flaubert de champs de bataille après la bataille décrites dans « Salammbô ».

La description de la traversée marine m’a renvoyée au passage central de « Océan Mer » d’Alessandro Barrico ou encore à l’œuvre de Joseph Conrad.

La vie d’Alexandre est vraiment horrible, triste, terrible, la terreur et la fureur mènent le texte et le personnage de bout en bout.
Le désir, bien que cité et évoqué à plusieurs reprises, n’apparait pas sous le flot de morbidité et la présence discontinue d’Adès. S’il y a désir dans la représentation que Laurent Gaudé se fait d’Alexandre le Grand, c’est un désir de destruction perpétuelle, la pulsion de mort au service de l’anéantissement.

J’ai eu du mal à entrer dans le texte que j’ai trouvé difficile, un temps d’adaptation aurait été nécessaire. L’effort à fournir pour la compréhension du texte et la chronologie de la vie et l’oeuvre d’Alexandre est important. Le lyrisme nous emporte parfois, mais le public est laissé sur la brèche bien souvent et on se perd un peu dans toutes ces batailles et leurs atrocités.

C’est encore une fois la voix du comédien qui nous capte et ses performances vocales. Son débit de parole, compte tenu de la densité du texte, est à la fois surprenant, j’ai eu parfois l’impression d’entendre une pub à la radio, au débit hypersonique, et en même temps, on est sous le charme de cette hystérie. Il fallait bien entrer tout le texte en 1h30, se dit-on ! Qu’ont véritablement voulu montrer le metteur en scène et le comédien par ce choix ? L’ensemble des fluctuations sonores donne un rythme étrange, déjà d’entre les tombes.

Le mode narratif oscille entre l’épopée, le mythe, une parole d’entre les tombes, comme si Alexandre le Grand était déjà enterré quand il nous parle et qu’il le faisait depuis son tombeau.

Il est beaucoup question de boire, métaphore du désir babylonnien d’Alexandre et bizarrement, il se nourrit peu ou pas. Tandis que moi, toute humble face au Grand Alexandre, ce qui m’est venu du désir d’Alexandre et de son interprétation par Laurent Gaudé, c’est la faim et non la soif. Peut-être parce que mon désir est plus solide et moins morbide que celui de la rencontre entre Alexandre le Grand et Laurent Gaudé.
Le Tigre bleu de l’Euphrate est le symbole du désir de puissance assouvi d’Alexandre le Grand. Il m’est presque apparu ce tigre bleu, fugacement, quand il s’est retourné pour me regarder, sur le bord de la rive. Je l’imagine d’un bleu presque gris, mais tout de même bleu.

La salle était comble ce soir-là, mais le public était dépité, ennuyé en sortant de la petite salle du Théâtre de la Colline.
Dommage, moi, qui aime tant les romans de Laurent Gaudé.

Isabelle Buisson,
Atelier d’écriture À la ligne

 

Le Tigre bleu de l’Euphrate
de Laurent Gaudé (texte est paru en 2002 aux éditions Actes Sud-Papiers)
mise en scène Denis Marleau
Avec Emmanuel Schwartz
vu au Théâtre National de la Colline
Photos © Yanick Macdonald

Collaboration artistique et conception vidéo Stéphanie Jasmin
scénographie Stéphanie Jasmin et Denis Marleau assistés de Stéphane Longpré
lumières Marc Parent | musique Philippe Brault | costumes Linda Brunelle | maquillages et coiffures Angelo Barsetti | design sonore Julien Eclancher | coordination et montage vidéo Pierre Laniel | assistanat à la mise en scène Carol-Anne Bourgon Sicard

Production UBU – compagnie de création
Coproduction Théâtre de Quat’Sous – Montréal
La compagnie UBU est subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec, le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts de Montréal
 
avec le soutien de la Délégation générale du Québec à Paris 
 
Le spectacle a été créé le 19 avril 2018 au Théâtre de Quat’Sous à Montréal

Le Prix de l’or, chronique sensible d’une passion

Le Prix de l’or : presqu’une conférence dansée, mais plus que cela, un spectacle inattendu, fragmentaire, patchwork, qui raconte – d’un homme, d’une discipline, d’un pays – les victoires et les fragilités, avec générosité et pudeur.

Un couple – femme et homme -, satiné de noir, d’un chic un peu ostentatoire, entre, salue avec élégance, sort. En fond de scène, en lettres sobres, une concise et précise présentation de la danse sportive défile sur un écran.
Eugen Jebeleanu, metteur en scène et réalisateur roumain, entre à son tour, silhouette amollie par une tenue sportswear, français teinté d’un léger accent. Il sera le narrateur de cette autobiographie protéiforme. Ce n’est pas un comédien, mais c’est un passeur, un conteur, dont la sincérité et la sensibilité touchent.

C’est l’histoire d’un enfant de la Révolution roumaine, l’histoire d’un enfant en quête de reconnaissance, qui va réaliser les rêves des autres – de ses parents, de sa nation.
Dans ce pays récemment délivré du joug de Nicolae Ceaușescu, la danse de compétition fait son nid, répondant aussi bien à la libération des corps qu’à cette nouvelle ère de la performance. Pour Eugen, la danse sportive sera une façon de chercher à amener du bonheur dans sa famille, où la dépression et la violence du père jetaient une ombre lourde, et son moyen de découverte – de soi, de son homosexualité, des autres, de l’ailleurs, corps et âme.

Les photos d’enfance défilent, les vidéos aussi : pour filmer l’enfant champion, le père avait acheté une caméra, et engrangé des images, des images, encore des images, images d’enfants dans des gestes et des costumes d’adultes, petites princesses et petits princes, souvenirs glorieux de ces années de labeur et de prestige, abondante matière documentaire qui nourrit ce Prix de l’or.

La forme de cet étonnant spectacle est des plus composites ; Eugen Jebeleanu, en danseur agile, ne craint pas les déséquilibres, les voltes et les ruptures de rythmes. Images d’archives, entretien visio, démonstrations de danse, leçon de cha-cha, moment d’échange avec le public, restitution d’une lettre de son père. Il réserve sa langue natale pour un dialogue avec son défunt père, il s’adresse aux spectateurs en français.

« Valse lente », one two three, instructions en anglais, compte la danseuse, distille le danseur, Eugen glisse sur le sol, one two three…
Les dix danses réglementaires vont se succéder, tango, slow fox, valse lente, cha-cha, samba, paso doble, quickstep, rumba, jive, valse viennoise, chapitrant le spectacle en séquences auxquelles elles donneront parfois leurs teintes, leurs rythmes, enflammés ou langoureux.
Laura et Stefan Grigore, beau couple de danseurs – sur la piste comme dans la vie – les illustreront avec précision, élégance mais aussi humour.
Leur présence ne s’arrête pas à la démonstration. Contrepoint, ils accompagnent Eugen dans son parcours, l’observent, l’incluent, défont leur duo pour lui faire une place, l’accueillent dans leurs pas, inventent un trio.

Le couple dansant ne montre que l’aisance, l’apparente facilité, les sourires.
Le prix de l’or, cela ne doit pas se voir.
Le prix de l’or, ce sont les efforts, les humiliations, les privations. Le prix de l’or, c’est l’isolement à l’école, les moqueries. Le prix de l’or, c’est l’argent aussi. Qui s’échange entre familles aisés et modestes pour que la riche demoiselle ait le meilleur cavalier. Qui paye les meilleurs entraîneurs, les plus belles tenues, l’argent qui met en haut du podium. Le prix de l’or, c’est le sexisme, la mainmise des hommes sur le corps des femmes – vérifications de la couleur de la culotte, de l’espacement des bonnets de soutien-gorge, toujours pratiquées par des hommes. Le prix de l’or, c’est l’âpreté de la compétition, la triche, les artifices. La pression familiale ; la pression nationale. Voilà ce que coûte l’or.

Mais dans l’autre plateau de la balance, il y a la passion, l’exultation, la liberté du corps, la complicité entre les partenaires. Le plaisir. La fébrilité. La sensation de puissance de la victoire. La fierté dans les yeux de ses proches. La sensation d’accomplissement.
Voilà pourquoi Eugen, Laura, Stefan, ont dansé, dansent encore.

Eugen Jebeleanu avait arrêté la compétition à 15 ans, à la mort brutale de son père. Plus besoin de ramener des trophées à la maison pour maintenir l’illusion d’une famille heureuse. Plus d’envie, trop de peine. Mais aujourd’hui, apaisé, il danse à nouveau sur scène.
Sur le bouleversant Feelings, tout en sentiments tremblants portés par la voix débordante d’humanité de Nina Simone, Eugen valse en jogging devant les plastiques spectaculaires, dents ultra blanches, cheveux ultra coiffées, peaux ultra lisses, tenues ultra sexy-sophistiquées, déhanchés irréels, pieds filant si vite, jambes levées si haut ; Eugen danse, beau de réel et de joie.

Avec simplicité et tendresse, il nous emmène dans cette émouvante déclaration d’amour à ses parents, à la danse, qui l’a mu et le meut encore, quelque part entre récit de soi et tableau d’une époque, entre confidence et conférence. Pensée, vie et savoir sont mêlés intimement, matière complexe et sensible de ce spectacle empreint de délicatesse.
A voir aussi en famille avec un.e ado, pour le fructueux dialogue qui pourra s’ouvrir, sur la transmission, les rapports parents-enfants, les rêves et les ambitions…

Marie-Hélène Guérin

 

LE PRIX DE L’OR
Au Théâtre Ouvert jusqu’au 20 juin
Texte et mise en scène Eugen Jebeleanu
Avec Eugen Jebeleanu et deux danseur·ses Stefan Grigore, Laura Grigore
Collaboration artistique Yann Verburgh
Chorégraphie Stefan Grigore, Laura Grigore
Assistanat à la mise en scène Ugo Léonard | Consultation dramaturgique Mihaela Michailov | Scénographie
Vélica Panduru | Conception vidéo Elena Gageanu | Création lumière Sébastien Lemarchand
Crédits photographiques © Christophe Raynaud de Lage

Crédits vidéo © Philippe Ulysse

PRODUCTION Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines, Centre du Théâtre Educationnel Replika, Compagnie des Ogres, La Halle aux grains – Scène nationale de Blois, la Maison de la Culture d’Amiens – Pôle européens de création et de production
AVEC LE SOUTIEN de l’Institut Français – Ville de Paris
Et le Fonds de dotation Porosus

La Réunification des deux Corées, re-création au Théâtre de la Porte Saint-Martin

La pièce a pour thème l’amour, les couples. On ne peut pas dire que le parti pris soit léger. Peut-être parce que l’amour reste une idée et que son application est toujours un peu décevante. On s’imagine, on croit des choses et puis, en réalité, on tombe toujours des nues. Quoi qu’il en soit, des échos nous sont renvoyés et les problématiques des couples mis en situation nous interrogent et ne nous donnent que peu de réponses, si ce n’est le désespoir et la folie. Rends-moi ce que je t’ai donné, dira-t-elle, rends-le moi ce cœur… Le symbolique disparaît, la folie s’installe…

S’enchaînent une dizaine de scènes de la vie quotidienne, souvent banales, parfois plus dérangeantes, plus questionnantes, mettant en situation des couples, de nos jours, avec leurs difficultés, leurs illusions, quelque soit leur catégorie sociale ou leur âge, leurs ententes préalables. Ça se passe en France.

L’écriture de Joël Pommerat et de ses compagnons de théâtre est sans fioritures, elle va droit au but, elle montre avec efficacité des situations, souvent des points de rupture entre les couples, des séparations, des crises, des scènes, de la violence verbale et physique, des incompréhensions. « Arrête, arrête » est le leitmotiv qui scande toutes les scènes, que ce soit dans la bouche des femmes ou dans celle des hommes.

Une femme internée – dit-on encore ce mot aujourd’hui ? – dans un hôpital psychiatrique atteinte d’Alzheimer et son mari, qui vient la voir chaque jour et chaque jour, elle lui pose les mêmes questions : nous nous connaissons ? Vous dîtes que nous sommes mariés ? Vous dîtes que nous avons des enfants ? Vous êtes bien sûr de ces affirmations ? Et chaque jour, son mari lui répète le même discours, dans un calme exemplaire, parfois, ils font l’amour dans sa chambre d’hôpital.
Une prostituée, également, de luxe plutôt, qui reçoit chaque jour son client favori, avec qui elle a construit une histoire au fil du temps, depuis de nombreuses années. Et quand celui-ci lui annonce qu’il a rencontré quelqu’un et qu’il ne peut plus venir la voir, elle ne comprend pas. Elle, qui a dévoué sa vie, le meilleur de sa vie, à cet homme. Elle reste flegmatique et stratège et demande en contrepartie de son infidélité, qu’il vienne la voir chaque midi et que chaque déjeûner, il le passera avec elle.
Un couple si perturbant. Tout semble joie, ils s’apprêtent à sortir pour passer une soirée en amoureux, ils ont engagé une baby-sitter pour garder leurs enfants en bas-âge. Quand ils reviennent, les enfants ont disparu. La scène dure un moment sans qu’on sache tout à fait où se place la folie. Est-ce la baby-sitter qui serait une criminelle ou ce couple qui serait dérangé et qui n’aurait pas ou plus d’enfant ?
Il n’est pas seulement question d’amour entre hommes et femmes, même si c’est le gros du questionnement, il est également question de l’amour filial et de la place des animateurs socio-cultuels et de leurs gestes physiques envers la détresse des enfants et de la folie des parents.

Le plateau de la porte Saint-Martin est immense et les comédiens évoluent sur fond noir, dans une immensité où ils semblent tout petits, comme pris au piège. Le décor est minimaliste, les lumières souvent blafardes. C’est une ambiance pleine de brouillard et d’angoisse. La lumière n’entre que peu dans cet espace-là.

On en sort assez bouleversés et silencieux, surtout si on y est allé en couple. Que ce soit ce qui nous est dit et la manière dont cela nous est dit, ce qui nous est montré, le jeu des comédiens, souvent à bout de souffle, à bout de nerfs, souvent à hurler, sans qu’on se dise, le trait est trop appuyé, ils en font trop, non, leur cri nous touche comme une déchirure de leur âme et de leur impasse. Les questions évoquées, les troubles de la société lisibles dans les relations de couples, ne nous laissent pas indifférents.

Le public, ce soir-là, comme certainement de nombreux soirs, a applaudi à tout rompre.

Isabelle Buisson,
Atelier d’écriture À la ligne

 

« La Réunification des deux Corées » de Joël Pommerat
Un spectacle de la Compagnie Louis Brouillard
Au Théâtre de la Porte Saint-Martin Jusqu’au 14 juillet 2024
Une création théâtrale de Joël Pommerat
Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu
Photos © Agathe Pommerat

Distribution complète, partenariat, production : ici

Qui a peur : une farce politique et intime férocement drôle (et drôlement féroce)

Deux acteurs belges, l’un flamand, l’autre wallonne, il y a trente ans, amoureux, plein d’audace et de goût du jeu, sont descendus avec panache de leur piédestal de théâtre subventionné pour lancer sur les routes des provinces comme un défi une mise en scène de Qui a peur de Virginia Woolf ?
Leur charisme, leur drôlerie, l’air du temps… leur mise en scène est devenue un hit.

Deux acteurs sur le retour ce soir baissent le rideau une nième fois sur une représentation de la même pièce qu’ils traînent encore et encore, puisque c’est leur « hit » que les foules (de plus en plus clairsemées) leur réclament. Un Shakespeare ? Une création ultrasophistiquée à la Jan Fabre, Jan Lauwers, JanJanJan ? non, non, non, laissez-tomber, on veut votre « Qui a peur ».
Ils sont crevés, plus ou moins éméchés, rangent le plateau et attendent comme des rapaces – à l’instar des personnages de « Qui a peur de Virginia Woolf » – les jeunes qui vont remplacer leurs partenaires pour la prochaine saison. Ahah, de la chair fraîche !

Qui a peur ? mais tout le monde, mes chers, tout le monde ! de son ombre, de l’avenir, des autres, de vieillir, de ne pas être drôle, de ne pas être aimé, pas être reconnu, pas à la hauteur… La peur est bien utile pour éviter de tomber des falaises et de mettre sa tête dans la gueule du loup, mais aussi comme disent les grands-mères « la peur est mauvaise conseillère ».
Alors c’est prédation et carnage à tous les étages, chacun se joue de chacun, fait le beau, manipule, exerce son pouvoir. Tous ont quelque chose à perdre ou à gagner. Une subvention, un rôle, la fierté d’être soi.

Les personnages ont le nom des comédiens qui les interprètent et les rouages des personnages qu’ils interprètent dans la pièce dans la pièce… Mises en abyme et jeux de miroirs à l’infini. Les quatre comédiens, impeccablement dirigés, donnent chair et cœur à ces êtres pas si facilement aimables, mi-grotesques, mi-flamboyants, parfois minables, qui grattent leurs plaies et celles des autres sans vergogne ni pudeur.

L’écriture de Tom Lanoye est vive, la langue acerbe, triviale, musclée.
Face à face, deux générations, deux façons d’aborder le métier d’acteur, deux moments de la société. Quatre êtres pour raconter un monde, pour parler d’aujourd’hui. Les joutes verbales – en « pas de deux » tendus ou en quatuors animés – questionnent l’art et la politique culturelle, mais aussi le racisme ordinaire des êtres et des institutions, les compromis, mais aussi la passion du théâtre, et ce qu’on est prêt à laisser de sa peau pour ce métier.

Aurore Fattier, actrice, metteuse en scène et directrice de la Comédie de Caen CDN de Normandie depuis janvier 2024, a composé une mise en scène très réaliste, avec une volonté quasi-documentaire, qui reste au plus proche du sujet et du texte. Avec la scénographe Prunelle Rulens elles ont inventé un plateau inversé, décor vu de dos, sièges vides en gradin en face : le spectateur s’y fait voyeur de cette farce politique et intime féroce, parfois drôle, souvent cruelle, servie par un quatuor d’acteurs parfaits d’intelligence, de liberté et d’engagement.

Marie-Hélène Guérin

 

QUI A PEUR
Un spectacle de la compagnie Solarium
Au Théâtre 14 jusqu’au 25 mai
Mise en scène Aurore Fattier
Texte Tom Lanoye
Avec Claire Bodson, Leïla Chaarani, Koen De Sutter et Khadim Fall

Scénographie et Costumes Prunelle Rulens
Images & Vidéo Gwen Laroche
Son Laurent Gueuning
Lumière Franck Hasevoets
Régie Lumière Tom Van Antro | Régie son Jean-Philippe François
Coach Vocal Saskia Brichart
Photos Prunelle Rulens

Production : une création de Solarium | Production déléguée Comédie de Caen – CDN de Normandie | Coproduction Dadanero, le Théâtre Varia, Kulturcentrum Mamer (Luxembourg), La Coop asbl et Shelter Prod.
Avec l’aide du Théâtre des Doms (Avignon) et du Centre des Arts Scéniques. Avec le soutien de taxsHelter.be, ING et du tax-shelter du gouvernement fédéral belge. Solarium est une compagnie associée au Théâtre Varia.
Création au Théâtre VARIA le 17 février 2022.

Festival Silence, musique et cinéma, à Rosny-sous-Bois : le festival qui s’écoute aussi avec les yeux.

Assister au festival Silence, musique et cinéma, au théâtre et cinéma Georges Simenon, à Rosny-sous-Bois, est toujours un plaisir pour les sens.

Voici 3 années consécutives que je m’esbaudis à lire, voir et entendre un ou deux spectacles de ce festival qui dure 5 jours, tous les ans, fin mai, et j’en suis toujours enchantée.
Toujours une tête d’affiche le premier soir, mais ce n’est pas ce qui retient mon attention et l’originalité de ce festival. C’est plutôt le dernier soir, le dimanche après-midi, que j’affectionne d’emmener ma petite famille au ciné-concert.

La première année, j’y ai découvert un film culte «  Le Petit Fugitif » réalisé par Raymond Abrashkin, Ruth Orki et Morris Engel, sorti en 1953. Une caméra portative de 35 mm fut spécialement conçue par Charles Woodruff. Il lui aura fallu 1 an pour construire cette caméra expérimentale munie d’un système optique à deux objectifs. Le film en noir et blanc est sous-titré, tandis que, sur scène, Iñigo Montoya revisite en musique les aventures de Joey, avec Clémentine Buonomo au cor anglais, les musiciens nous embarquent dans des boucles électroniques et bruitages psychédéliques, comme si elles avaient été crées en 1953, tant la symbiose est adéquate.

L’année dernière, c’était « 16 levers de soleil » où Thomas Pesquet jouait du saxophone depuis la coupole de ISS, lors de son voyage dans l’espace. Sur scène, 90’ de musique électronique, groove, pulsations urbaines et orientalistes, orchestrées par Guillaume Perret, avec Martin Wangermée à la batterie, Yessaï Karapetian aux claviers et Julien Herné à la basse.

Et cette année, le festival ne m’a pas déçue. Un docu-concert de Merlot « Nouveaux voisins, nouveaux amis ». Des portraits bruts d’enfants, pour la plupart. Filmés au téléphone portable en train de chanter, dans leur langue maternelle, des chansons de leur pays : Roumanie, Irak, Corée, beaucoup d’enfants venus de l’Est du monde. Des bouffées de vie et d’émotion, une pomme à la main, symbole du Nord du monde, ils chantent et jouent. Les adultes, en plus de chanter, racontent l’exil, l’arrivée en France. Prendre le métro est déjà une aventure quand on vient d’un pays où il n’y a jamais eu de métro. Et dormir dans un lit, dans un centre d’accueil de la porte de la Chapelle, est un bonheur, quand on n’a pas dormi depuis longtemps.
Je vous avoue que la musique de Manuel Merlot, Cedryck Santens et Thibaut Brandalise est plus que parfaite et rapidement, la transe m’a parcourue, tant l’émotion visuelle et l’émotion sonore se sont rencontrées en moi.

L’année prochaine, il y aura le prolongement de la ligne 11 qui vous amènera à Rosny-sous-Bois et vous n’aurez plus aucune raison de ne pas découvrir ce festival d’exception.

Isabelle Buisson,
Atelier d’écriture À la ligne

 

En savoir plus sur l’édition 2024 : lien ici
 
 

Le Conte des contes, d’Omar Porras : Flamboyant remède à la mélancolie

Dans une pénombre timburtonienne, des talons claquent exagérément, tels ceux de la maman aux pieds nus dans l’ouverture du mémorable Petit Chaperon rouge de Pommerat. Clic clac, clic clac, dans un rond de lumière, derrière un micro vintage sur pied, un MC de cabaret introduce the show ! Veste de cérémonie, maquillage expressionniste, verbe vif et langue pointue. C’est le docte docteur Basilio.

Il a été convié par la famille Carnesino à soigner la mélancolie du fils aîné Prince, grâce à sa novatrice et ancestrale thérapie : le soin par administration de contes en inoculation massive.

Il était une fois, dans un château au cœur d’une forêt… car dans les contes, il faut un château et, surtout, une forêt… Il était une fois, donc. Papa leprechaun, Maman vamp hollywoodienne, l’ado Prince abasourdi de mélancolie, la cadette, Secondine, fûtée et disgracieusement binoclarde.
Une famille Adams mâtinée République de Weimar, une brave petite famille pas plus dysfonctionnelle qu’une autre. Et même moins, puisqu’ils ont la sagesse de remettre la santé de leur esprit entre les mains des raconteurs d’histoires.

Basilio, c’est le double contemporain de Gambattista Basile, l’auteur du Cunto de li cunti dont s’inspire ici Omar Porras. Gambatttista Basile, poète du XVIIe s., féru de culture populaire napolitaine, avait collecté une cinquantaine de contes, qu’on retrouvera, quelques générations et régénérations (ou dégénérations…) plus tard, chez Grimm ou Perrault. Ou, encore plus loin, chez Disney. Comme dans ce recueil, les contes seront délivrés par les protagonistes, chacun leur tour, chacun leur ton.

Art du masque (sans masques), commedia dell’arte, grommelot, comédie musicale et death metal, blagues potaches et pyrotechnie, pas de danse, plumes d’autruche et chant lyrique, tout est joyeux, tout est instrument de jeu, tout est bon pour la médication !

Certains tableaux se révèleront plus puissants. Les Cendrillons humiliées et mauvaises au rire de mouette dans leur buanderie de cauchemar, la forêt de tulle qui s’envole sous la neige comme par magie, le duo Secondine au piano, Prince au violoncelle, qui apporte de la tendresse à cet univers gothique, un tango, aussi parodique que séduisant, accompagné par un piano nostalgique et des grésillements de 33 tours râpé, resteront en mémoire.

Les narrations des contes semblent bien étrangement sages dans la dinguerie de cette mise en scène fourmillante d’idées et de drôlerie… peut-être pour évoquer la simplicité et la douceur de ce moment du livre du soir entre parent et enfant.
Mais ces sages lectures ne sont que des respirations entre deux incarnations folles – et parfois furieuses – des contes choisis pour extraire Prince de sa mélancolie.
On reconnaît au passage, sous des habits moins policés que ceux auxquels nous sommes habitués Peau d’âne, Cendrillon, La Belle au bois dormant. Ici, les fillettes sont plus raisonnables et courageuses que les rois, elles ne craignent pas de se salir les mains, les mamans savent expliquer à leurs enfants qu’un viol est un viol – quand bien même la Belle endormie n’en a rien su, et personne ne se nourrit que de légumes, d’amour et d’eau fraîche.

Saluons la magnifique recherche esthétique : costumes et maquillages, fastueux et fantaisistes ; accessoires, poétiques et barbares, notamment les très beaux écorchés dont un bœuf rembrantesque ; impeccable création lumière aux noirs profonds et aux éclairages ciselés ; délicieuse création musicale, où le moelleux de pizzicati de violoncelle peut accompagner suavement les pires bouffonneries gore.
La troupe de comédiens-chanteurs-musiciens a du talent et de l’élégance, le sens du rythme et une précision diabolique, passant avec aisance d’un registre à l’autre.

La somptueuse cuisine, les fourneaux de fonte, casseroles de cuivre et couteaux longs comme des sabres, le fronton de carton-pâte, les tables couvertes de linge blanc et de mets sophistiqués disparaissent petit à petit. Pour faire place à des lieux tout aussi oniriques, de plus en plus abstraits, qui se dépouilleront jusqu’à la nudité du plateau de théâtre, guindes apparentes, carré de loupiotes au plafond, rideau rouge au fond et micro à l’avant-scène, consacrant le lieu en music-hall.

Dans cette fête mi-queer mi-raisin, si les princes et les princesses finissent par tomber dans les bras les uns des autres (après tout, c’est le sort que leur réserve traditionnellement les contes), les travestis sont beaux et sans ridicules, les jeunes gens embrassent serpents et bergers, la mère a des perfections et des splendeurs de drag-queen.
Le manoir familial a disparu, la famille aussi d’ailleurs, place à la fête ! Le Chaperon rouge et le loup ne font peut-être qu’un, les enfants dévorent les parents, au milieu des belles reines de Carnaval perchées sur talon de 20, Prince se sent beaucoup mieux…
Ces contes semblent sombres, mais, et c’est bien mieux, ils sont en fait sauvages, et leur sauvagerie est libératrice !, et, comme Basilio guérit Prince de sa mélancolie, ce joyeusement féroce hommage à l’art du spectacle, cette farce orchestrale et rythmique dont on savoure les outrances et le burlesque avec une jubilation enfantine, soigne les spectateurs de la leur.

À voir en famille, mais pas avant 10-12 ans, les jeunes oreilles pourraient être heurtées par quelques crudités ou cruautés, mais surtout parce que le spectacle est touffu, dense, et – on ne les sent pas passées, mais elles sont là – qu’il dure 2 heures.

Marie-Hélène Guérin

 

LE CONTE DES CONTES
Au Théâtre des Amandiers – Nanterre, 16 mai — 1 juin 2024
Un spectacle de la compagnie Teatro Malandro
Texte Giambattista Basile
Conception et mise en scène Omar Porras (Teatro Malandro)
Assistanat à la mise en scène Capucine Maillard
Avec Simon Bonvin, Melvin Coppalle, Philippe Gouin, Jeanne Pasquier, Cyril Romoli, Audrey Saad, Marie-Evane Schallenberger

Photos © Lauren Pasche

Adaptation et traduction Marco Sabbatini, Omar Porras
Scénographie Amélie Kiritzé-Topor | Composition, arrangements et direction musicale | Christophe Fossemalle | Chorégraphie Erik Othelius Pehau-Sorensen
Création Costumes Bruno Fatalot | Assistanat costumes Domitile Guinchard | Accessoires et effets spéciaux Laurent Boulanger | Maquillages et perruques
Véronique Soulier-Nguyen | Assistanat maquillages et perruques Léa Arraez | Couture et habillage Julie Raonison
Création sonore Emmanuel Nappey | Re-création lumière Mathias Roche, Omar Porras
Construction du décor Chingo Bensong, Alexandre Genoud, Christophe Reichel, Noé Stehlé
La chanson « Angel » a été composée par Philippe Gouin (Fabiana Medina / Philippe Gouin)

Production / Production déléguée
TKM Théâtre Kléber-Méleau, Renens
Co-production Théâtre de Carouge – Atelier de Genève, Châteauvallon Scène nationale
Soutiens : Canton de Vaud, Ville de Lausanne, Ville de Renens et autres communes de l’Ouest lausannois, la Loterie Romande Vaudoise, la Fondation Sandoz, la Fondation Leenaards, Pour-cent culturel Migros et de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia

Dans ton cœur : les histoires d’amour, c’est de la haute voltige !

Une rue new-yorkaise, il fait nuit, l’orage gronde et les minots dans le public flippent un peu. Une moderne chaperon rouge fait face à une avide meute de loups en jean et baskets, et les grands dans le public flippent un peu aussi. Une ouverture sombre, histoire de rappeler que la vie n’est pas parfumée qu’à l’eau de rose.
Mais la noctambule chaperon rouge ne s’en laisse pas conter, le drame s’éloigne, et la vie déboule sur le plateau avec une énergie et une fantaisie folles !

Rencontre explosive entre une compagnie circassienne virtuose, Akoreacro, et un maestro du burlesque, Pierre Guillois, qui, ici comme ailleurs (Bigre, Les Gros patinent bien…), fait naître rires et émotions avec une grande économie de mots, et une grande générosité d’imagination.
Talentueux mariage pour raconter une crépitante histoire d’amour !

« Elle » et « lui » (Manon Rouillard et Antonio Segura Lizan, artistes de voltige vifs et impressionnants, autant que la troupe de porteurs-acrobates qui les entourent) se rencontrent, se passionnent, se mettent en ménage, biberonnent, pouponnent, réaménagent, se chahutent, vont voir ailleurs s’ils y sont, se perdent, se retrouvent, bref, vivent.

La routine de leur quotidien les transforme en marionnettes d’un « théâtre noir » un peu dingue, dont les manipulateurs – tout de noir vêtus comme il se doit – sont apparents. Elle, illustre littéralement l’expression « je ne touche plus terre », tournoyant en l’air d’un ustensile ménager à l’autre, d’une main chargeant un lave-linge et de l’autre préparant le souper, tout sourire et sans interrompre son amicale conversation téléphonique. Lui, surgit porte-bébé au dos, poussant poussette et tenant cabas de courses, perché à deux mètres du sol sur les mains des porteurs, tranquille comme dans une cabine d’ascenseur.

Le couple bat de l’aile, Elle s’enflamme pour un fougueux danseur de tango, Lui pour une majestueuse Cassandra qui vit lovée dans un froufroutant boa sur une estrade flottant à 5 mètres du sol.

Des échappées belles au cœur de la frénésie laissent place à l’émotion. Soutenu par une belle contrebasse, un acrobate défie les lois de la gravité à la roue Cyr l’air de rien, comme on se grille une clope sur un balcon. Un étonnant duo aérien et amoureux entre Cassandra et Lui les envoie en l’air au sens propre tandis qu’Elle lave son linge sale en solo.

Dans un beau décor urbain en perpétuel mouvement, porté par la musique en direct d’un quatuor électrique et échevelé, Dans ton cœur, c’est du cirque musclé, où acrobaties et sentiments sont puissants. Derrière les acrobaties de haute volée, on retrouve l’univers tendre et farfelu de Pierre Guillois. Un spectacle volcanique, hilarant, spectaculaire, et poignant.
À voir en famille, à peu près à partir de 7 ans, tout le monde en prend plein les yeux et les zygomatiques, et les plus grands en prennent aussi plein le cœur.

Marie-Hélène Guérin

 

DANS TON COEUR
Un spectacle de la compagnie Akoreacro
Mise en scène Pierre Guillois
Avec Manon Rouillard, Romain Vigier, Maxime Solé, Basile Narcy, Maxime La Sala, Antonio Segura Lizan, Pedro Consciência, Tom Bruyas, Joan Ramon Graell Gabriel, Stephen Harrison, Gaël Guelat, Robin Mora, Johann Chauveau
Photographies © Richard Haughton
 

 
Oreilles extérieures : Bertrand Landhauser | Assistanat à la mise en scène : Léa de Truchis
Costumes et accessoires : Elsa Bourdin | Assistée de : Juliette Girard, Adélie Antonin
Scénographie circassienne : Jani Nuutinen / Circo Aereo | Assisté de : Alexandre De Dardel
Construction : Les Ateliers de construction, maison de la culture Bourges
Régie générale et chef monteur : Idéal Buschhoff | Lumières et régie : Manu Jarousse
Création sonore et régie son : Pierre Maheu
Production et diffusion : Jean-François Pyka
Administration générale : Vanessa Legentil

Production Association Akoreacro Coproduction Le Volcan – Scène nationale (Le Havre), maisondelaculture Bourges, CIRCa – Pôle national des arts du cirque (Auch), Agora – PNC Boulazac Aquitaine, Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux, EPCC Parc de la Villette (Paris), Fonds de dotation du Quartz (Brest), CREAC Cité Cirque de Bègles, Théâtre Firmin Gémier, La Piscine, Pôle national Cirque d’Île-de- France, L’Atelier à Spectacle (Vernouillet) Accueil en résidence CIRCa – Pôle national des arts du cirque (Auch, Gers, Midi-Pyrénées), Agora – PNC Boulazac Aquitaine, Cheptel Aleïkoum (Saint-Agil), Le Volcan – Scène nationale (Le Havre), maisondelaculture Bourges, Le Sirque – Pôle national cirque de Nexon, L’Atelier à Spectacle (Vernouillet)
La compagnie Akoreacro est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Centre-Val de Loire, ainsi que par la Région Centre-Val de Loire.
Akoreacro reçoit le soutien de la DGCA (aide à la création), de la Région Centre-Val de Loire (création et investissement), de l’ADAMI et de la SPEDIDAM (aides à la création).

Näss (les gens) : des gens et de la joie. Une pièce intense et hypnotique de Fouad Boussouf

Ombre, silence et immobilité
Pénombre, murmure de cordes vibrantes, vent dans les branches, crissement du sable sur lui-même, voix humaines, et lenteur de butô

Les silhouettes des danseurs, au lointain, font face au mur de fond. Mur gris de béton ou ciel voilé d’entrées maritimes, surface qui se fera changeante au gré de la lumière, une dénudée et belle scénographie de Camille Vallat. Il y a une opacité dans cette ouverture, ces êtres si éloignés, ce mur si gris, une opacité mais aussi une attente.
Et puis ils s’animent, sur des percussions traditionnelles mutées électro. Visages concentrés, vêtus des couleurs des montagnes du Maroc, d’où est originaire le chorégraphe Fouad Boussouf, ocres jaunes, bruns, verts, les sept danseurs sont très ancrés, pieds enracinés, solides, et corps tout en élévation, tension vers le haut, plexus solaire ouvert, épaules rejetées, torse et bras cherchant le ciel ou l’accueillant. Lignes et cercles, rondes et courses. Un mouvement incessant, tel les vagues battant la rive, tel la circulation du sang dans le corps. De rares pauses, contenant dans leur fixité la continuité du mouvement. De brefs suspens, à la frontière du déséquilibre.
 

Näss, c’est « les gens », en arabe ; des hommes, ici. Ailleurs, Fouad Boussouf a composé de splendides pièces pour des femmes : Feû, ou des groupes mixtes. Mais ici, ce sont des hommes. Et de leurs corps et leurs expériences si diverses – jeunes ou moins jeunes, secs ou trapus, peaux couleur de sables ou de terres, issus du hip-hop, de la danse traditionnelle marocaine ou du cirque contemporain -, ils construisent un groupe homogène, qui a trouvé sa respiration commune, un engagement physique partagé, une même pulsation.
Näss, c’est aussi une référence au nom du groupe marocain Nass el Ghiwane, dont le son, l’énergie et la résonnance avec la parole de la jeunesse de l’époque ont inspirés Fouad Boussouf.
Alors dans sa danse comme dans la très riche création sonore se mêlent intimement la tradition de la terre natale, et l’urbain du temps et des villes d’aujourd’hui. Des spirales de soufi s’achèvent en figures acrobatiques hip-hop. Les beaux mouvements d’ensemble, enfiévrés, vibrants, où chacun est une particule d’un tout, s’ouvrent parfois pour laisser quelques électrons s’échapper, en soli véloces, ou en pas de deux batailleurs et fraternels, parfois se jouant de la mise en danger de manière spectaculaire.
 

Une rupture se fait, les instruments se taisent pour laisser la place à la seule musique des danseurs, frappes des pieds sur le sol, souffles, forçant l’attention. S’ouvre alors une partition plus nocturne, plus électro, plus violente. Car cela aussi anime les hommes, la colère, l’ombre, le goût de l’affrontement, et l’écriture généreuse et solaire de Fouad Boussouf ne laisse pas ces pulsions plus sombres, plus farouches, de côté. Pourtant ce qu’il nous raconte là, c’est que l’élan de vie est plus fort. Et la rage va se transe-former en fougue, les visages enfin s’éclairer et sourire, et les gestes cent fois répétés se reproduire encore, mais gonflés de joie – et les cœurs des spectateurs, exultants, à l’unisson. On quitte ce spectacle intense et hypnotique les muscles frémissant de musique et de danse, et l’âme réchauffée d’allégresse.

C’était la dernière à La Scala lorsque j’ai assisté à ce spectacle, créé en 2018, à guetter en tournée – celui-ci ou les autres créations de Fouad Boussouf*

Marie-Hélène Guérin

 
NÄSS
Vu à La Scala le 28 avril 2024
Un spectacle de la Compagnie Massala
Chorégraphie Fouad Boussouf
Interprètes Sami Blond, Mathieu Bord, Elie Tremblay, Yanice Djae, Loïc Elice, Justin Gouin, Maëlo Hernandez
Assistant chorégraphie Bruno Domingues Torres | Lumière Fabrice Sarcy | Costumes et scénographie Camille Vallat | Son et arrangements Roman Bestion, Fouad Boussouf, Marion Castor
Tour manager Mathieu Morelle | Régie générale/lumière Romain Perrillat-Collomb, Benoît Cherouvrier
Photos © Charlotte Audureau

* à voir :
Fêu
• MAM de Paris dans le cadre de la Nuit des musées (forme courte) 18 mai
• Théâtre d’Orléans – Scène Nationale 29 mai
• Équinoxe – Scène Nationale de Châteauroux 31 mai

Oüm
• La Manufacture – CDCN de Bordeaux 16 mai
• MAM de Paris dans le cadre de la Nuit des musées (forme courte) 18 mai

Yës
• Théâtre Jacques Carat – Cachan 4 > 5 mai
• Festival Cluny Danse 18 mai
• Collège Gérard Philipe – Villeparisis 21 mai
• Théâtre de la Ville – Paris 23 > 25 mai

Plein Phare Out #2 Spectacles en plein air 24 > 26 mai

Production Compagnie Massala
Reprise de production Le Phare – Centre chorégraphique national du Havre Normandie, direction Fouad Boussouf
Coproduction Théâtre Jean Vilar – Vitry-sur-Seine, Le Prisme – Élancourt, Institut du Monde Arabe – Tourcoing, Fontenay-en- Scènes – Fontenay-sous-Bois, Théâtre des Bergeries – Noisy-le- Sec, La Briqueterie – CDCN du Val-de-¬Marne, Le FLOW – pôle Culture Ville de Lille, Institut français de Marrakech
Soutiens : ADAMI, Conseil départemental du Val- de-Marne, Région Ile-de-France, Ville de Vitry-sur- Seine, SPEDIDAM, Institut Français de Marrakech, Ministère de la Culture, DRAC Normandie, Région Normandie, Ville du Havre, Département de Seine-Maritime, La Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne, Le POC d’Alfortville, Centre National de la Danse
Le FLOW – pôle Culture Ville de Lille, Cirques Shems’y – Salé, Maroc, Royal Air Maroc
Théâtre des Bergeries – Noisy-le- Sec, La Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne

La vie en vrai (avec Anne Sylvestre), un spectacle en-chanteur

Marie Fortuit, la comédienne, brune, voix grave, au grain charnu et Lucie Sansen, la musicienne, blonde, voix plus flûtée et cristalline, yin-yang assumé autant que discret, sont parfaites de délicatesse, de légèreté et de gravité pour donner à effleurer l’univers d’Anne Sylvestre. 

« Effleurer », car en une heure, on ne peut qu’effleurer, toucher du bout du doigt, picorer parmi ces décennies de chansons et d’engagements d’Anne Sylvestre, chanteuse, militante, femme sorcière, sororale compagne d’esprit de ses auditeurices. Elles le font avec beaucoup d’intelligence, de malice et d’émotion.

 
© GuillaumeNiemetzky
 
Le spectacle s’ouvre sur un plateau habité simplement de la voix de Michèle Bernard, rendant hommage à sa consœur et amie. Les deux comparses surgissent, pour un entretien croisé hilarant, dézingueur des lieux communs du « male gaze ». Le ton est donné, complice, drôle, féministe. Mais oui, « féministe », ce n’est pas un gros mot ! « Féministe, c’est la seule étiquette que je ne voudrais pas qu’on me décolle », proclamait Anne Sylvestre. 
Marie Fortuit rappelle avec Audre Lordre que « la colère est nécessaire », pour ne pas admettre les violences imposées aux femmes par un patriarcat bien assis (et rassis) pendant la longue carrière la chanteuse, pour avoir le cran d’être libre, tête haute et âme claire. La colère d’Anne Sylvestre est sans amertume, colère de joyeuse rébellion. 
Mots et mélodies d’Anne Sylvestre s’enchevêtrent à la vie de Marie : elle en compose une balade pleine de charme(s) entre confidences intimes, questionnements sociologiques, et chansons, interprétées d’une belle voix ample, sur les orchestrations savoureuses de Lucie.

Merci pour la tendresse, chantait Anne Sylvestre.
« Merci pour la tendresse », a-t-on envie d’adresser à Marie Fortuit et Lucie Sansen, pour ce gracieux moment de théâtre et de vie, délicat et profond, chaleureux, puissant et poétique.




Marie-Hélène Guérin

 

© Esmeralda Da Costa
 

LA VIE EN VRAI (AVEC ANNE SYLVESTRE)
Au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, salle Christian Bérard, jusqu’au 5 mai 2024
Conception Marie Fortuit • Arrangements musicaux Lucie Sansen
Collaboration artistique Agathe Charnet et Mélanie Charreton • Scénographie Louise Sari • Création lumière et régie générale Thomas Cottereau • Régie son Jules Tremoy
Administration et diffusion Olivier Talpaert – En votre compagnie
Presse Delphine Menjaud / collectif overjoyed
Photos © Guillaume Niemetzky
et Esmeralda Da Costa

Ce spectacle s’inscrit dans la saison Jeune Création de la Salle Christian-Bérard, en partenariat avec Prémisses.

Production : Les Louves à Minuit
Co-production : CDN de Besançon
Soutiens : Le Phénix – scène nationale de Valenciennes – pôle européen de création, Comédie de Béthune – Centre dramatique national, Les Plateaux Sauvages (Paris), Théâtre de l’Atelier (Paris).

Le Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord et sa Fondation soutiennent la saison Jeune Création 23-24 du Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet.